« Qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui coupe la tête !»… Rien qu’à entendre…, ça fait mal ! L’ordre de la Reine de Cœur tombe au moment précis où, livres en main, je m’efforce de distinguer, et aussi de rapprocher, « crudité » et « cruauté », découpe du cru et découpe du cœur, cuisine végétale et cuisine sentimentale etc. Mais la particularité de la mémoire c’est de s’imposer, de bousculer le cours des choses et de nous dérouter d’une histoire à l’autre.

Se précipite alors et enchaîne immédiatement l’histoire d’un croquemitaine qui, sans prendre de gants, croque tout cru le nez et les doigts des enfants. C’est terrifiant et bien connu, les croquemitaines détestent les crudités, leur préférant la chair crue.

Je file et laisse cette histoire en souffrance car la Reine de Cœur hurle de nouveau « Qu’on lui coupe la tête ! » Qu’on décapite cette petite insolente ! Elle veut parler ? Qu’on la fasse taire ! Elle a des idées ? Qu’on les écrabouille ! Avec les idées il faut être radical ! Il faut les é-ra-di-quer, les raser, les arracher, sans ménagement aucun. Exécutez !…

Tandis que je m’efforce encore de séparer et de lier « crudité » et « cruauté »…, une déferlante, venue du fond de ma mémoire, verse en vrac des mots crus, des mots cruels, qui, jadis, m’avaient blessée, déchirée, fracassée. Tout ce que le temps avait réussi à enfouir et à anesthésier, me revient intact ! Je sens encore les griffes de ces paroles m’écorcher, s’enfoncer dans ma peau, et sillonner mon corps de douleurs. Ce n’est là malheureusement que banale cruauté, fruit du chaos de nos énigmatiques relations humaines, de nos orgueils blessés, de nos faiblesses, de notre part obscure et sauvage.

Mais j’abandonne un instant ces impasses de la vie privée, car une main noire plane au-dessus de la petite dormeuse et s’apprête à l’étouffer. Dans son sommeil, son indifférence au monde, sa confiance béate, elle n’imagine pas le festin que prépare l’ogre qui, rappelons-le, n’est pas végétarien !… Ce sale type obscène et cruel se délectera de son corps dans les bois. « Qu’on lui coupe les couilles !  Qu’on les lui pende autour du cou ! ».

Oui, je crie ! Je le dis tout cru ! Fini les précautions oratoires ! Le monde est cru, il faut écrire crûment, sans mâcher ses mots !

J’enchaîne…, je poursuis mon travail… et la langue faisant bien les choses, je découvre que « crudité » est l’anagramme de « trucidé » ! Qui l’eut cru ?

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