Longtemps, elle a écrit au stylo, stylo plume, stylo bille. Aujourd’hui au crayon, crayon de bois, crayon à papier, mine HB, pas trop sèche, pas trop grasse. Elle n’a jamais imaginé taper sur un clavier et voir son texte s’inscrire sur un écran. Impensable ! Le papier d’abord et toujours !

Je dois vous dire sans délai que je suis une travailleuse de l’ombre au service de cette romancière.

On me dit mythique, complice des écoliers. Je suis blanche, souple, en latex, d’un usage facile et efficace. Je désincruste le graphite qui s’accroche au papier lors de l’écriture. J’efface proprement, sans bavures. Abrasive mais pas trop, et le HB disparaît comme par magie ! Mon nom est écrit sur mon dos en lettres capitales : GOMME. Voilà c’est dit !

La romancière ne se sépare jamais de son carnet, de son crayon, et de moi… Je voyage dans sa poche, dans son sac, puis me retrouve sur son bureau. Elle m’utilise beaucoup ! beaucoup… et je commence à fatiguer… J’affirme, avec sérieux, qu’elle écrit avec sa gomme – autrement dit avec moi – autant qu’avec son crayon. Je co-écris ses textes. Nous formons un duo de choc.

Elle fait partie de ces auteurs laborieux, exigeants, jamais satisfaits des premiers jets, qui écrivent, réécrivent, travaillent par ajouts, substitutions, suppressions. À ses débuts elle rayait, biffait, raturait ses brouillons à l’infini. Maintenant, pour faire le clair dans le fouillis charbonné de ses nombreuses reprises, elle m’empoigne et elle gomme, et re-gomme ! Avec légèreté ou avec rage c’est selon, attentive à ne pas blesser la feuille, à ne pas trouer la page. Je sens bien qu’elle tente d’arracher son texte à la béate spontanéité, d’éradiquer les idées simplistes, d’échapper aux clichés, d’attraper le mot juste, de bâtir la phrase idéale, bref c’est une perfectionniste à la limite obsessionnelle, du genre insupportable !

Moi seule connais ce qu’elle fait disparaître. J’ai avalé tant de mots, des bons, des vilains, des doux, des crus… des phrases interminables… j’ai même absorbé des paragraphes entiers ! Moi seule connais ses pensées, ses hésitations, ses repentirs, bref tout ce que vous ne lirez pas. Hélas je suis vouée au secret ! Je disparaîtrai, la mémoire pleine des mots qu’elle a retirés, détruits, invisibilisés.

En effet, le danger que je coure au rythme de ce gommage répété, insistant, c’est celui de ma propre disparition ! Voyez comme je m’use à la tâche, je m’effrite, je m’émiette, et je risque fort de disparaitre sous peu, de m’effacer moi aussi… Déjà sur mon dos, on ne lit plus le nom GOMME mais « OMME » ! mon G a disparu ! rongé, mangé, digéré ! et, ne riez pas, ça me pose des questions existentielles de devenir « une OMME » !

A la possible disparition de mon nom et de mon identité, la romancière ne manifeste aucune inquiétude. Elle-même se tient en retrait de son travail, rêve de s’effacer derrière son œuvre, au motif que l’œuvre mène seule sa vie et circule grâce à la disparition de son auteur (ce qui se discute… mais nous n’avons pas le temps ici…).

Finalement, nos vies sont en miroir. J’efface, je m’efface, elle efface, elle s’efface. Un face à face de litté-rature ?… et, litté-rature, je ne le rature ni ne le l’efface !