Dans la Tour de Veille d’une Maison de Retraite médicalisée, Max, jeune veilleur de nuit, a pris son tour de garde. Ne convient-il pas que la jeunesse veille lorsque la vieillesse dort ?… Nimbé du silence étouffé enveloppant le Bureau de contrôle, un puzzle vertical constitué d’une trentaine d’écrans de vidéo-surveillance placarde en surbrillance ce que les caméras surveillent. Concentré dessus, Max voit dans les ascenseurs et couloirs aller-venir des pensionnaires qui regagnent leur chambre tandis que sous les projecteurs extérieurs, les derniers membres des « personnels de jour » se pressent de rejoindre leur voiture afin de sortir avant l’imminente fermeture de l’établissement. Hâtivement car déjà prévenant, le signal aigrelet de la barrière coulissante du parking sonne.

Tout redevient calme. Max constate que le buzzer rouge prêt à déclencher l’alarme générale est correctement réglé sur « mode veille », puisqu’il clignote au rythme d’un pouls tranquille. Dès lors le veilleur de nuit bascule son dossier de fauteuil vers l’arrière, allonge ses jambes, renverse sa nuque et détache le regard des écrans-témoins pour le perdre sur le plafond blanc où, ventousé en plein centre, un détecteur de fumée veille également.

Max sourit en appréciant la coutumière présence de ses petits compagnons de veille. Au creux de l’un des quatre coins, l’araignée qui en est locataire grâce à la salvatrice négligence d’un laxiste personnel d’entretien, surveille la progression du moucheron en friande recherche d’un invisible acarien. Tout proche, à son horaire habituel le mille-pattes atteint la hauteur du mur, puis veille comiquement à ne pas se les entortiller dans le fil de toile. « Ah celui-là, ce n’est pas demain la veille que l’araignée l’embobinera ! », s’esclaffe Max, hilare.

S’il n’est pas payé pour bayer aux corneilles, il n’en baille pas moins à se décrocher la maxillaire. Raison de ceci ? La fatigue ! C’est que, une semaine sur deux Max change de fonction. Tantôt gardien de jour, tantôt veilleur de nuit. Une complexe alternance d’emploi du temps, pour ce mélomane féru de concerts qui se prolongent tardivement entre aficionados, aux tables d’une brasserie. Doit-il renoncer à ces sorties ?…

Sur ce sujet, encore et toujours Max se réitère de radicales décisions pour, en fin de compte, revenir dessus à l’approche de la suivante « semaine de jour ». Être ainsi en perpétuelle contradiction avec lui-même, le rend mal à l’aise. Veiller à son équilibre de santé, lui nécessitera-t-il de pratiquer des coupes drastiques dans sa vie sociale et culturelle ?… Max suppose, en les enviant, que ceux qui se targuent de ne jamais changer d’opinion doivent veiller à trancher du premier coup et, sans se tromper !

Remettant aux calendes grecques ses préoccupations, il redresse son fauteuil, tapote l’ordinateur afin de consulter la planification des activités. Combien sont prévus d’anniversaires de pensionnaires, cette semaine ? Des moments importants, ces célébrations ! D’ailleurs, Madame la Directrice le répète à chaque fois dans leur Salle des fêtes, en préambule au discours qu’elle adresse à une nouvelle honorée, un nouveau félicité, heureux pensionnaire alors placé devant son gâteau chargé de bougies, entouré de sa famille, de petits cadeaux et de fleurs :

« Chers amis, fêter les anniversaires de nos pensionnaires sont des opportunités très positives car les statistiques démontrent que ce sont ceux qui ont le plus d’anniversaires qui vivent le plus longtemps. »

Une litote à la logique volontairement banale afin d’obtenir que lors du travail de  compréhension qu’elle déclenche, disjonctent les derniers neurones opérationnels de certaines et de certains, quand la Maison de Retraite frise la surpopulation. Un truc souvent imparable pour libérer deux ou trois chambres de grands aînés à l’intellect fragilisé, de suite arbitrairement dirigés vers un service hospitalier mieux approprié.

Max aime côtoyer toutes ces personnes âgées, parler avec elles au détour d’un couloir, d’une allée de jardin, dans la salle du restaurant ou les salons de jeux. Il annote leurs traits d’humour, réflexions philosophiques, bougonnements divers ou récriminations originales, lorsqu’il regagne son poste de veille ou de garde.

Là, maintenant, il rigole encore en feuilletant le calepin réservé à ces récoltes. 

Tiens, sur cette page, l’observation de Didier, octogénaire : « Un retraité se réveille sans avoir rien à faire et se recouche le soir sans l’avoir fait. »… Et cette autre, de l’expérimenté Maurice : «  Si vous voulez connaître l’âge d’une dame, questionnez-donc sa belle-sœur ! »… Puis, d’Albertine qui enseigna l’Histoire à l’Université : « Écoutez-moi bien, mon jeune ami. Il n’existe qu’un seul remède contre le vieillissement et c’est un médecin français qui l’a inventé. Le docteur Guillotin. »… Pour sa part, le questionnement annuel de Marthe, sitôt les fêtes de la Toussaint achevées, reste immuable : « Dites-moi donc, Monsieur Max, lequel de nos vieux bonshommes enfilera cette année le costume du Père Noël afin d’accueillir les arrières-petits-enfants qui viendront nous soutirer une petite enveloppe ?…

Au fait, savez-vous qu’il y a trois âges dans la vie d’un homme. Lorsqu’il croit au Père Noël,  lorsqu’il ne croit plus au Père Noël et lorsque lui-même devient le Père-Noël ! »… Quant à Madame Hortense, inénarrable doyenne de la Maison et ancienne bistrotière du quartier, elle vécut une enfance plongée du matin au soir dans la tabagie de l’estaminet parental. Un commerce lucratif qu’elle reprit à son compte, jusqu’à sa retraite survenue avant que prenne effet la loi Évin : « Tu veux connaître le secret de ma bonne santé, hein mon p’tit gars ? Bah, c’est que je n’ai pas bu d’alcool ni fumé le cigare avant l’âge de neuf ans ! ».

Ainsi Max se retrouve dépositaire de plus d’une centaine de glanes comme celles-ci. Du grain à moudre qu’il est tenté d’exploiter pour publication. En lui, germe cette idée. D’ailleurs, son avant-propos est déjà rédigé : « Ne demandez jamais à une personne âgée si elle va bien, sauf si vous n’avez rien de prévu ce jour-là ! »

Car oui, il arrive parfois au jeune homme d’être à saturation de racontars, las de prêter l’oreille aux redites de certains pensionnaires un peu trop gâteux ou qui donnent l’impression de parler avec un noyau de cerise coincé entre deux chicots.

Mais comment oserait-il leur dire de mettre parlotte en veilleuse !… Réflexion faite, Max reste persuadé qu’il doit toujours veiller aux grains qui lui sont livrés si généreusement… La semaine prochaine, il sera gardien de jour. Cerise sur le gâteau, un billet pour assister au concert d’orgue de mercredi soir dans la cathédrale où sera joué du Jean-Sébastien Bach… Surtout cet air qui l’enthousiasme, qu’il considère un peu comme étant son hymne : «  La Cantate du veilleur ».

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