C’est lorsque je l’ai entendu tambouriner dans la machine à laver que je me suis souvenue l’avoir ramassé au cours d’une balade. Un simple caillou que j’ai fourré dans la poche de mon blouson. Pourquoi avoir choisi celui-ci plutôt qu’un autre ? Je ne sais pas. J’aurais pu prendre un plus beau, plus coloré, plus éclatant, plus original !
Maintenant voilà que ce caillou se rappelle à moi à travers le hublot. Toc… Toc ! Toc-toc ! … Je me surprends à dire « entrer ! » … Je jette un œil autour de moi. Quelqu’un dans ce lavomatic m’aurait-il entendue ?… Oui, un homme recroquevillé sur un siège de plastique relève la tête et me suggère Allez-y ! entrez !… Entrer où ?… Eh bien à l’intérieur !… Impossible ça tourne !… Quelqu’un vous attend à l’intérieur ?… Non, seulement un caillou ! Ah, vous aussi !… Et vous n’en avez qu’un ?…
Interloquée, sidérée par ces paroles, je me tourne et vois un homme qui, bien qu’encore jeune, n’a pas un poil sur le caillou. Lisse comme un galet poli par les vagues, ce qui lui donne l’air sage de celui qui a roulé sa bosse… A ses pieds, un gros sac informe… Mon sac est rempli de cailloux ! … mais je peux attendre, je ne suis pas pressé… Se moque-t-il de moi ?
Il ouvre son sac. Des cailloux de toutes sortes, de toutes tailles roulent sur le carrelage brillant. Une fabuleuse collection ! Je sens qu’il en est fier !… Moi aussi je viens les laver au lavomatic, j’utilise la grande machine, parfois même je me glisse à l’intérieur pour mieux les brosser. Mais j’attends la nuit car ça cogne fort… ça pourrait gêner … ça pourrait inquiéter…
Voilà qu’il se déplie et s’avance vers moi. Je m’appelle Peter, je suis anglais. Ici on m’appelle Pierre, naturellement.
Cet homme s’appelle Pierre…, un comble ! Il faut l’écrire pour le croire ! – Eh bien Pierre, collectionneur et laveur de cailloux, vous êtes un curieux personnage, aux pratiques hors du commun ! Pourquoi ne lavez-vous pas vos cailloux dans les rivières tout simplement ?… – Parce qu’elles sont polluées !… – Sans doute, mais avouez que ce que vous faites ici peut paraît bizarre et vous attirer des ennuis ! Vous êtes vraiment quelqu’un de surprenant, un cas rare ! Oui je pèse mes mots, vous êtes un cas YOU, if you prefer …- Il ne pipe pas mot.
Moi qui ne lave qu’un seul caillou et, de surcroît, par mégarde, je sens que je ne fais pas le poids… – J’exagère un peu, dis-je, certes vous êtes un cas, mais ni le Joseph K. de Kafka, ni le K de Buzzati …- Apparemment mes paroles le laissent de marbre ! Maintenant, je me tais, la pierre est dans son camp.
Mon cycle de lavage se termine. Je dois entrer à mi-corps par le hublot pour retirer mon blouson collé au fond. Je récupère mon caillou tout beau, tout propre. C’est alors que Pierre ouvre de grands yeux, attrape le caillou, le tourne, le retourne, l’inspecte sous toutes ses faces, passe le doigts sur toutes ses arêtes. – C’est une pierre rare, dit-il à voix basse, un carrare …- Je pense qu’il se moque de moi et qu’il me renvoie la pierre, mais non, il semble très sérieux et sûr de lui. – Ce caillou manque à ma collection… Je le cherche depuis si longtemps et voici que le hasard… ! Accepteriez-vous de m’en faire cadeau ? C’est si important pour moi …-
Pierre fait preuve d’un aplomb stupéfiant ; il va vite en besogne ! J’ai bien envie de le garder mon caillou ! Je reste muette comme une tombe. Mais finalement, je lui cède… car me vient l’idée terrifiante qu’en cas de refus il pourrait me lapider …
Il fait nuit noire. Plus un client dans le lavomatic. Pierre verse ses cailloux poussiéreux dans le grand tambour et, avant de se glisser à l’intérieur, me demande si je sais combien de temps il faut à la machine pour transformer des cailloux en galets tout beaux, tout ronds ?
Abasourdie je sens que je perds pied, et que je perds le fil de mon récit. Je file dans la nuit, mon blouson sur le dos. Tiens, il y a un trou dans la poche.