Quand j’étais petit, on me demandait souvent ce que je voulais faire. Avec une précision : ce que je voulais faire plus tard, quand je serais grand.

Déjà je ne m’imaginais pas grand. Grand par la taille, ça ne m’embêtait pas, mais ça ne voulait pas dire ça, « grand », ça voulait dire être une grande personne, donc adulte. Les adultes, je n’en avais pas une très bonne opinion, à part quelques exceptions. Ça ne me donnait pas envie, pas envie du tout – je n’étais pas sûr de pouvoir devenir une exception.

Donc, je ne répondais pas, prenais un air évasif, l’air de celui qui réfléchit. Les adultes adorent l’idée d’un enfant qui réfléchit, comme si ça lui donnait de l’intelligence. Ma seule réflexion, c’était : comment m’en tirer sans rien répondre.

Ça s’est bien passé pendant quelque temps, puis plus du tout : on me demandait de plus en plus, et avec de plus en plus d’insistance ce que « je voulais faire plus tard. » Comme si c’était de la plus haute importance. Ma vie de petit garçon m’allait très bien, je n’avais pas envie des métiers qu’on me proposait. Docteur, pharmacien, vétérinaire, avocat, professeur, ingénieur, architecte… Bref : des métiers où il fallait beaucoup travailler ; rien que d’y penser, ça me faisait peur. Aller à l’école, ça me suffisait. C’était le maximum d’effort que je me sentais capable de faire.

Comme on m’embêtait trop avec cette question, comme je voulais qu’on me fiche la paix, une fois pour toute, j’ai fini par répondre :

– Rien !

Stupeur de mes parents.

– Quoi ? Tu veux rien faire ? Tu veux dire que tu préfères choisir ton métier plus tard ?

– Non. Je veux pas de métier. Je veux pas travailler. Je veux jouer.

J’adorais jouer ; mais ce n’était pas la bonne réponse, je m’en doutais un peu. Ils étaient catastrophés, moi j’étais soulagé, j’avais dit la vérité.

Bien sûr ils ont voulu me faire changer d’avis, m’ont proposé des métiers qui d’après eux s’accordaient à ma personnalité : chercheur en biologie, en chimie, en physique, et même en psychologie. Je n’avais rien envie de chercher, j’étais sûr de ne rien trouver  – j’aurais passé mon temps à jouer au lieu de chercher et j’aurais vite été renvoyé. Je voulais jouer, rien d’autre.

Du coup j’ai été surnommé « Paresseux ! ». Comme le paresseux est un animal plutôt sympathique, qui dort quinze à dix-huit heures par jour (je me suis aussitôt renseigné sur le sujet), ça m’allait plutôt bien. Sauf que moi, au lieu de dormir, j’aurais joué. J’ai inventé une nouvelle variante du paresseux : comme j’aimais bien dormir aussi, je m’imaginais jouer douze heures par jour, et dormir le reste du temps, pour me reposer d’avoir beaucoup jouer. Ça aurait été la belle vie. Je n’ai pas exposé cette théorie à mes parents, je ne les sentais pas très ouverts d’esprit.

Quand ils m’appelaient « Paresseux ! », avec un point d’exclamation bien appuyé, je sentais bien que ce n’était pas un compliment. Et je retournais jouer pour ne pas me laisser influencer.

Á l’école je me contentais d’écouter en classe, pour ne pas trop m’ennuyer. Á la maison, je travaillais le minimum possible, pour pouvoir jouer un maximum. Mon objectif : avoir la moyenne et passer dans la classe supérieure. Quand j’avais plus que la moyenne, j’étais un peu vexé : ça signifiait que j’aurais pu jouer davantage. Ma méthode marchait bien.

Jusqu’au jour où.

Mon père me regarde droit dans les yeux, le genre de regard qui fait présager une mauvaise nouvelle.

– Et pour l’argent, Paresseux, tu feras comment ?

– Hein ? L’argent, quoi, l’argent ? Il n’y a pas besoin d’argent pour jouer. J’ai déjà plein de jeux, j’ai pas besoin d’en racheter, ça me suffira.

Ma mère a soupiré, mon père a levé les yeux au ciel.

– Il ne s’agit pas d’acheter des jeux ! Comment tu gagneras ta vie, Paresseux ?

Je n’ai pas répondu : ma vie je l’avais déjà, pas besoin de la gagner.

Mon père a mis les points sur les i.

– Il faut de l’argent pour vivre, pour acheter à manger, se loger, s’habiller. Rien n’est gratuit. Il faut travailler pour vivre.

Ma mère a enfoncé le clou :

– On n’est pas immortels, ton père et moi, on ne pourra pas te nourrir et te loger toute ta vie.

Le choc. L’électrochoc. Mes parents étaient immortels, jusqu’à cette phrase-là. Je n’avais jamais imaginé qu’ils puissent mourir. Je me suis effondré, j’ai éclaté en sanglots. Je suis parti dans ma chambre, me suis affalé sur mon lit. Je n’avais plus du tout envie de jouer. Comment jouer en sachant que mes parents allaient mourir ?

J’ai cessé de jouer. Comme si la vie de mes parents en dépendait. En travaillant, je les maintenais vivants.

J’ai travaillé. Je suis devenu bon élève. Ils étaient fiers de moi, enfin. Ma vie avait pris un goût de tristesse, depuis que je ne jouais plus, je ne crois pas qu’ils s’en soient aperçu. J’ai fait des études, obtenu un travail, j’ai gagné ma vie. Et me suis beaucoup ennuyé. Mes parents sont morts quand même.

Ça n’avait servi à rien.

Du coup, je suis redevenu paresseux.

Je joue à la pétanque (le tennis, c’est trop fatiguant), je joue aux cartes avec mes potes, je joue à me promener, à regarder les gens, je joue à des jeux très plaisants avec mon amoureuse. J’ai repris goût à la vie.

J’ai enfin trouvé un travail intéressant : inventer des jeux pour les enfants. Ma dernière invention : le jeu du paresseux.

 

Une réflexion sur “Paresseux ! (Isabelle Minière)

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