J’avais trop bu, et Myriam venait de faire paraître son roman. J’avais vu ça dans le Monde  des Livres.

Du côté de mes  enfants, ça avait l’air d’aller. Vinciane m’avait appelée. Bon, j’irais chercher  Sarah à l’école maternelle, je la garderais toute la soirée. J’avais un mal de chien à prendre de la distance, à laisser  mes enfants dans leur coin régler seuls leurs problèmes de trentenaires, à m’arracher aux difficultés de Julien.

  Le journal était posé sur le bras du canapé.  Je voyais la photo. Un quart de page. Une grande brune aux joues plissées, avec des rides bien marquées reliant les ailes du nez aux coins des lèvres. De vraies rides. Une vraie romancière. Elle quittait les biographies, écrivait pour elle-même, sur elle-même. Avec un gros titre «  Sortir du cadre ».

                Moi aussi depuis quelque temps j’ai terriblement envie de sortir du cadre.

                     J’ai fini mon verre debout devant la porte-fenêtre. Un gros nuage tirebouchonné semblait engourdi. En face devant moi, trois bouleaux déplumés, des bancs vieillis, sur lesquels les pensionnaires de la maison de retraite s’asseyaient rarement et deux  bosquets d’arbustes pitoyables. Pas le moindre vent pour balayer les miasmes. On manquait d’air. Rien ne se balançait, pas la moindre branche, et le bleu  sale du ciel se moquait de moi.                                                                                                 

  Dans l’après-midi, j’avais trainassé, sans rien entreprendre, lavé deux verres et une assiette, fait une longue sieste. De nouveau au premier étage, la petite vieille occupée à faire ses vitres. Un jour sur deux, elle astique. Au fond, un vieux monsieur marche de long en largeavec une belle énergie.

  L’article consacré à Myriam s’étalait sur le canapé et me narguait.  J »ai senti quelque chose en moi s’affaisser. Des jambes molles, une baisse de tension. Je me suis servi encore un   whisky-coca. Le chapeau de l’article me sautait au visage. « Elle a quitté sa mère ». Ecrire que sa mère lui avait bouffé la vie, même si elles s’adoraient. Le courage des autres me fascinait. Le travail des autres m’éberluait. Moi je ne faisais jamais rien. J’étais trop fatiguée depuis mon opération. J’ai eu subitement un désir fou de  me lancer, moi aussi de vider mon sac, mais je suis restée là. Le cardiologue m’avait bien dit de mener une vie normale. Normalité ? Qu’est-ce que c’est? Mais Myriam était contente d’elle.

                    Je suis allée voir l’ordinateur. Tout noir, et sombre, un animal endormi, immobile. J’avais un mail de Kate et Richard. Très aimables et gentils. Ils nous invitaient en Californie. Connaissaient-ils l’existence de Myriam, ses biographies consacrées à Primo Levi et à Romain Gary, Ses longues enquêtes sur ces figures juives dont elle restituait le parcours. Parcours proche du mien, mais elle, elle en avait fait quelque chose. Il était temps que je m’y mette. 

                      Marc est entré, son magazine à la main,  et s’est assis à côté de moi. Il a regardé mon verre, m’a dit que ce serait bien qu’on change d’air tous les deux, qu’on voyage. Sérieux. ? à soixante ans passés tout recommencer et se   lancer dans une nouvelle vie? quand on est fatigué ou qu’on vient d’être opéré.? Un petit voyage? Ses arguments étaient raisonnables, prévisibles.  Se contenter de ce qu’on peut faire. Un petit voyage.. Les hommes aiment leur petit confort, .Je voulais de la radicalité, moi. Quitter pour de bon, se donner l’occasion de faire le tri, décider de ce qui a vraiment du prix, s’alléger, prendre  de vraies décisions, c’ était pas leur truc apparemment.

                J’avais besoin de rêver. En grand. En technicolor. On pourrait s’installer aux Etats- Unis, j’ai dit. D’un ton plat. En Californie, près de Kate et Richard. On en avait  parlé avec eux, l’été d’avant. Marc avait envisagé d’ouvrir un restaurant français. A San Francisco la population est francophile. J’avais proposé « Chez Mauricette ». Quelque chose de typique, de provençal, avec salades niçoises et tapenades. On garderait un fort  accent français, si charmant. Ou mieux, Marc pourrait monter une start-up.  A domicile, on vous fabrique  votre repas  français. Un chef français  dans votre cuisine ! Pas de pertes, pas de poissons ou de viandes qui se périment. Pas de stock à gérer. 

 La tradition française à domicile, ça change  tout. On peut s’organiser : deux fois par semaine, on se déplace, fines herbes comprises. Le chef investit votre cuisine. Je voyais Marc avec le grand tablier  rouge de cuisinier décoré d’un énorme «  Big Papa » que je lui avais offert deux mois auparavant. Un nounours cuistot souriant et épanoui. Moi je pourrais circuler de la cuisine au living-room avec  les plateaux de mise en bouche, les verrines, les plats. Surtout  je  faisais des rencontres, je tissais des liens. Aider tous ceux qui avaient besoin du français ?Je me suis encore resservi un whisky-coca. J’ai allongé mes jambes sur une chaise  proche du canapé ; ça commençait à tourner.

                                   « Community is watching you ».réflexions désabusées sur l’absence de système de santé , ou  que mes angoisses dès que Vinciane ou. Julien    se trouvaient un tant soit peu dans l’embarras. Les USA, un vieux mythe chiffonné! L’espace, les hippies, la côte ouest, Big Sur ou je ne sais quoi encore ! Quarante ans après !

                                            J’arrivais toujours après tout le monde. Toujours décalée. Les autres vivent vraiment les événements. Moi, non.  Trop sage, trop scolaire. J’étais très douée pour me calfeutrer à l’intérieur quand soufflaient les grands vents: en 68, drapeaux rouges sur les usines, quai d’ Ivry.  Moi, j’ai même pas réussi à plancher avec  la commission sur la rénovation de  l’enseignement du français dans un amphithéâtre de la Sorbonne ! Et le soir de la chute du mur de Berlin, j’étais au Théâtre de la Ville en train  de écouter Thomas Bernhardt susurrer ses ressassements.

Double féminin trop sage d’un petit Aignan qui n’a osé aucune folie. Enfermée  de tous côtés par la raison.

                                  Essayer vraiment ?  Chercher sur Internet, puis sur Ebay,  vider, vendre, déclouer,  démonter,  traverser,  reclouer, recoller, s’installer ? Etre ailleurs, parler une autre langue, voir autrement? Mon portable a sonné. Julien voulait venir diner.Bon, je la lui préparerai sa salade préférée.

                                                      *

Elle est sortie du cadre, j’ai dit. Elle est sortie du cadre, j’ai répété plus bas. 

Je suis allée faire mes vitres. Avec mon petit chiffon.

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