« Les clips ! Les clips ! Les clips ! Où donc sont passés les beaux clips aux couleurs de poisson-lune que j’ai eu le bonheur de vous offrir, Madame la marquise de Prie ?» s’étonne à la manière d’un comédien qui joue volontairement faux, le duc Louis-Henry de Bourbon-Condé en interpellant ainsi publiquement sa favorite.
Celle-là même, née Agnès Berthelot de Pléneuf qui accourt en sautillements, feignant l’essoufflement, son bas de robe agrippé à deux mains afin de plus vite rejoindre le duc et s’assoir près de lui. Tout juste au deuxième rang, dernière le jeune Louis XV et sa fiancée âgée de six ans, petite sœur du roi d’Espagne, élevée ici, à la Cour de France. Une future union instrumentée jadis par les deux pays et que Agnès, par ailleurs réputée claveciniste virtuose, travaille à démantibuler en combinant une autre option de mariage. Cette fois, avec la princesse Marie Leszczynska, fille du roi Stanislas, chassé de sa Pologne.
Exilés dans leur duché de Lorraine, père, mère et fille sont là ce soir sur la pelouse de Versailles, parmi les cent privilégiés assis dans un carré de dix chaises sur dix, disposées en strictes rangées comme elles le sont en nettement plus grand nombre, les soirs de feux d’artifice.
« Les clips, les clips ! Mais ils sont là Monsieur le duc, dans leur écrin au creux de mon réticule ! Tressauter avec, m’aurait fait courir le risque de ne pas les sentir se dépincer, les perdre dans le gravier des allées !… Et vous savez qu’en cette fin de tantôt, nous sommes momentanément sans valet ni chambrière ! Bon, regardez, je les clipse à mes oreilles. Ah, je n’accuserais aucun retard si vous ne m’aviez pas recommandé de retourner chercher un châle, en prévision d’une baisse de température quand le soleil va s’éclipser ! »
Bah, leur petite comédie d’entrée savamment mise au point ne trompe pas le parterre. Elle est même bienvenue pour le distraire d’une attente devenant fébrile. Tout le monde rit. C’est connu, l’ancien Régent de France et sa maîtresse aiment attirer les regards. Manière d’obtenir, aussi, que toutes et tous détournent enfin leurs yeux de la course disputée par deux petits nuages blancs, causes certaine de gâchis s’ils s’interposent devant ce pourquoi tous ces gens perruqués se trouvent assemblés face à l’ouest, en perpendiculaire de la façade du Trianon.
Alors que son bisaïeul le roi Soleil, dans ses vieux jours en aurait pris ombrage, Louis XV, du haut de ses quatorze ans souffreteux, s’amuse des facéties de Monsieur le duc et de sa raffinée marquise.
Et puis comme le sérieux Voltaire est là, ne revient-il pas aux deux tourtereaux de créer quelque amusement, quitte à verser dans l’autodérision afin de capter l’intérêt de la Cour royale. D’autant que l’invitée de marque attendue ce soir, éclipsera tout le monde. Même l’aura de Sa Majesté.
Oh, juste un passage de deux minutes et vingt-huit secondes pendant lesquels la température descendra de deux à trois degrés, d’après les calculs du directeur de l’Observatoire, Monsieur Cassini, venu tout exprès de Paris afin d’expliquer phase par phase ce rare phénomène. Le savant assure qu’avec telle définitive épuration du ciel, le spectacle se promet extraordinaire.
Et Cassini est formel dans ses assertions, grâce à de nouvelles méthodes d’estimation utilisées pour la première fois avec son innovant pendule à secondes. Oui, l’éclipse totale durera ce soir de 6 heures 35 jusqu’à 6 heures 38 minutes.
Dames et messieurs tiennent en mains ou déposé sur leurs cuisses, un éclat de verre préalablement noirci à la flamme d’une bougie ou une paire de lunettes fumées, pour s’en protéger les rétines. La consigne royale est sans appel : « aucun enfant, ni servante, valet ou bien laquais assigné aux brancards de chaise-à-porteurs, ne devra croiser l’éclipse avec son regard. »
Lors de la dernière ici même, à l’époque du roi Soleil, nombre de personnes furent rendues aveugles par l’incroyable éclat de ce moment d’exception.
Pourtant largement avertis, des oublieux ou négligents transgressèrent alors les consignes.
Afin de ne pas réitérer semblables dommages, des Dragons et Hussards, déjà au garde-à-vous, veillent au strict respect de celles-ci. Plantés face à l’assemblée, ces militaires tournent le dos au soleil, prêts à donner de la voix s’ils repèrent la moindre infraction. Le roi tient vraiment à ce que ne se renouvellent pas les erreurs du passé, motifs de l’irréversible cécité de gens autrefois régisseurs, jardiniers, fontainiers, qui, par ignorance, incrédulité ou simple bêtise, se firent piéger.
Quand est dit « bêtise », il s’agit de celle des humains puisque l’on ne dénombra aucun bestiau, aucun animal victime d’aveuglement. À défaut d’intelligence, l’instinct leur fit pressentir un danger, détourner le regard ou se camoufler la tête.
D’ailleurs, Louis-Henry de Bourbon-Condé fut de ceux qui en mai 1706 perdirent bêtement la vue. Seulement d’un œil, pour lui, celui avec lequel il s’ébaudit à contempler abusivement le prodige, paume de main heureusement plaquée sur son autre.
Ce soir, on entend sans arrêt le duc borgne dire à ceux qui viennent le saluer « Tout à l’heure protégez bien vos yeux ! N’oubliez pas, hein ?… Moi je les garderai tous deux solidairement clos. Je me contenterai d’entendre vos réactions et les commentaires que m’en fera Agnès car voyez-vous, le souvenir de ce qu’est une éclipse reste à jamais gravé dans mon œil !… Au fait, c’est le soleil qui passe derrière la lune ou bien, le contraire ? » demande-t-il à l’astronome Cassini quand celui-ci présente ses hommages. Les rires fusent de toutes parts. Ah, ce bougre d’ancien Régent fait-il exprès de forcer son ânerie ?…
Hélas non, une fois de plus, la demi-bêtise du duc à demi-aveugle se confirme !
Cassini s’en sort bien, lui rétorquant habilement et avec obséquiosité, sans se départir de son sérieux ironique ni de son accent italien « Ah Monsieur, savez-vous comment j’ai réussi à me mettre en tête que c’était bien la lune qui masquait le soleil ? Facile à retenir : tel qui veut briller au second rang, s’éclipse en premier ! »
Le roi Stanislas est questionné. Est-il vrai qu’il dut abdiquer, s’enfuir de Pologne à la suite de vils mensonges, des cabales le rendant responsable de fautes sciemment commises par quelques-uns de ses subalternes polonais. Et lui de répondre, sous les acquiescements muets de son épouse, reine Catherine de Pologne, et le regard admiratif de Marie, leur fille et unique enfant : « la vérité est comme le soleil qu’une éclipse peut obscurcir mais qu’elle ne saurait éteindre. Un jour, oui sans doute un jour que j’espère proche, mes sujets comprendront et me réinstalleront sur le trône de mon beau royaume ! ».
Voltaire, doté d’une ouïe fine et d’un esprit malicieusement perfide, intervient dans la conversation : « Oui, Sire, soyez patient ! Votre exil ne sera que passager. Les petits esprits triomphent des fautes des grands génies, comme les hiboux se réjouissent d’une éclipse de soleil ! »
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« Coupez ! C’est bon pour cet après-midi !… Merci à vous, techniciens, figurants, actrices et acteurs. Nous reprendrons demain le tournage de notre fiction, au véritable moment de l’éclipse.
D’ici là, nos consultants historiques trancheront si Voltaire a l’antériorité sur Antoine de Rivarol, quant à cette citation relative aux hiboux. Trouvant la métaphore chouette, celui-ci a-t-il voulu éclipser son illustre prédécesseur en la faisant sienne ?…
Maintenant, celles et ceux qui le souhaitent peuvent aller batifoler dans le bassin de Jupiter, aimablement mis à notre disposition par le Conservateur en chef du domaine.
L’eau y est plus tiède que celle du Grand canal…
Allez ! Toutes et tous à vos strings ou maillots !… Au fait, connaissez-vous cette autre définition du string ?…
» Sorte d’éclipse partielle de la lune » !