Décidément, cette affaire de chiffon me chiffonne. Dans le cadre d’un Buffet littéraire, où nous sommes comblés chaque fois par votre précieuse attention gourmande, Mesdames, j’avais d’abord songé à quelque chiffonnade de morue ou de jambon de pays pour accompagner un printemps fort précoce. Et j’ai fait chou blanc. Puis j’ai pensé à une lecture d’adolescence, à un ouvrage de la très britannique Elizabeth Goudge, Les Chiffonniers d’Emmaüs, qui relate les premières heures de la communauté fondée par l’abbé Pierre, à l’issue de la Seconde Guerre. Mais les souvenirs étaient trop confus, ou se confondaient avec tant de reportages et de témoignages sur les banlieues du Caire ou de Calcutta, que j’en avais le cœur chiffonné. On dit que les extrêmes se touchent, et cela semble parfois se vérifier. En tout cas, si les vieux chiffons évoquent des choses sans valeur, comme l’étymologie de chiffe que l’on retrouve dans le sens figuré de chiffe molle, le papier chiffon, quant à lui, aux yeux des lecteurs impénitents et des bibliophiles, est devenu synonyme de grande qualité. En Occident, ce papier chiffon, à base de coton ou d’autres fibres végétales, de chanvre par exemple, connu de très longue date dans la culture chinoise, remplace peu à peu, surtout à partir du XVIIIe siècle (époque des Baskerville et autres Firmin Didot), le support d’origine animale, le vélin des parchemins de collection. Ouf ! on n’agitera plus le chiffon rouge de la cause animale ! Car sait-on jamais de nos jours quel procès en sorcellerie nous pend au bout du nez… Depuis des siècles, donc, le papier pur fil, ou pur fil Lafuma, etc., se dispute la faveur des auteurs et des éditeurs pour les tirages de tête. Le chiffon m’a rappelé d’autres lectures et d’autres musiques. Au XVIIIe siècle encore, cette fois en Italie, un compositeur, paraît-il, et des plus prolifiques, fut surnommé « le Chiffon » tellement son bureau, sa chambre et son antichambre étaient surchargés et jonchés de brouillons déchirés et de papiers chiffonnés. C’était peut-être Alexandre Scarlatti, qui composa plus de cent opéras, plus de six cents cantates, mais aussi quantité de messes, de menuets, de motets, de madrigaux, voire des « bizarreries » difficiles à jouer, comme celles de Giuseppe Valentini. Tant il est vrai qu’il y a un certain plaisir à chiffonner une feuille de papier. C’est ce que je vais faire en achevant ma modeste contribution à la Symphonie des Chiffons N° 1 que nous exécutons ce soir, non pas salle Pleyel, mais salle Pinel, tout simplement, avec François Minod à la direction d’orchestre. Merci de votre attention.