Ta conception est mystérieuse et ton identité lacunaire. De quel accouplement es-tu
né ? C’est un secret. De ta mère bien sûr mais l’homme, celui qui l’étreignait à ce moment là, très
exactement au moment où il lui a donné sa semence qui est-il ? Tu ne le sais pas, tu ne le sauras
jamais. Il s’est noyé dans la confusion des enlacements multiples que ta mère recherchait pour
trouver un peu de chaleur. A moins qu’il s’agisse d’un inconnu de passage, à l’arrière-goût honteux,
qui lui ait coupé son bois avant qu’ils ne se réchauffent ensemble près du poêle brûlant. C’était
l’hiver, il faisait froid, ta mère travaillait sans trêve, pliée devant sa machine à coudre, son chat à ses
pieds, face au ciel de Paris, illuminant la pièce. A moins qu’un homme qu’elle aimait, dont l’identité
devait rester cachée, l’ait abandonnée pour ne pas te reconnaître. Cette option te dérange, tu la
rejettes. La lâcheté te blesse. Oui, tu préfères l’homme de passage, un brave type qui n’a pas su qu’il
avait procréé. Le repérable et l’irrévélé t’ont embrouillé, dès le berceau. Une mère réelle, fragile,
une taiseuse au regard tendre et, près d’elle, sur le pastel de tes origines, l’absent, semblable à un
nuage blanc, relayé plus tard par le buste d’un homme au masque de plâtre. Gamin, tu invitais ton
géniteur masqué, le soir dans ton lit. Tu l’humanisais, lui inventais des yeux, soucieux ou tendres,
suivant les pensées que tu lui confiais. Avec ce regard imaginaire tu t’emplissais de consistance,
avant de t’endormir pour la nuit. A l’école, tu te vécus comme un canard boiteux, manquant
d’harmonie. Ton assise en déséquilibre s’incarna dans ton corps. Tu te mis à loucher de la jambe
gauche. Tu entendais parler autour de toi de jambe plus courte que l’autre. Semelle orthopédique,
kinésithérapie, matelas rigide et tes ennuis se calmèrent. Adulte, pendant tes études, tu fis une chute
grave en montagne, sans conséquence corporelle, un vrai miracle et pourtant, ton assurance s’en
trouva menacée. Dès que tu sortais de chez toi, la peur de tomber t’obnubilait et compliquait tes
allées et venues. C’est alors que tu découvris, lors d’une randonnée pédestre, les sensations
relaxantes et rassurantes de ta main posée sur un bâton, au point d’acheter, aux puces à St Ouen où
tu aimais chiner, une canne ancienne des années 30, en jonc de Malaga. Elle te protégea
indéniablement. L’ingéniosité dont tu faisais preuve, pour stabiliser ton horizon, m’impressionnait.
Tu devins un informaticien brillant, chèrement rémunéré. La position assise face à ton ordinateur te
convenait. Tu pouvais abandonner ta canne au vestiaire jusqu’au soir. Cette canne de dandy, au
pommeau d’argent, figurant une tête d’homme portant une casquette, que tu maniais avec élégance,
mettait en relief tes attraits de grand blond aux yeux verts, sans ressemblance avec ta mère. Tu
plaisais, sans en profiter, trop frileux pour te laisser agrafer. Tu papillonnais. Ta sexualité
ressemblait à un jardin sauvage. Tu clopinais dans les broussailles capricieuses, entre
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Confusion – Buffet littéraire – le 28 octobre 2012 – thème le secret
hétérosexualité et homosexualité, sans frontières, sans culpabilité ni interdiction. Tu ne savais tout
simplement pas qui choisir, selon qu’une femme enjouée ou un gaillard vigoureux t’attirât.
Pour tes 36 ans tu accompagnas le corps de ta mère, claquemuré par la sclérose en plaques,
au cimetière du Père Lachaise. Cette femme, d’une générosité sans égale, fondait en larmes quand tu
t’aventurais, enfant et adolescent, à la questionner sur ton père. Tu prenais peur, te blottissais contre
elle, lui promettant, à chaque fois, de ne plus la faire souffrir. Si ta présence la renvoyait sans cesse
à ce moment d’abandon, avec ton géniteur, tu ne le sauras pas.
Peu après sa mort, une lettre d’une relation d’autrefois avec Séverine, te troubla. Tu l’avais
rencontrée au début de tes vacances en Irlande, alors que tu étais étudiant. Elle était de 10 ans ton
aînée. Vous étiez restés ensemble les 2 semaines suivantes sans intention, de part et d’autre, de
poursuivre l’aventure en rentrant en France. Sa missive t’annonçait que tu étais père d’une fillette,
Bénédicte, âgée de 12 ans. A ton insu elle avait souhaité sa conception.
Séverine informa sa fille, dès sa petite enfance, de sa filiation paternelle. Bénédicte ne
manifesta aucune réaction jusqu’à ces derniers mois, où elle se mit à harceler sa mère. Elle lui
clamait haut et fort qu’elle voulait connaître son père et qu’elle désapprouvait son choix, égoïste
et stupide, de l’avoir désirée pour elle seule. Adroite, Séverine te proposait de faire un test de
paternité, pour une clarté incontestable de la situation. Fallait-il que tu sois naïf, et récolteur
d’avatar, pour abandonner ta responsabilité contraceptive à cette créature, droite sur ses assises et
déterminée. Tu réalisas brutalement, que les femmes que tu étreignais pour le plaisir, étaient des
mères en puissance. La dénégation, de ton aptitude à procréer, ne t’avait pas protégé.
Tu demandas du temps, à Séverine, pour t’habituer à l’existence de cette gamine. Bénédicte
n’en fit qu’à sa tête. Elle t’écrivit, avec des fautes d’orthographe et une qualité d’expression mâture
et imagée, son quotidien. Lire ses lettres, regarder les photos qu’elle t’adressait de sa ville, de son
quartier, des copines, sans te révéler où elle était sur les prises de vue, te faisait hurler de rage.
Tu brûlais ses envois mais la nuit, ses mots et ses photos, te visitaient. Habitué à patiner sur ta
confusion originelle, cette fois-ci, tu ne savais pas comment sortir de ce cauchemar. Amateur de
bandes dessinées tu venais de lire Tintin et les secrets de famille et Tintin chez le psychanalyste.
Tu pris contact avec l’auteur, également thérapeute. Lorsque tu le rencontras pour un conseil, ta
logorrhée à l’égard de cette môme dérangeante, qui faisait un pied de nez au masque de plâtre de
ton géniteur, t’irrita. D’autant que ton interlocuteur resta silencieux ce qui te rendit furieux. Tu
refusas de le revoir. Mais voilà, tu oublias ta canne. En allant la récupérer un vertige te fit perdre
l’équilibre et expérimenter, dès ce jour là, le divan du psychanalyste.