« Vous voyez Monsieur, la stèle monolithique qui se dresse là ? Oui juste là, en lisière de cette vaste étendue d’oliviers et de yeuses ? Oui des yeuses, des « chênes verts » comme vous dites, les Parisiens !

Hé bien jadis était en lieu et place de ces bois, un couvent dans lequel cohabitaient trente-deux religieux formant une modeste communauté de Frères, placés sous la houlette d’un Père Supérieur chargé de veiller au strict respect de leur Règle essentielle : faire Silence !  

Soucieux des travaux de colmatage qu’ils pratiquaient eux-mêmes sur les grandes surfaces de toitures et longueurs de murs de cette abbaye transmise de générations en générations, les Frères se décarcassaient comme de pauvres diables afin de la sauver d’une ruine de moins en moins repoussée d’année en année.

Trop souvent rompus de fatigue aux rares moments où ils pouvaient donner de la voix, chants et récitations de prières durant les offices, les Frères s’endormaient rencognés au fond des stalles vermoulues, leurs phalanges de pieds nus frileusement recroquevillés sur le cuir verdi d’humidité de leurs sandales éculées.

La misère, mon bon Monsieur ! La misère !…

Du muet avis de tous, cela ne pouvait perdurer. Dieu lui-même parut s’en émouvoir puisqu’un très petit matin, à l’issue de l’habituelle somnolente célébration de l’office, devant l’ahurissement de tous les Frères, le Père Supérieur s’interposa bras en croix dans la nef de l’abbatiale pour les contenir, les empêcher de se rendre à leurs fatigants travaux. Du jamais vu ! Et du jamais entendu lorsqu’il leur déclara que durant la nuit, Dieu l’enjoignit de rompre la sacro-sainte Règle de silence rigoureusement observée depuis des siècles dans la pieuse enceinte. De sa forte voix amplifiée par l’écho, le Supérieur exprima enfin ce que tous pensaient depuis des décennies. D’évidence, tout serait facilité si l’argent rentrait dans les caisses du prieuré, permettant l’achat de matériaux et de recourir à l’aide tarifée de main-d’œuvre qualifiée, celle de compagnons maçons, charpentiers, couvreurs et menuisiers dès lors sollicités afin de réaliser les rudes besognes. Et le responsable de la communauté porta l’estocade, en assenant une implacable comparaison. N’était-ce pas grâce à de gros revenus financiers, que depuis des années, là-bas de l’autre côté de la vallée menant à Tarascon, les gras et joviaux moines du couvent de Frigolet exerçaient leur apostolat dans des bâtiments propres et confortables, tout en s’enrichissant grâce à la vente de l’élixir créé par l’un d’entre-eux, le fameux Révérend Père Gaucher ?

Puis le Supérieur poursuivit son interprétation du message divin en disant qu’après tout, à l’instar de leurs confrères de Frigolet, ici le monastère comptait un Frère capable de résoudre cet épineux problème pécuniaire.

D’un même ensemble, toutes les têtes tonsurées se tournèrent alors vers le clerc du nom de Frère Droitier.

Hé oui, pure coïncidence ! À droite de la vallée existait le Père Gaucher, tandis qu’ici, côté gauche, vivait reclus le Frère Droitier, humble religieux à l’expérience peu sollicitée mais qui, en matière d’alchimie et de savoirs sur le pouvoir des plantes, s’il était loin d’être Gaucher, n’en paraissait pas moins maladroit. Ne le prouvait-il pas, avec sa modeste production de lait ? Une sorte d’onguent fluide aux vertus thérapeutiques, fabriqué pour son usage personnel et celle de ses Frères dans la grange où, avant la déloyale concurrence du couvent voisin, cause de leur infortune, se pratiquait alors la distillation des fruits du verger. Un coin de bâtiment modifié en laboratoire rudimentaire dans lequel Frère Droitier concevait à l’abri des regards son lait hydratant qu’il avait baptisé « Lait Facement » parce que, possédant bien d’autres vertus… De ce que l’on croit savoir, il s’agissait d’un mystérieux mélange de sève printanière récoltée du tronc de certains arbres, puis additionné en proportions tenues secrètes à du jus de plantes, qu’aux beaux mois d’été Frère Droitier partait chercher solitairement avec son mulet à travers les collines provençales. Collectes et cueillettes desquelles, après traitements, ébullition, passages en alambic et tubes-serpentins de tous tarabiscotages, le moine récoltait ce lait efficace pour effacer toute lésion de la peau. Qu’elle soit cicatrice, ride disgracieuse, imperfection cutanée, bouton ou verrue, rougeur, tache de naissance, trace de brûlure.

Sitôt que cette perspective d’issue afin de venir à bout de leurs criants problèmes financiers fut exposée, les moines enthousiastes la plébiscitèrent à l’unanimité. Notamment par le premier intéressé, Frère Droitier, créateur de l’onguent et prêt à relever les manches de son habit afin d’y travailler jour et nuit !

Dès le lendemain, Monsieur, zou, la Règle monastique s’en vue modifiée. Des Frères sortirent du couvent avec leur baudet chargé de petits pots emplis du stock existant de « Lait Facement » pour les vendre sur les marchés de Provence, haranguant d’emblée une possible clientèle féminine avec la propagande suivante :

« Mesdames, Mesdemoiselles ! Face à votre face-à-main, de grâce appliquez sans gêne « Lait Facement » là où sur votre visage, une disgrâce vous gêne. En deux coups de cuillère à pot, il vous l’effacera ! »

Au fil des semaines, le démarchage connut un succès galopant. Partout où sur les marchés, des femmes s’étaient battues entre-elles les fois précédentes pour en acheter encore, elles envoyèrent leurs hommes afin qu’ils obtiennent davantage de ce lait miracle et en commandent pour la semaine suivante. Dès lors Frère Droitier ne sortit plus de son laboratoire, le Père Supérieur et les moines travaillèrent intensément à la mise en pots, puis la commercialisation s’étendit jusqu’à Lyon, Marseille, Nice et Perpignan, par le truchement d’abbayes qui sur place relayèrent les ventes. Tentés, bien sûr, les hommes l’essayèrent aussi. Un succès phénoménal, Monsieur ! Et qui ne fut rien jusqu’au jour où s’avéra qu’en laissant « Lait Facement » opérer plus longtemps sur la peau, l’on obtenait l’effacement définitif de tatouage ou, plus fort encore, la disparition complète du flétrissement infligé par le fer rouge d’un bourreau, marquage apposé sur l’épaule de condamné pour crime ou délit, comme à l’époque cela se pratiquait. 

Bref, Monsieur, sachez qu’ici était fabriqué « Lait Facement », pommade lactée effaçant toute nuisance à la perfection, rendant beauté et hygiène à l’épiderme et, summum du summum, des effets découverts après-coup, ôtant la trace d’une horrible sentence exécutée au fer rouge sur la chair d’individus. À ce sujet, Monsieur, comme  il s’agissait de soins nécessitant grandes quantités de « Lait Facement » pour applications répétées, inutile de vous dire ô combien affluèrent de riches bagnards en cavale, voleurs, assassins, parjures, mais aussi nombre de dames, parfois de la haute société, ornées du sceau de la honte pour empoisonnement, sorcellerie, avortement ou infanticide. Traitements de cure qui firent converger ici des flots de quémandeuses et quémandeurs à la moralité peu recommandable mais jurant leurs grands dieux aux Frères chargés de les accueillir, de les assister et les orienter auprès de Frère Droitier, n’être toutes et tous que d’innocentes victimes de procès injustes et infamants.

Les membres de la communauté furent tous d’accord pour recevoir ces gens sans discrimination de genre, ne poser aucun questionnement sur la raison de leur condamnation. D’aucunes et d’aucuns préférèrent quand même avouer leurs péchés au Frère confesseur avant d’implorer les bons soins de Frère Droitier ou de ses assistants, se disant qu’un petit supplément de piété et un effacement de leurs péchés pourraient peut-être rapidement améliorer les effets bienfaiteurs du traitement.

Imaginez Monsieur, dès ces années-là combien l’abbaye fit d’énormes recettes ! Sur les ventes de produits dérivés, comme l’on dit maintenant, cierges, repas proposés aux curistes, locations de cellules converties en chambres d’hôte pour la durée des séances d’application de lait. Sans compter l’hébergement et la nourriture de leurs chevaux et baudets, les changements quotidiens de litière des écuries, etc. etc. j’en passe et des meilleures ! Ainsi le monastère engrangea recettes sur recettes, grâce au merveilleux « Lait Facement » !

De l’autre côté de la colline, près de Tarascon, afin de ne pas tracasser inutilement la conscience de sa poule aux œufs d’or, le Père Supérieur du couvent de Frigolet absolvait sans relâche les péchés d’ivresse du Révérend Père Gaucher qui soi-disant, travaillait jour et nuit à bonifier son élixir alcoolisé. Vous parlez !… Ça, Monsieur, c’est l’Alphonse Daudet qui l’a raconté dans les lettres de son moulin mais, entre-nous, on ne m’ôtera pas de l’idée que le cureton d’en face devait plutôt aimer turluter la chopine !… Pas vrai ?… Bref, prenant modèle jusqu’au bout, le Supérieur de l’abbaye d’ici absolvait de même le Frère Droitier, soupçonné par certaines mauvaises langues de pécher par orgueil, d’être narcissique tant il semblait imbu de sa beauté physique exhibée fièrement à qui voulait acheter sur preuves de résultat. Paraît-il que sa peau était jeune et dénuée de toute imperfection. Pas même le moindre soupçon d’un début de patte d’oie à ses coins d’yeux, de ridule aux commissures des lèvres, de sillage barrant son front. À force de multiples malaxages manuels avec « Lait Facement » qu’il travaillait dans son antre et appliquait journellementsur les parties du corps de cinquantaines de curistes, ses lignes de la main s’étaient effacées. Qu’importait, de toute façon car ses lignes de richesse, de vie, de santé, ne lui appartenaient plus depuis belle lurette. N’avait-il pas tout offert, de ses richesses, à la communauté dès sa prononciation de vœux en entrant dans les ordres !…

Malicieux, Frère Droitier avouait n’avoir qu’une seule ride, une raie qu’il ne montrait à personne puisqu’il s’asseyait dessus ! Vous voyez de quoi il parlait, hein Monsieur ?… Oh, un sacré drôlichon que ce Frère Droitier !…

Ayant même, en plusieurs séances consécutives, réussi l’effacement du nombril d’un riche Messire désireux de se prévaloir du même ventre que celui d’Adam, premier homme jamais enfanté puisque créature divine, Frère Droitier frôla le procès, l’excommunication et peut-être même le bûcher. Dieu soit loué, en ces temps anciens les papes d’Avignon avaient l’esprit large et faisaient montre d’un respect très élastique du Dogme. D’ailleurs, sur quoi se seraient appuyés les doctes théologiens pour argumenter à propos d’un fait jusqu’alors sans précédent au monde ?…

Hein Monsieur !… Peut-être eux-mêmes eurent-ils recours au lait créé par Frère Droitier ?… Ne le diront-on pas, d’ailleurs, en voyant les aimables portraits des sept Saints-Pères qui se succédèrent au Palais des Papes ?…

Sauf que… Sauf que… Sauf que leur dynastie avignonnaise ne dura que cent-sept ans, avant effacement !

Maintenant, Monsieur, observez bien sur le monolithe élevé à la gloire de Frère Droitier, que n’apparaissent plus que trois lettres majuscules gravées. Un grand ‘ F ‘, suivi de petits caractères ; plus loin, un grand ‘A’ suivi lui aussi d’autre petite écriture ; puis d’un grand ‘ C ‘ qui précède lui aussi d’autres petites lettres.

« F / A / C. » : débuts de trois mots à moitié effacés, gravés en ligne et devancés, semblerait-il, de la formule dédicace : « à notre….. »… Oui, regardez bien Monsieur ! Constatez qu’après épluchage du lichen et sommaire grattage avec le doigt, nous apparaissent les lettres manquantes, celles qui devancent ou remplissent les vides, entre le F, le A et le C … Maintenant cela donne à lire sur ce cénotaphe : « à notre Frère Alchimiste Considéré ». Un cénotaphe, Monsieur, pas un tombeau car Frère Droitier, bienfaiteur de son abbaye, ne repose pas là. Il disparut subitement sans laisser de trace. Ni de lui, pas plus que du secret de sa fabuleuse fabrication… Ah, de nos jours et avec tous les moyens scientifiques, l’on serait à même d’analyser de quels composants végétaux était conçu son produit miracle !

Sachez pour finir, qu’en forçant sa porte et découvrant la baignoire emplie de « Lait Facement », puis, constatant les gouttelettes parsemées sur le carrelage et contemplant désespérément le torchon d’essuyage que le saint homme suspendit à portée de sa main, ainsi que ses superbes sandales de cuir disposées à portée de pieds et déjà orientées dans le sens de la marche, le Père Supérieur et les Frères témoins de sa mystérieuse disparition supposèrent que, voulant devenir un parfait adonis à plus de quatre-vingt-dix ans, leur Considéré Frère Droitier dut s’endormir ou bien mourir après immersion dans un bain de son lait qui l’effaça complètement. Un bain de jouvence, de toute façon !… Alors Monsieur, qu’en dites-vous ? Je vous sens bien songeur dans mon dos… Ambition suicidaire ou raisonnement maladroit ? Bah, jamais l’on ne le saura ! Le principal, c’est d’en parler afin que pareillement au monastère qui était là, cette légende ne subisse pas l’effacement…

Pas vrai Monsieur ? Hein, Monsieur ?… Ah bah ça ! Où donc êtes-vous passé ?… » 

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