Il faut bien, le soir, fermer les yeux ensablés des enfants, caresser leurs cheveux, poser un dernier baiser sur leurs fronts pour éloigner les bruits du monde, pour dire que c’est l’heure de dormir, que les monstres ne viendront pas les visiter dans le noir. « Il est tard. Oui, un dernier câlin… ».
Je ramasse les pièces de lego, les nounours, les illustrés. « Chut ! C’est moi qui surveillerai les méchants, les dragons, les fées et les princesses de vos rêves ».
J’éteints les lumières. Vigile, sentinelle, je traverserai la nuit. Je convoquerai les ombres épaisses qui guettent dans les coins les plus sombres. Déjà mes yeux s’habituent au noir bien qu’il ne s’agisse pas de voir mais d’entendre, de guetter les bruits, grincements, craquements, familiers ou inconnus. La nuit est bruyante quand on l’écoute en silence. La respiration des enfants, leurs mouvements, sursauts, cauchemars : « Je suis là… N’ayez pas peur ! …». Chantonner. Remonter la couverture. Regarder dormir.
Ce soir encore j’ai psalmodié des mots simples, des mots attendus, ceux qui bercent, qui caressent, qui consolent. Des mots réconfortants que les femmes prononcent depuis la nuit des temps quand les corps sont confiés à l’obscurité. Je rejoins cette lignée des veilleuses, celles que le sommeil n’accueille pas, qui résistent au rapt du noir, et qui se tiennent en alerte pour que repose la maisonnée. Je rejoins le chœur des femmes aux aguets, les vigilantes. Celles qui veillent sur les guerriers, les blessés, les morts, et dont l’assoupissement serait coupable.
Les nuits sont longues. Les sens en éveil. Les rêveries épuisantes. Les idées turbulentes.
Dans ma bulle méditative, je suis seule à bord de mes passions, voluptés et dangers. Dans mes exils nocturnes, ce qui a disparu et ce qui adviendra se mêlent, s’éclairent, se dissolvent. Qui connait mes heures de qui-vive, mes dragons, mes monstres, mes princes, mes idylles ?
Il ne reste plus que moi pour veiller sur moi.
La nuit avance. Imperceptiblement, les bruits s’amplifient. Bientôt un rai de lumière va paraître entre les volets. Les enfants commencent à se retourner sous la couette. Bientôt je sortirai de mon engourdissement.
« Maman on est ré-veil-lés ! ». Ils se frottent les yeux. Transpirent la chaleur de l’oreiller. S’étirent, les cheveux ébouriffés, le pli du drap sur la joue.
J’ouvre les rideaux. Le géranium a fleuri sur le rebord de la fenêtre.
Soudain, je me sens lasse… J’aimerai tant me glisser entre les draps. La place est encore chaude.