Ça ressemblait à une belle rencontre. Ça ressemblait beaucoup. Le jeune homme était souriant, avenant, tout le monde l’aimait. Oui, j’ai tout de suite eu cette sensation : Tout le monde l’aime.
Il avait un regard intense, comme s’il était profondément intéressé par la conversation, par la personne avec qui il parlait, même quand les propos étaient d’une grande banalité ; je me disais que ça devait être très fatigant de garder cette intensité, mais si ça paraissait naturel chez lui. Ça expliquait sans doute son charisme ? Est-ce qu’il voulait plaire ou est-ce qu’il était sincère ? Je me le suis demandé, dès le début. Aux tout débuts où je l’ai connu.
On a fait connaissance lors d’une soirée étudiante assez chic (…). Une copine m’y avait traînée pour ne pas y aller seule, et dans l’espoir d’y rencontrer du beau linge – un futur mari bien diplômé, de bonne famille de préférence. Je n’avais pas envie d’être là, j’avais peur de n’être pas à la hauteur. J’étais mal à l’aise. Dès que j’ai vu ma copine sympathiser avec quelques personnes, surtout des hommes, j’ai pensé à partir ; mais on m’a présenté cet homme-là. Je n’ai pas osé me sauver aussitôt, par politesse, et on a fait connaissance. Ça ne tenait pas à grand-chose, quelques minutes. Ma vie aurait pris une autre tournure si j’étais partie, j’y ai souvent pensé depuis.
Il suivait des études brillantes, en faisant montre d’une grande humilité – « J’ai eu la chance de bien marcher à l’école, bien que mes parents soient d’un milieu défavorisé, j’ai bossé, c’est tout. » C’était convainquant. Le transfuge de classe modeste.
Quand il s’est intéressé à moi, de plus en plus, et de plus en plus près, j’ai été surprise ; et flattée. Je ne me suis pas menti à ce sujet ; qu’il recherche ma compagnie me valorisait, même si je n’étais pas fière du tout de cette pensée. Bien sûr, j’avais un prétexte sur mesures pour justifier cela : on ne m’avait jamais encouragée, encore moins valorisée, dans ma famille, bien que j’aie moi aussi « bien marché à l’école », et même si je réussissais dans mes études. (…)
Les semaines et les mois passant, il a semblé s’attacher de plus en plus à moi, m’a offert des cadeaux, un parfum bien trop cher pour moi, un foulard en soie, des invitations dans des restaurants… Cet argent dépensé me culpabilisait, même si je savais qu’il était payé pendant ses études, une rétribution qui n’avait rien à voir avec ma bourse d’étudiante.
Quand je le présentais à mes quelques amis, il était charmant, on me disait « T’as beaucoup de chance ! » C’était bizarre, j’avais l’impression que l’on me disait aussi, en sourdine, que je ne méritais pas cette chance. Puis je me suis détendue : s’il me choisissait, c’est que je le méritais, non ? Il aimait me dire que j’étais très importante pour lui, qu’il n’avait jamais ressenti cela, qu’il voulait passer sa vie à mes côtés. J’avais beaucoup manqué d’affection, ces paroles me touchaient.
Bref, bref, une belle rencontre, en apparence.
Quand je l’ai présenté à ma famille, ça a été le coup de foudre. (…)
Les choses avaient été organisées, on m’avait demandé des renseignements sur ce jeune homme, je les avais donnés – les études brillantes, la famille d’origine modeste, je n’avais rien trouvé d’autre à dire.
Ce fut simple, sur le quai de la gare :
« Voilà, je vous présente Damien. »
Et Damien fut adopté, adoré.
C’est peut-être à ce moment-là que j’ai commencé à disparaître.