De manière impromptue, alors que j’abandonnais tout pronostic, ce matin en Arles un gendarme déposa le pli officiel au concierge de l’hôtel où je loge. Mon « Droit de visite » accordé afin de rencontrer un loustic non dépourvu d’originales idées (il a droit à cet éloge) mais qui cependant lui valent pour escroqueries répétées, son actuelle détention dans les geôles de la vieille cité.

Ah enfin ! J’appréhendais de ne pouvoir bavarder avec lui avant de retourner dans quatre jours à Paris, sitôt achevées les fêtes de la Toussaint.

À l’intention de touristes étrangers, parce que proies plus faciles à berner, l’aigrefin organisait des visites payantes du champ sur lequel, leur affirmait-il, le sous-préfet autrefois né de l’imagination d’Alphonse Daudet s’allongea dans l’herbe par après-midi d’été afin d’y rédiger sous l’ombrage tentateur d’un bosquet fripon, le discours à prononcer sitôt son arrivée sur la tribune inaugurale du Comice agricole d’un chef-lieu de canton.

Ouf ! Longue phrase pour résumer ma réminiscence d’une lecture d’écolier, « Le sous-préfet aux champs », neuvième ballade des « Lettres de mon moulin » inspirées par la Provence où l’écrivain aimait séjourner.

Depuis que je connais l’existence du roublard emprisonné, cela grâce à ma compulsion méthodique des entrefilets judiciaires relevés à travers les colonnes du Petit Provençal, j’avoue être très excité d’en apprendre davantage.

Aussi j’espère bien, au cours de ma visite de parloir, que ledit détenu me racontera ses filouteries afin d’en écrire une histoire.

Et qui sait, si elle se voit publiée, d’être prêt à lui faire cadeau de mes droits d’auteur en échange de ce droit de visite-éclair.

Bon, du calme ! Sur ce dernier point, je m’invite à la réflexion. Pris par l’emballement, anticipe-je cette générosité un peu trop précocement ?

Après tout, cet homme qui truanda de naïfs et honnêtes gens, étrangers de surcroît, n’est-il pas logé, nourri, blanchi pour quelques mois aux frais des contribuables ?… Dont je suis !

Tout bien pesé, oui, je m’en tiendrai à redonner sens à ce vieil adage :

« On fait toujours plaisir aux gens en leur rendant visite. Si ce n’est pas en arrivant, du moins c’est en repartant ».

À l’heure prescrite, fin d’après-midi d’ultime journée d’octobre, le portier de la Maison d’Arrêt m’apprend que mon zigoto vient d’être conduit à l’hôpital pour une visite médicale, escorté par trois surveillants.

Sortie pourtant mensuelle mais totalement sortie de la tête de l’agent pénitencier qui organise l’agenda des prisonniers. Face à ma contrariété, le portier, alléguant que mon contretemps ne devrait pas durer, m’invite à patienter dans la salle d’attente du premier étage. Il n’y a qu’à monter là où, me renseigne-t-il, le curé de la paroisse venu en visite pastorale cinq minutes avant moi, attend également le retour de ce même taulard. Un tantinet contrarié, je grimpe les marches.

Le large fessier du religieux ensoutané occupe à lui seul deux chaises, au milieu des quatre alignées contre le mur droit d’un embryon de couloir au parquet luisant de cire.

Sa bonne bouille est celle d’un moine rondouillard au fort accent provençal, qui, lorsqu’il ouvre la bouche pour saluer jovialement mon entrée, donne à respirer un subtil mélange de sarriette, thym et romarin, le tout arrosé de gorgeons d’anisette.

À dire vrai, de ses paroles, je ne comprends que trois-quarts. J’ai beau me familiariser au langage local, n’en demeure pas moins que la perception de certains mots, m’échappe. En confiance, parce que la bonhomie cordiale du prêtre me renseigne davantage sur ce qu’il dut me dire en termes d’accueil, je lui tends ma carte de visite, arguant, in petto, que subissant un cruel déficit de notoriété dans la région, ma qualité d’écrivain ne se lit pas sur ma figure. De ses mains jointes, benoîtement apposées sur les boutons de sa soutane gonflée par une généreuse bedaine, le prêtre décroise cinq doigts et attrape mon bristol. Sans le déchiffrer, il l’insère au milieu de son bréviaire posé sur le plat de sa noire bure, tendue par l’écartement de ses gros genoux.

Pas le temps d’engager une conversation car, posant le pied sur la dernière marche d’escalier, un monsieur de belle prestance, mince serviette de cuir tenue serrée sous le bras, franchit notre lieu d’attente.

Quelqu’un du genre notaire, huissier, peut-être avocat.

Poliment, ce monsieur me prie de l’excuser quand il me voit biaiser le parallélisme de mes jambes pour lui rendre aisé le passage. Il salue de la tête le curé puis s’assoit sur la quatrième et dernière chaise, presque dans le coin. Je tique, flairant, allez savoir comment, que le nouvel arrivé vient également rendre visite au fameux incarcéré.

Serions-nous, de l’usurpateur du métier de guide touristique, ses visiteurs du soir ?

Le monsieur tire des paperasses de sa serviette et entreprend leur lecture. Coincé entre nous, le prêtre extirpe une paire de lunettes, ouvre son bréviaire, s’humecte furtivement l’index à sa pointe de langue, décale d’une page ma carte de visite et entreprend de chuchoter les vêpres. Moi qui ne comptais pas faire salon, donc venu sans lecture, je m’amuse à décrocher du regard les toiles d’araignée suspendues au plafond. Le temps s’écoule aux murmures de latin mâtiné de provençal. C’est chantant. Reposant. N’a pas l’air de déranger la dernière chaise et son occupant.

À travers une seule et unique fenêtre qui pourrait-être l’enseigne de la prison, puisque elle aussi condamnée, même doublement avec des barreaux extérieurs, la lune au contour encore incertain s’invite par à-coups entre les nuages filandreux.

Remue-ménage au bas de l’escalier. Un regard balancé via la trémie me montre cinq gardiens arrivés pour relever ceux affectés à la Garde de jour. J’entends ceux-ci leur expliquer que trois de leurs collègues ne sont toujours pas rentrés de l’hôpital où notre escroc ‘ avait visite médicale ‘.

Bah oui tout le monde s’accorde là-dessus, oublié fut ce rendez-vous de fin de mois !

Percevant cela, le curé prend subitement conscience de l’heure avancée. Trop tardive pour lui. Bréviaire brusquement refermé, il s’aide des mains plaquées sur ses cuisses, décolle son fessier, se lève, ankylosé, nous lance « Aïe aïe aïe !… Zou Messieurs, ce n’est pas le tout, je remets ma visite à je ne sais quand… Bah, je vais avoir du pain sur la planche avec les cérémonies de la Toussaint… Jour de l’année où les morts de demain vont aller rendre visite à ceux d’hier !… Sur ce, que Dieu vous bénisse ! ».

Nous ne sommes plus que deux et me voilà passé premier dans l’ordre des visites.

Si enfin, le prisonnier revenait de la sienne !

Un comble, quand même. Le malfrat est de sortie et moi derrière les barreaux, coincé ici !… Je m’inquiète. Verrais-je ce soir cet Arlésien ?

Derrière l’épaisseur des murs de notre étroit couloir, ça bourdonne de rouspétances sur les coursives, dans les cellules. Sûrement, les détenus réclament à cor et à cri leur frichti mais comme manquent trois gardiens à l’effectif, la distribution en est ralentie.

Désireux d’un complice échange de regard entre visiteurs, je tourne ma tête vers la droite. Insensible au boucan allant croissant, causé par les pensionnaires qui réclament soupe et pain, le notaire ou huissier, peut-être avocat, demeure concentré sur les annotations qu’il porte à ses textes, au crayon.

Du coup je me recale sur ma chaise, tourne la tête à gauche vers la petite fenêtre, perds mon regard sur la ligne de fuite, seule évasion tolérée dans l’établissement.

Je me délecte du spectacle que m’offre la pleine lune, rendue argentée par le voile rose magenta des fins stratus admirés avant que ne disparaissent les dernières lueurs du jour. Derrière nos gros murs, le calme semble revenu. Le dîner y serait-il servi ? L’astre, magnifique sur le fond bleu profond de la nuit qui s’installe, m’envoûte.

Paupières alourdies par la fatigue d’attendre, ainsi partirai-je en somnolence ?…

Je m’étire. Tiens, la pleine lune de maintenant brille autant que tout à l’heure, le soleil disparaissant. Au-dessous, les tuiles romanes du vieil Arles prennent des allures de champs qui poudroient.

Plus loin, là-bas à l’écart de la route n’y aurait-il pas un petit bois de chênes verts embaumant les senteurs de violettes, envahi d’oiseaux siffleurs et chanteurs qui se rendent visite d’une branche à l’autre ?…

Dommage de ne pas partager avec mon voisin de visite cette vision magique…

Ou ce rêve, si je dors… D’ailleurs est-ce le notaire, l’huissier, l’avocat, qui bredouille à ma droite ?

Je le reluque à la dérobée. Houlà ! Vision subjuguante !

Un puissant faisceau de lune s’invite entre deux barreaux et le recouvre entièrement.

Pourquoi n’avais-je pas remarqué son visage agrémenté d’épaisses rouflaquettes d’un autre temps ?…

Et sa veste à queue de pie, vert-empire rehaussé de fils d’argent ?

Petit gilet, brodé pareillement…

Et ce pantalon à bandes de côté, comme ceux des officiers. Argentées, elles aussi… Puis là, bien rangée à même le parquet, repose une casquette plate, visière ornée de feuilles de chêne scintillantes.

La serviette que l’homme serrait sous le bras en entrant, m’apparaît porte-documents en cuir gaufré dont il se sert comme d’une écritoire posée sur les genoux.

Est-ce ce même visiteur, celui qui maintenant inscrit puis biffe désespérément le papier parce qu’il n’arrive pas à donner suite à ses débuts de phrases ? Autant d’essais de discours, que j’entends :

« Messieurs et chers administrés… Messieurs et chers administrés… Ma visite d’aujourd’hui coïncide à… Coïncide au… Ma visite longtemps remise à plus tard… Ma visite à votre beau village, en ce jour de Comice agricole… Ma visite… Heu…non ! Plutôt commencer comme ça : Enfin, chers administrés, me voici parmi vous !… Ma visite… ma visite dans votre charmant trou perdu… Oh non, non, pas ça, ils ne vont pas aimer. Ne jamais dire ça !… Ma visite… Visite… Visite… Allez, allez, il faut que j’écrive… Plus romantique serait bien perçu ! Voire poétique, même…

Allez-allez ô Muse des Comices agricoles… S’il te plaît, inspire-moi !

Tout doit tourner autour du mot « visite » !

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