« Petit, il faut que je te dise… un jour, alors que je relisais une de mes histoires, je senti monter une violente colère, une rage incontrôlable contre l’évidente médiocrité de mon travail, contre mon impuissance à faire rêver mon lecteur… Mon texte était lourd, laborieux, tout y était affirmé, ampoulé, démontré…, et ça s’éternisait, ça se répétait… Dieu, quel pontifiant quel vaniteux quel suffisant je faisais ! D’un geste, j’arrachai les pages et les piétinai comme un fou ». Me menaçant de son index, il insista « Petit, écoute bien, il faut alléger sa plume, écrire subtil, ténu, l’intervalle d’un frisson, un éclair, un battement, une ride, une transparence… Tu vois petit, l’idéal serait d’accrocher les mots à des ballons pour qu’ils montent très haut et qu’ils disparaissent dans l’atmosphère… Oui, je rêve de mots-oiseaux, vifs et vaporeux, d’une écriture délestée des idées et qui s’envolerait au ciel et qui ferait chanter les anges et qui…». « Stop conteur, ne vas-tu pas trop loin ? Pardon mais, tu débites des sornettes et, de plus, tu me sembles assez prétentieux !… Ecrire ainsi est im-po-ssi-ble ! ». « Mais petit, ce serait si beau !… Tiens, faisons un essai toi et moi !… Cours frapper à la porte de mon ami Pierrot, emprunte-lui sa plume. Toque fort ! Parfois il dort ! ».

Et alors, prodige ou imagination – qui le dira -, j’ai vu le bras du conteur s’étirer, se distendre, s’allonger vers la lune. J’ai vu sa plume frôler et caresser un gros nuage. Un cumulus tout blanc qui offrait son ventre boursouflé, à la fois barrage et écritoire. Dans l’allégresse, la plume griffonna la surface moelleuse osant à peine l’égratigner, puis, prenant confiance, elle appuya plus fort de telle sorte que les lettres découpent la lumière : les premières lignes d’un poème éblouissant !… Elle développa tant d’énergie que, pschitt !, elle perça le nuage qui se mit aussitôt à pleurer à grosses gouttes. Des ruisseaux roulèrent, emportant les signes tracés par la plume magique. Pendant cette terrible chute, les mots furent secoués, désarticulés, concassés, lessivés… Et d’un coup, patatras !, tout est tombé sur le jardin ! Une  averse, un fracas mémorable !… Je vis la plume se planter dans le cœur d’un chou, et les fleurs sourire en se toilettant. Sur leurs pétales, je devinai des lettres décolorées, buvardées, des mots brisés, indécis, le tout dans un désordre tel que plus rien n’avait de sens… Mais c’était ma-gni-fi-que ! 

Je serais resté là, émerveillé, pendant des heures si je n’avais dû poursuivre ma mission auprès de mon ami. Je devais collecter les bouts de pétales, les éclats de mots, les fragments de lettres, et les lui porter afin qu’il les raccommode et les réajuste. Mais la terre respira fort et se fâcha méchamment !… Je senti une aspiration démesurée, puis le tourbillon d’un souffle et… tout fût balayé. Les fleurs arrachées, dispersées, emportées très haut dans le ciel. J’ai couru, couru, mais les mots et les lettres que je devais sauver m’ont échappé !

Le repos de la terre et la couleur du silence s’installèrent. Mes poings fermés retenaient encore quelques miroitements du nuage, à peine de quoi écrire un haïku. C’est alors qu’un rire éclatant et triomphant brisa ma déception, emballant mes regrets dans son enchantement. « Petit, regarde ! Là-haut ! Nous avons réussi !… C’est écrit sur le vent !… ».

Avril 2022.

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