Adverbe navigant (Isabelle Camarrieu)

Résolument ne pas dire :

absolument ! Ce qui devrait révéler.

 

Ici, hier, ou aujourd’hui

Bien sûr, encore voire demain

Un enfant noyé sans bruit

Au bras d’un mort de chagrin

 

Éviter tout ce qui pourrait être franchement contredit

 

Toujours, jamais, souvent

D’ailleurs vers ici, de loin

Désemparé fuir, violence

De sa famille prendre soin

 

Sensiblement euphémiser, pour en douce faire passer la pilule

 

Personne, et encore moins que rien

Si peu, guère, presque moins

Relégués derrière, sous des tentes

Rationnés dans des camps de barbelés

 

Savoir correctement élimer le sens brut de l’inacceptable

 

Cependant donc en revanche

Par conséquent et tout de même

Méfions-nous de les laisser venir

Ils sont capables d’envahir

 

Déculpabiliser éhontément avec des antiphrases

Continument gloser avec l’air de ne pas y toucher

 

Pourquoi,  en même temps et puis ?

Tout, trop, quand, combien ?

Penserons : qu’ai-je fait aux humains

Pourquoi moi si démuni

Ne me tendent-ils pas la main ?

 

Faire évidemment la morale pour habilement sur autrui rejeter la responsabilité

Jusqu’à ce que imperceptiblement la majorité sans s’en douter bascule du mauvais côté

 

Tant bien que mal, volontiers, pour de bon

Admirablement vite, ensemble, exprès

Noyons le poisson – comme le migrant

Ainsi, aussi encore et davantage !

Cachons sa mort sous la « protection »

Joli ! De notre mode de vie !

À loisir, à l’aveuglette, bel et bien, à tort

Autorisons sécurité et barrières

L’interdiction de tous les ports

À tous ces hommes navigant

 

Franchement je ne peux m’en remettre de voir se commettre

Sous nos yeux à pas même à 1500 kilomètres

Assurément, sans aucun doute, précisément

Un génocide d’apatrides.

 

Ici oui ci-devant, aujourd’hui

Au nom de tant de morts sans bruit

être noyé pis que de chagrin

Par suite de honte.   Et si encore demain

Nous savions en avoir fini …

 

 

Matin (Mireille Diaz-Florian)

On dirait le jour

On dirait un froissement de lumière

 

On verrait des lambeaux de nuit

On verrait des arbres noirs

 

On ouvrirait la fenêtre

On ouvrirait la porte

 

On marcherait lentement

On marcherait vers

 

On voudrait aller loin

On voudrait saisir

 

On aimerait le vent

On aimerait la pluie

 

On saurait tout peut-être

On saurait tout alors

 

Ce serait ici

Ce serait là-bas

 

Ce serait le jour

 

Presque

 

Vraiment ( Nicole Goujon )

Vraiment ?… Vraiment !… Elle insiste encore… vraiment ?!… Elle accentue même le début du mot  VRAI-ment. A peine ai-je posé ma voix, ménagé un silence, repris ma respiration, qu’elle fait tomber le couperet du « vraiment »… M’écoute-t-elle ?… Armée du cruel adverbe, elle m’interrompt, impose des arrêts, scande et hache menu la conversation.

Ce « vraiment », répété, martelé, est-il le signe d’un intérêt pour mon propos ? Une incitation à ce que je poursuive, un encouragement à ce que j’approfondisse ?… Ou est-il une tentative de bloquer mon récit, d’en arrêter le flux ?…  Il se peut aussi que « vraiment » soit une mise en doute ou en déroute de ma parole, ou, plus probable encore, qu’il traduise la crainte que j’enjolive, que je fabule, que je bonimente, que je raconte balivernes et mensonges ?… C’est une hypothèse très sérieuse !

On dit que le sens réside dans l’intonation… Il me suffit donc de savoir si « vraiment » est suivi d’un point d’interrogation ou d’un point d’exclamation !… Force est de constater que l’oreille n’est pas toujours bon guide et que le son est subtil. Bref, je ne sais quelle attitude tenir… Faut-il démentir, déjouer les attentes, réajuster le propos, répondre du tac au tac ?… Je ne saurais dire… En revanche, je connais bien l’effet que ce « vraiment » provoque en moi : un curieux mélange d’embarras, d’agacement, et je l’avoue… d’une violence irrépressible !

Mais laissons de côté mes ressentis et proposons plutôt l’hypothèse qu’avec ce « vraiment », irruptif,  inquisiteur, métronomique et implacable, il s’agit tout simplement de meubler la conversation…

  • Vraiment ?
  • Oui, vraiment !

Malheureusement, je ne puis adhérer à cette proposition car quand mon interlocutrice dit VRAI-ment, elle accentue le début du mot. Je sens qu’elle cherche à traquer le vérité dans mes paroles, à percer mes non-dits, pénétrer mes secrets, déceler mon intimité. Encore et encore ! Insatiable questionneuse, piétieuse de ma retenue, briseuse de ma résistance…, aux  aguets, en chasse, se cherchant elle-même dans mes dires. « Livrez-moi du vif, du profond, du tranchant, du vrai, du plus vrai que vrai, oui vraiment ! »

Moi qui rève d’une conversation au fil de l’eau, qui chéris le doux flottement de l’indécision, pratique l’art du camouflage et du détour, navigue dans le trouble de l’ici et de l’ailleurs, moi qui réajuste les souvenirs fluctuants, les propos lacunaires, les souffles en pointillés, les teintes en clair-obscur, moi qui conte des histoires, je suis la parfaite victime de cet adverbe, victime de sa prétention à percer le doute et à séquestrer le sens. De plus, et pour faire rendre l’âme aux mots, il feint d’ignorer le mensonge qui le constitue.

Oui, n’oubliez jamais… le vrai… ment !

 

La (Serge Papiernik)

La saisissant par le coude ,

je la pousse dans l’enclos

Vois ici le drame des bonnes intentions
Passant devant une formidable explosion
Vois la-bas l’incendie

Les vitres des cantines tintinnabulent

Vois ça , c’est surement un attentat

 

Ne lui caressant pas le visage , je l’étreins dans l’enclos

Vois ici , la trame de ce corps qui résiste
Sans aucune explosion
vois là -bas ce corps brûlé

Les vitres de nos anonymats ont tintinnabulé

Vois ça , c’est encore un attentat
à la pudeur cette fois

 

Même avec des voici et des voilà , la fureur du monde résiste

 

Controverse grammaticale (Françoise Delagrave)

Le verbe : Arrête de me suivre tout le temps !

 

L’adverbe : Je ne te suis pas tout le temps, souvent je te précède…

 

Le verbe : C’est cela, invariablement tu es partout, une vraie déferlante…

 

L’adverbe : Je suis là pour te mettre en valeur…

 

Le verbe : N’importe quoi ! Plus que… moins que… autant que… Si je cours, par exemple, je n’ai cure de savoir si je cours plus vite ou moins vite que quelqu’un, je cours, un point c’est tout !

 

L’adverbe : C’est un peu court ton explication, nécessairement tu cours d’une certaine manière, après quelqu’un, dans une direction, pour faire du sport, enfin pour quelque chose…

 

Le verbe : Tu as raison, je cours pour te semer et retrouver ma plénitude. J’en ai assez d’être toujours augmenté, diminué, amoindri, compté, contrarié, précisé par ta présence… Lâche-moi le syntagme et laisse libre cours à tous mes sens !

 

L’adverbe : Quoi, tu me trouves envahissant ?

 

Le verbe : Je te trouve dispersé, surtout. Tu es partout, on ne peut rien faire sans que tu mettes ton grain de sel… La mouche du coche… Tu te complais trop souvent dans l’excès. Quand je pose mon action, sobrement, avec justesse, tu viens me titiller comme si je ne pouvais agir seul.

 

L’adverbe : Quelle prétention, tu te prends pour Dieu ?

 

Le verbe : Non, j’aspire à être poète (mais peut-être ne suis-je que verbeux) ! Retire le verbe d’une phrase et elle perd son sens. Sans l’alchimie du verbe, point de beauté. Le verbe « aimer » se suffit à lui-même. Qu’apporterait de le précéder ou le compléter d’un adverbe ? Ton intervention n’est guère utile.

 

L’adverbe : Alors tu n’es pas poète, mon cher ! « Je vous aime exactement », n’est-ce pas la plus belle déclaration d’amour qui soit ? Je vous aime… exactement : si tu prononces ces mots en laissant un temps entre le verbe et son adverbe, l’association est d’une force incroyable, d’une poésie remarquable. Ne suis-je pas réhabilité de la plus belle façon par cette phrase de Daniel Pennac dans « la petite marchande de prose » ?

 

Le verbe : Magnifique ! Je te concède ce point, dans de rares cas tu magnifies le verbe et surtout le sujet qui en est destinataire. Cependant, il ne faudrait pas en abuser…

 

L’adverbe : Je ne suis aucunement responsable des abus de la langue adverbiale !

 

 

 

L’Étoile du Nord (Brigitte Laporte-Darbans)

L’Étoile du Nord,  un roman d’espionnage écrit par le britannique D.B. John ancien éditeur de livre pour enfants qui s’est reconverti dans l’écriture de romans d’espionnage.

Ce qui m’a donné envie de lire ce livre c’est que l’histoire se déroule dans le pays le plus mystérieux et le plus fermé du monde : la Corée du Nord.

Trois personnages dont les chemins se croisent et dont les interactions nous donnent un regard saisissant, révélateur, déchirant sur la vie en Corée du Nord, toujours à l’ombre du Bowibu, les forces secrètes de l’état.

Ce roman a un double intérêt : l’histoire est bien construite et il est très bien documenté. Les scènes sont d’un réalisme parfois à la limite du supportable, la psychologie des personnages est très bien étudiée ainsi que les mœurs et le fonctionnement de la société nord-coréenne.

L’auteur D.B. John, qui s’est rendu en Corée du Nord en 2012, a écrit ce thriller à – trois voix . Trois très beaux et très forts personnages :
– Jenna américain, afro-coréenne dont la sœur jumelle a disparu sur une plage sud-coréenne près de la frontière avec la Corée du Nord en 1998 –

– Mme Moon, femme âgée, pauvre, très pauvre, dotée d’une force et d’une résistance hors du commun, personnage très attachant.

– Monsieur Cho haut fonctionnaire nord-coréen qui sera rattrapé par son passé.

Les évènements, les rebondissements sont nombreux, terrifiants, émouvants.

À plusieurs reprises en lisant ce livre on remercie sa bonne étoile de ne pas vivre en Corée du Nord, pays cadenassé où l’on meurt de faim, de privations dans des camps oubliés du monde.

 

 

L’adverbe (Agnès Adda)

Adjoint et subalterne autant que coulissier

Il serpente, s’adosse, sans éclat.

De petite stature

Il n’ambitionne la reconnaissance

N’aspire à la descendance.

Ni sexe ni genre, mais intègre

Il se prête sans fléchir.

 

Or toi tu applaudis à ses pirouettes

Quand la clausule s’inverse en commencement

Et que, balancier du discours

Il tourne comme roue des vents.
Tu admires ce tranchant d’un point, d’un never more

L’adresse de qui, croisant le verbe

Le nie, le dégonfle.
Et tu souris à la réserve du presque un peu

Caresses l’oui, ce levier de la présence

Et les sursis d’encore.

Compte-rendu du Buffet littéraire du mercredi 15 mai (La lenteur)

« La vitesse est la forme d’extase dont la révolution technique a fait cadeau à l’homme» écrit Milan Kundera dans son très bel ouvrage La lenteur.  Et il ajoute « Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli […] Notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse».  Le regard aiguisé que pose Kundera sur notre époque  contemporaine dans ce  livre écrit il y a pratiquement 25 ans n’a pas pris une ride.

En critiquant   le culte de la vitesse et en réaffirmant les vertus de la lenteur,  tout un courant d’opinion actuel a emboîté le pas à la réflexion de Kundera,  Je pense notamment  au livre de Carl Honoré Eloge de la lenteur. De même, un certain nombre de pratiques issues du bouddhisme permettent de  passer du « Toujours plus vite » à « La pleine conscience » qui exige une attitude d’attention,  de présence et de conscience vigilante à soi, tout le contraire de la course effrénée à laquelle nous sommes peu ou prou conviés.

Je souhaiterais conclure cette courte  introduction par ce mot de Pierre Dac :   « Rien ne sert de courir si on n’est pas pressé »

Laissons maintenant la parole et la plume aux contributeurs du Buffet littéraire :

–  Brigitte Laporte Darbans  a présenté :   La mer noire, livre de Khétevane Davrichewi 

 

–  Isabelle Minière a écrit et lu :  A toute vitesse

 

–  Mireille Diaz-Florian a écrit et lu :  ô ma joie lente à venir

 

–  Christine Shaller a écrit et lu : Chanson lente pour endormir vite

 

–  Anne de Commines a écrit et lu : La lenteur

 

–  Agnès Adda a écrit et lu : Verve saltimbanque

 

–  Dominique Zinenberg a écrit et lu : Ralentir travaux

 

–  Bettie Nin a écrit et lu : On m’a dit

 

–  Isabelle Cammarieu  a écrit : La lenteur. Lu par François Minod

 

–  Anna Maria Celli a écrit et lu : L’immortelle

 

–  François Minod a écrit et lu : Tu es lent

Après cette soirée qui n’a pas manqué de lenteur, ni de saveur, nous nous sommes donné rendez-vous pour le prochain Buffet littéraire  le mercredi 19 juin. Le thème retenu est Le départ.

A vos starting block !

Salutations littéraires

François Minod

 

Verve saltimbanque (Agnès Adda)

                                                 Pour saluer  (encore) Apollinaire

  

 

 

 

 

A leur passage

Ils te font signe.

Tu les retiens

Promesse entre tes paumes.

 

 

Et tu es maintenant

Cette conque

Qui résonne

De leur présence.

 

 

Les autres mots s’en sont allés

Dissipés dans le bruit du monde.

 

 

Il se fait tôt, il se fait tard.

Un seul carillon t’accompagne

Sans trêve.

 

 

Tu es patiente

Avec ces mots,

Méticuleuse.

 

 

Tu explores

Le nid de leur chant

Le creuset de leur histoire

De leur image.

 

 

Au hourdis se mêle l’ardoise fine

Et des brindilles et des rameaux

     Pot pourri hasardeux des origines !

 

 

Tu entonnerais bien leur légende

A l’unisson :

Vols d’usage, prouesses d’envergure

     Et le conte du rare, de l’hapax,

Du moderniste au coeur las.

 

 

Minutieuse,

Tu cartographierais leurs voyages

Leurs migrations

A l’épreuve des climats, des accents

     Ces contingences.

 

 

Car ces mots-là

De très loin

Ils sonnent

Ils chantent et carillonnent

Et toi, tu es leur abri de passage.

Tu es lent (François Minod)

–  Tu es lent, le sais-tu ?
–  Lent, dis-tu ?
–  Oui, lent, trop lent.
–  Tu voudrais que je sois plus…rapide ?
–  Moins lent, en tout cas.
–  Plus rapide, quoi.
–  Si tu veux oui.
–  Et pourquoi, veux-tu que je sois plus rapide ?
–  Pour finir plus vite, pardi.
–  Tu as envie que ça finisse, toi ?
–  Toi non ?
Un temps
–   Je n’en suis pas sûr.
–  Ah bon. Tu ne trouves pas que ça a assez duré.
–  Quoi ?
–  Eh bien cette affaire.
–  Cette affaire, c’est l’affaire. Autant prendre son temps, tu ne crois pas.
–  Ça se discute.
–  Tu préférerais qu’on la conclue vite, histoire de.
–  Oui, finalement, je préférais que ça aille plus vite.
–  Histoire de ?
–  On s’en fout de l’histoire.
–  Tu veux dire de la fin de l’histoire.
–  Oui, on s’en fout. Essaie juste d’accélérer un peu, j’en ai marre d’être avec un type aussi lent.
–  Tu veux juste qu’on se précipite plus vite vers la fin.
–  Oui, au moins on aura la sensation de  vitesse.
–  C’est un point de vue.
–  Alors, tu te décides ?

Un temps
–  Attends, laisse-moi réfléchir.
–  Ça ne sert à rien, tu le sais bien.
–  D’accord, d’accord, mais je préfère prendre mon temps.
Un temps long

–  Finalement, moi aussi.