Le 3 mai 1715, Londres est plongée dans l’obscurité pendant quelques minutes, par une éclipse impressionnante : l’ombre de la lune s’étend sur la ville… C’est l’époque de Newton, et un autre physicien et astronome, Edmund Halley, qui a laissé son nom à une comète déjà mentionnée et observée par les Chinois avant notre ère, avait prévu et décrit avec précision cette éclipse que nous avons connue à notre tour, trois siècles plus tard, en 2015. A cette occasion, j’ai été surpris plus spécialement par le fait que la pièce où je me trouvais semblait tout à coup plongée dans un gigantesque aquarium. Oui, comme une pénombre sous-marine. En 1715, le Roi Soleil, peu avant sa mort, avait assisté au spectacle en compagnie de l’astronome Jacques Cassini et, cent ans après le décès de Louis XIV, par une autre de ces coïncidences auxquelles ne croient ni Sherlock Holmes, ni Hercule Poirot, en 1815 donc, Waterloo sonnait le glas du pouvoir ô combien solaire, de Napoléon, qui fit entrer l’Égypte jusque dans le mobilier du style Empire. Nos ancêtres et devanciers devaient être préoccupés, voire obsédés par ces « hasards » du calendrier, par les menaces planant sur les ides et calendes que ne manquaient pas de rappeler les auteurs d’almanachs, tel Mathieu Lansberg, dont les spéculations nourrissaient les longues veillées d’hiver. Dans les deux anciennes civilisations qui ont élevé, dressé les plus vastes et hautes pyramides dans leurs recherches et calculs astronomiques – les Égyptiens d’une part, de l’autre (et de façon indépendante) les Indiens de l’Amérique précolombienne –, toute la vision de l’univers, des dieux et des hommes, était strictement déterminée, comme dans le zodiaque chaldéen, par le cours des astres, à commencer par le soleil et la lune. Chez les Aztèques ou les Mayas, à certaines périodes charnières de l’année, le souverain, accompagné des prêtres, guettait du haut d’un promontoire le retour du soleil, toujours aléatoire à leurs yeux et seul garant de la continuité, de l’écoulement du temps… Et je me disais, en y songeant, que nous avions, dans un sens, bien de la chance de vivre ces événements, désormais, par anticipation télévisée (on nous raconte les faits mêmes avant qu’ils n’adviennent, quitte à rectifier le lendemain sans vergogne) : oui, Blücher et l’armée du Bas-Rhin sont précédés de journalistes, à présent, microphone au poing, qui nous expliquent ce qui va se passer et qui sera historique ; mais d’un autre côté, je me disais aussi que nous risquions de subir bientôt une éclipse de la pensée elle-même si nous perdions la capacité d’étonnement, de questionnement ou d’émerveillement devant des énigmes que résumait la question éternelle du philosophe : Pourquoi donc y a-t-il quelque chose dans l’univers, alors que tout semble s’accorder pour qu’il n’y ait, absolument, rien ? Une seule « éclipse », atomique ou non, contient en germe la question de la survie de nos civilisations, dont nous savons, au moins depuis Valéry, qu’elles sont fatalement mortelles. L’histoire la plus immédiate trouve un malin plaisir à nous le rappeler.