C’est éphémère. Les mots ne viennent pas, coulent et disparaissent comme sable sous les doigts. Disparaissent. Emportés, oubliés. Ils échappent encore et encore dès que je veux les saisir, les épingler. Dehors quand je marche ils coulent de source, rien n’en interdit l’accès, ils viennent abondants, se nourrissant du ciel, de la mer, des nuages et du vent qui fait bouger mes cheveux. Dehors, les mots ne sont pas farouches, ni distants, ils accélèrent le rythme cardiaque, me charment de leur limpidité, de leur beauté, de leur évidence. Le récit ou le poème est là, à portée de main, c’est comme s’il était déjà écrit, mais c’est dû à la magie du dehors quand la tête est en accord avec l’horizon qui produit cette illusion car dès que j’ai franchi le seuil de la maison, les mots s’assèchent et il ne reste qu’un tas de cendres à jeter, un tas tout triste et insignifiant de mots ternes sans intérêt. C’est fugitif, c’est épuisant, épuisé comme un rêve au réveil. Rien, mais rien de rien, tu comprends ? Un vide, un brouillard, un bredouillage qui me laisse exsangue, tu comprends ? Toi qui comprends tout, tu comprends cela ? Je me vois marchant vite dans les rues ensoleillées, sur la promenade ou la jetée, croisant du regard les vagues éblouissantes sur lesquelles voguent les mouettes et les goélands. Les vagues fugitives, éternelles, allant, passant, revenant, mourant sur le rivage. Je me vois regardant les enfants qui jouent au sable et s’éclaboussent en criant, je les vois pris dans la puissance de l’instant comme si rien n’avait existé avant et que rien n’existerait après. Présence, adéquation, lumière. C’est parce qu’ils crient sans retenue, rivalisant sans y penser avec les oiseaux de passage et loin dans ce moment de pure existence du langage articulé, sophistiqué des humains qu’ils paraissent adhérer totalement au lieu, à l’heure, à ce qui est. Par contraste, tout semble me fuir, tout semble m’échapper, se rétracter. Plus je voudrais fixer ces impressions, plus elles s’éloignent et se dérobent. Les pas, les empreintes s’effacent, le vent et les pensées les chassent, je reste plantée là, sans consistance, sans repère, dans une sorte d’exil où se terrent mes incertitudes et ou je lis dans l’effroi et la désolation mes manques et mes incompétences. Comme à la dérobée, je saisis la fuite des heures, la force de la chaleur qui altère la vue, fait perler au front la sueur, je capte un instant le geste gracieux d’un enfant face à la mer rutilante. Au loin un voilier doré, incandescent semble planer sur l’eau. Aucun nuage ne l’arrête, nulle vague ne le menace, je l’embrasse du regard, mais il intègre sa place à l’arrière-plan du tableau dans le même élan coloré que les cerfs- volants qui fuient la terre, atteignant d’emblée un espace illimité. Et l’eau que je foule fuit elle aussi, mais revient, ravinant le sable, ramenant des coquillages qui blessent, des algues qui s’enroulent aux orteils et voilà que les mots n’ont plus lieu d’être, car ce qui saigne et signe ce sont les miroitements, les hiéroglyphes des flaques, ou l’effondrement du soleil, gisant rouge et or jusqu’à son extinction brutale.

                                                                                         *

                                            Au fil du temps (Dominique Zinenberg)

Au fil du temps

s’écarter de la voie, bifurquer, fuguer.

Au fil des jours

défaire l’habit qui serre aux entournures

recoudre les désirs

retisser la trame de la vie

ajourer,

aérer,

dentelles ou bure

qu’importe,

en découdre enfin

avec le chas trop étroit de la vie

fuir,

partir,

glisser hors,

glisser jusqu’à renaître

respirer,

voir l’ouvert qui défile

et dénouer le lien, la trace ombilicale, le tracé

rejoindre ce qui ne pèse pas, ne ferme pas l’horizon

rejoindre en s’échappant

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