I
C’était chiffon-balbutiements
que l’on traînait partout
qu’on reniflait,
qui exhalait ses odeurs
puissantes
qui consolaient
C’était chiffon-poussières
chiffon-effacement
pour enfouissement
Maisons de chiffons
qui ne tiennent pas
qu’un souffle détruit
tout comme un pétale
Chiffon-fripon
pour les grands jours
chiffon-chagrin
et temps amers
Chiffons de nos joies
chiffons de nos peines
chiffons pour bavures
blessures ou regrets
chiffons pour pleurer
ou pour se parer
C’était mon chiffon
et je l’ai perdu
illusions perdues
dès le tout début
Je reste un chiffon
à rafistoler
presque ce rebut
tout vieux, tout froissé
et c’est ça ma vie
tout plein de faux plis
Chiffon chiffonnage
ou chiffonnement
avec tout son spleen
sans rien d’idéal,
juste une salade
et sa chiffonnade
Tu es tout chiffon,
tout juste un brouillon
un peu robe en lin
en loques
en déclin
Mais si tu deviens
ô métamorphose
un papier chiffon
pour des mains d’artiste
des aquarellistes ou bien
des graveurs
Soudain tu comprends
l’amour baudelairien
pour les chiffonniers
ô papier chiffon
je te reconnais
ton odeur m’appelle
te toucher me touche
je me sens ailée
par tant de beauté
c’est réminiscence
et résurrection
ô cette puissance
et cet abandon !
II
Je pense à ces chiffons
qui forment des montagnes
dans des pays si pauvres
où crèvent des enfants
de jeunes chiffons
que notre légèreté jette
à peine étrennés
de vieux chiffons
usés jusqu’à la corde
à ciel ouvert
dévastant la terre
infestant la mer
qui ont traversé
la planète
pour joncher un sol
sans vie
dans un paysage chiffonné
nauséabond
où des gens étiques
passent leur temps
à chercher parmi les haillons
quelque pêche miraculeuse
pour survivre
des déchets, des ordures, des souillures
l’érosion,
la pourriture,
loin de nos vies douillettes et frivoles
quelque part,
peu situable
dans telle partie du monde
que l’on ignore
nous qui préférons les strass
et les cocktails
dans nos atours
d’un jour.