L’expression « demain la veille », ou « ce n’est pas demain la veille », me revient à l’esprit et me questionne depuis longtemps. Si l’on entend par « la veille » le jour d’hier, c’est une lapalissade.

Mais si l’on comprend par « veille » le fait de veiller, de rester éveillé, alors c’est tout autre chose. L’expression peut avoir de nombreux sens. Notamment parce que la veille, ou la veillée, collective ou solitaire, nous conduira peut-être jusqu’à demain. Ainsi, la veille peut devenir demain, comme sur le coup de minuit. Pensons par exemple à la veillée d’armes, pour les soldats, ou au calendrier des grandes fêtes, aux veillées de Noël, du Nouvel An et de Pâques. Dans ce cas, le demain que l’on salue est porteur d’une grande espérance. Mais pour diverses raisons que vous allez découvrir, c’est la veillée au sens de l’épreuve que nous allons écouter. Et je vous lirai d’abord un poème, très court, sur ce thème infini, que m’a envoyé Dominique Zinenberg, qui ne pouvait nous rejoindre ce soir. Le poème a été composé peu après le décès de sa mère, à la fin de l’an dernier. Il porte en épigraphe un vers d’Eluard extrait de L’Amour la Poésie : « Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin ».

       Je les ai reçus

                            la veille

       les derniers mots qu’elle m’a adressés

       de cette voix nette, péremptoire,

       de cette voix dure

       comminatoire

       de ce souffle qui si vite

       après

       allait s’arrêter

       avalé par la nuit

       Je les ai recueillis, hébétée,

       dans la vasque de mes paumes ouvertes

       elle avait commandé pour la dernière fois

       sans aucune altération de la pensée

       dans la pâle clarté de novembre

       ses yeux verts me devinaient dans la pénombre

       elle avait la choisi la distance

       pour notre adieu

       elle la mort, moi la vie

       reste à ton poste

       m’a-t-elle dit

       ce furent ses derniers mots

       juste la veille

       d’une apnée sans limites.

Le ton de ce poème, d’une apparente simplicité mais sans concession, m’a rappelé le poète d’origine corse Jean-Louis Giovannoni dans son  beau livre Garder le mort, consacré à son père. Et l’allusion au mois de novembre m’a reconduit à l’un de mes poètes de prédilection au début du XXe siècle : Guillaume Apollinaire. Il faisait partie de ces hommes, et de ces poètes qui, à l’image de Cendrars et de tant d’autres, ont choisi de s’engager comme volontaires en 1914, dans l’espoir de gagner ainsi la nationalité française. Il devient artilleur sur le front de Champagne, où il écrit notamment ses Calligrammes. Blessé à la tête en 1916 par un éclat d’obus (de shrapnel), il est soigné, ramené à Paris, au Val-de-Grâce, puis les choses se compliquent, il est trépané, mais finalement guéri. Il reprend toutes ses activités, en mettant les bouchées doubles, lui qui était si gourmand, mais à la fin de la guerre, suite à l’épidémie de ce que l’on appela par ignorance « la grippe espagnole », il est contaminé à son tour, comme   du côté adverse, et meurt la veille de l’armistice du 11 novembre 1918. Il sera enterré le 13 au Père-Lachaise dans ce qui est aujourd’hui l’Allée des combattants étrangers morts pour la France. Dans sa fièvre ou son délire des derniers jours, il était obsédé par les cris qu’il entendait monter dans son appartement du boulevard Saint-Germain. A la fin de la guerre, des groupes de passants criaient jour et nuit « A mort Guillaume » ou « Tous à Berlin ! », dans leur haine contre Guillaume II, le « kaiser » disait-on à la française, le Caesar, le Tsar allemand. Et le poète, épuisé, avait interprété ces mots contre lui.

  Au tout début de la guerre, dans les Calligrammes, il écrivait pour son ami l’écrivain et journaliste André Rouveyre, qui avait entendu avec lui, à Deauville, l’ordre de mobilisation générale, le poème intitulé « Veille » dont voici deux strophes :

       « Mon cher André Rouveyre

       on ne sait quand on partira

       ni quand on reviendra

       J’entends les pas des grands chevaux d’artillerie allant

       au trot sur la grand route où moi je veille

       Un grand manteau gris de crayon comme le ciel

       m’enveloppe jusqu’à l’oreille

suivent les mots en colonne façon Calligrammes

                                   Quel

                                   Ciel

                                   Triste

                                   Piste

                                   Où

                                   Va le

                                   Pâle

                                   Sou-

                                   Rire

De la lune qui me regarde écrire. »

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