Je t’écris cela, d’il y a, je crois,  un certain temps,

qu’on pourrait appeler du temps passé.

Je dirai plutôt enfui, dissout, disséminé, difracté

dans  ces pans de monde entre ciel et terre,

entre jour et nuit,

entre silence et bruit.

Je t’écris aussi , enfin, je crois, de ma chambre solitaire,

sous le toit,

où la peine lune se noie

dans de grandes flaques argentées.

Ce serait aussi sans compter avec les pages

des éphémérides imaginaires,

sans écouter les clepsydres, chuchotant le Temps

décompté goutte à goutte,

petite perfusion de temps distillé

qui passe au passé et parvient jusqu’à ce présent,

maintenant

avec sa syntaxe,

bien délimitée.

La syntaxe du Temps qui dit parfois

le présent-passé

tu sais ce présent-là, qui  sait,

qu’à peine énoncé le début de la conjugaison,

il est effectivement et définitivement aboli, détruit dépassé,

et qu’on file au passé composé,

qui, lui, énonce l’achevé.

Et puis, tu l’as, comme moi, appris,

la syntaxe du Temps a inventé les modes,

comme en musique, cette façon de placer les bémols à la clef,

cette manière subtile, un peu cruelle, 

de minorer finement,

comme au scalpel,

l’espace du son, qui était à ce moment là,

mesure après mesure,

heureux de son bel espace ouvert sur la portée.

Avec les modes de la grammaire temporelle

on tente de circonscrire en douceur,

en mode mineur,

la douleur du temps passé,

qu’on appelle parfois la nostalgie,

ce qui est beaucoup plus joli

on décline impérativement les conditionnels,

du potentiel jusqu’au parfaitement irréel.

Et ce serait sans compter avec le subjonctif

qui rappelle dans toute sa brutalité,

qu’on ne peut compter

que sur nos souhaits

ou énumérer nos regrets,

car bien sûr on aimerait qu’il soit, ce Temps-là,

arrêté

on aurait désiré alors qu’il fût

suspendu

parce que nous avions la certitude

enfin de figer l’instant présent.

Mais je t’écris cela pour te rappeler une nuit

d’avant le Temps d’aujourd’hui

il y a longtemps .

pour te placer à l’endroit

où nous étions assis, appuyés

au pied du Rocher

si hautement dressé,

si profondément scarifié de granit et de grès

La nuit était glacée et tout le ciel vibrait

et la lune lentement s’était levée

en majesté.

Juste à côté de la constellation d’Orion

le guerrier passionné du cœur d’Aurore

la trop aimée

et Sirius triomphait en sa blancheur nacrée.

Je ne peux bien sûr te l’écrire qu’à l’imparfait

pour tout fixer dans la durée

mais je sais que nous avons touché

un pan très court d’éternité :

celui de l’Éclipse du Rocher.

Cette nuit-là, la terre tout doucement

tournait.

Au bord de la galaxie, la Voie lactée

la sœur lumineuse

s’écoulait

Guillaume le Tant Aimé  en avait révélé  le tracé

des blancs ruisseaux de Chanaan

et des corps blancs des amoureuses

et lorsque peu à peu l’ombre s’est avancée,

pour progressivement étancher

la brillante lumière lunaire

nous avons cessé de respirer

pour que, seul,

le souffle de la nuit tisse

le Temps de l’Infini.