Naguère ce chiffon était une robe. Une jolie robe taillée dans un coton doux et vaporeux.
Les impressions florales ont fané, mais le chiffon conserve de légères traces colorées.
Dis-moi Daisy, ce chiffon, oui celui que tu roules en boule pour astiquer la commode, c’est bien la robe à fleurs que tu portais quand je t’ai rencontrée ?… Elle t’allait à merveille cette robe ! Je ne saurais dire laquelle des deux m’a séduit en premier, toi ou ta robe ? Qu’importe, j’ai conservé intact le souvenir de sa couleur, de sa douceur… J’adorais la caresser… mais tu disais : fais attention tu vas la froisser, tu vas la chiffonner !
Eh bien, tu vois, maintenant elle fait un excellent chiffon. Un chiffon doux, qui ne peluche pas, qui ne laisse aucune trace. Un parfait chiffon de ménage !
Elle méritait mieux… ta robe !
Je l’ai beaucoup aimée moi aussi et l’ai portée jusqu’à l’usure … Maintenant, élimée, râpée, trouée, elle est complètement fichue, juste bonne pour le ménage !
Mais c’était plus qu’une robe pour moi !… Beaucoup plus !… Je ne peux imaginer que tu l’aies condamnée à lustrer les meubles… C’est vraiment trop injuste, et trop dur ! Je sens des larmes au bord de mes yeux… et je vais devoir me réfugier dans ton chiffon pour pleurer !
Calme-toi ! Regarde ! Ma robe ressemble à une vieille guenille…, et c’est le sort de tous les vêtements ! Après une vie de longs et beaux services, on leur offre une deuxième chance : une vie de services domestiques, d’usages plus effacés. Il y a un temps pour tout !
Dois-je comprendre que ton chiffon est en train d’effacer notre passé ? Que notre histoire ne tient plus qu’à un fil ?
Que vas-tu imaginer ?… Et surtout que puis-je faire ?… Veux-tu que je sauve ce chiffon pour vénérer ton souvenir romantique ? que je poétise, que j’éternise ce bout de tissu ?… Peut-être faut-il, qu’après mille froissages je le déplisse, je l’étire et que… que je l’encadre tiens ?
Daisy ne te moque pas !
Passe-moi les ciseaux ! Je vais découper la toile, format paysage 65 x 50cm ; la fixer sous une large et belle moulure dorée pour que tu puisses l’admirer à loisir et… avec amour ! Ainsi exposée, elle gagnera ses lettres de cœur et de noblesse : « Jolie toile romantique, aux motifs impressionnistes pastels et passés ; déchirée dans l’angle bas-gauche ; partiellement recouverte d’un voile de cirage et d’encaustique, etc. ». Son titre ? « Poussière florale ». Sa signature ? « La ménagère amoureuse ». Ah ! le croisement du texte et du textile !
Finalement Daisy, ton idée n’est pas si ridicule ! Elle est même excellente ! On accrochera le tableau juste au-dessus de la commode, en souvenir…