L’Étoile du Nord (Brigitte Laporte-Darbans)

L’Étoile du Nord,  un roman d’espionnage écrit par le britannique D.B. John ancien éditeur de livre pour enfants qui s’est reconverti dans l’écriture de romans d’espionnage.

Ce qui m’a donné envie de lire ce livre c’est que l’histoire se déroule dans le pays le plus mystérieux et le plus fermé du monde : la Corée du Nord.

Trois personnages dont les chemins se croisent et dont les interactions nous donnent un regard saisissant, révélateur, déchirant sur la vie en Corée du Nord, toujours à l’ombre du Bowibu, les forces secrètes de l’état.

Ce roman a un double intérêt : l’histoire est bien construite et il est très bien documenté. Les scènes sont d’un réalisme parfois à la limite du supportable, la psychologie des personnages est très bien étudiée ainsi que les mœurs et le fonctionnement de la société nord-coréenne.

L’auteur D.B. John, qui s’est rendu en Corée du Nord en 2012, a écrit ce thriller à – trois voix . Trois très beaux et très forts personnages :
– Jenna américain, afro-coréenne dont la sœur jumelle a disparu sur une plage sud-coréenne près de la frontière avec la Corée du Nord en 1998 –

– Mme Moon, femme âgée, pauvre, très pauvre, dotée d’une force et d’une résistance hors du commun, personnage très attachant.

– Monsieur Cho haut fonctionnaire nord-coréen qui sera rattrapé par son passé.

Les évènements, les rebondissements sont nombreux, terrifiants, émouvants.

À plusieurs reprises en lisant ce livre on remercie sa bonne étoile de ne pas vivre en Corée du Nord, pays cadenassé où l’on meurt de faim, de privations dans des camps oubliés du monde.

 

 

La mer noire de Kéthévane Davrichewi (Brigitte Laporte Darbans)

Kéthévane Davrichewi est née à Paris dans une famille géorgienne, elle a écrit ce livre en puisant dans la mémoire familiale.

Dans son livre elle raconte la journée d’anniversaire de Tamouna, qui a 90 ans, c’est une ancienne exilée de Géorgie, handicapée, insuffisante respiratoire toujours prés de sa bouteille d’oxygène, clouée à son fauteuil roulant. Durant cette journée l’auteur va lui faire revivre des souvenirs effilochés de son passé ainsi que la préparation en famille avec ses deux enfants de la fête du soir. Dans ses souvenirs Tamouna repense à son amour d’adolescente pour Tamaz, à l’exil lors de l’arrivée des bolchevicks qui mit fin à cet amour naissant mais qui aussi l’immortalisa. Elle repense à la mort de son père exécuté par les bolchevicks, à son arrivée en France pas toujours facile beaucoup de pleurs mais aussi de la joie, des rires, des chants,  des moments de partage en famille et avec les autres exilés. Il n’y a pas de plaintes, pas de pathos. On passe du passé au présent dans un mouvement de bascule très naturel du « Je » pour le passé au « Elle » pour le présent. C’est un voyage très délicat à l’intérieur de la vie d’une femme qui est pourtant très pudique et qui dit peu d’elle.

Ce livre devrait être plein de regrets (perte de l’amour de sa vie, perte de son pays, perte de son père, perte de sa sœur) il est plein de plénitude.

Je vais vous lire un passage qui est en plus en relation avec le thème d’aujourd’hui : la lenteur.

Elle n’ouvre pas les albums de famille. Elle préfère rester assise sans rien faire, ses pensées l’occupant suffisamment. Dans ces moments-là, elle marche et court comme autrefois. Elle peut aller n’importe où, sa mémoire n’a pas de limite. Elle en savoure l’infini. À cet instant, elle ne pense à rien, elle fixe la fenêtre, la rambarde du balcon. Une abeille se pose sur une fleur. On est en avril, bientôt se sera l’été. Le parfum de Paris, l’atmosphère de la rue, changeront, les voix résonneront sur les trottoirs, les jours rallongeront. Ils partiront en vacances, elle sera seule en ville sous la protection de Mohamed. A force d’immobilité, elle est devenue perméable au moindre frémissement d’une feuille, au bourdonnement d’un insecte. Elle remarque des choses qu’elle n’aurait jamais notées auparavant. Un accent différent, une intonation de la voix. Elle peut déceler une pointe de souffrance ou un élan de gaieté…

Ses journées devraient se ressembler, ponctuées ainsi par les mêmes sons, la régularité de la vie extérieure. Ce n’est pas le cas. Les visites apportent avec elles un vent d’imprévu. Elle les guette avec impatience. L’été, les cartes postales. Certains prennent soin de les choisir. Leurs cartes ont un pouvoir d’évocation très fort. Plus que les photos. La surface de l’eau, l’horizon sur la mer, le champ de blé derrière la maison, ces lieux qui lui sont désormais interdits.

Il y a quelques années, Rézico (son fils) l’a emmenée en voiture revoir la mer, elle pressentait que ce serait la dernière foi. Elle commençait à respirer difficilement. Elle venait d’arrêter de fumer et ne pensait qu’à ses gauloises. Elle a marché sur la plage en songeant que ça aurait été un moment idéal pour une cigarette. Elle a peu profité de l’instant…. Pendant tout ce temps, elle rêvait obsessionnellement d’une gauloise, une de celles qui avaient fait d’elle une femme vêtue au milieu de gens dévêtus. Aujourd’hui, elle peut refaire inlassablement le trajet de la voiture à la plage. Respirer l’odeur du sable, du sel et des algues. Elle voit le soleil se coucher sur le champ. Elle pousse la porte de la maison de Batoumi…

Refaire les mêmes parcours, reprendre les mêmes allées aux mêmes heures du jour. Rien ne lui est impossible…

Cette femme sur son fauteuil, vouée à l’immobilité, à la lenteur physique, développe une vie sans regrets, sans limites dans ses pensées, dans ses ressentis.

Tamaz qu’elle a rencontré à plusieurs reprises de façon très fortuite et souvent de façon très brève s’est annoncé pour la fête de son anniversaire de ce soir. Ils sont restés amoureux, il est vieux, elle est vieille, viendra t-il ou non ? et s’il vient, que se passera t-il ?

M Train de Patti Smith (Mireille Diaz-Florian)

Pour ce buffet littéraire, je choisis de vous présenter le livre de Patti Smith dans la mesure où il s’inscrit dans le thème proposé. On pourrait croire que le titre où figure l’énigmatique majuscule M associé au mot train, suffit à métaphoriser une sorte de double détour : celui de l’énigme, celui du voyage. Mais mon propos va tout au contraire, laisser délibérément de côté cette hypothèse pour immédiatement franchir le seuil du titre et rendre compte de mon choix.

            Ce livre paru en 2016 chez Gallimard est organisé en courts récits illustrés des photos de Patti Smith, réalisées avec son polaroïd, technique héritée des années vécues auprès du photographe Mapplethorpe dont certains d’entre vous ont peut-être vu l’exposition au Grand Palais en 2014. Patti Smith a qualifié ce livre de «carte de mon existence». La table des matières est intitulée Stations et ce terme révèle bien à mes yeux ce chemin, qui, sans être un chemin de croix, n’en est pas moins un parcours, jalonné d’étapes fondatrices d’une existence et révélatrices d’une écriture. Il s’agit d’un texte autobiographique qui révèle une vie d’écrivain ou plus exactement les tours et les détours du travail d’écriture. Je choisis cet aspect pour la cause du BL Je n’ai pas les textes traduits de ses chansons.

            L’auteur nous invite à la suivre de place en place. En ce sens l’expression carte de mon existence est magistralement illustrée par la dimension géographique des récits.   De Manhattan à Londres, Tanger, Mexico, Moscou, Berlin, St Laurent-du-Maroni, Paris… Patti Smith propose un trajet où chaque lieu condense un temps littéraire. Parmi ces lieux, j’aborderai le café et le cimetière. Je terminerai cette déambulation, en tentant de la relier au processus d’écriture qui m’intéresse particulièrement et se relie au thème de ce soir.

 

Le café (la tasse et le lieu)

 

            Il s’agira, outre son addiction au café noir, de lieux très précis comme le café Ino qui débute ce livre (Texte 1 p15) dans Bedford Street. Elle le fréquente quotidiennement, elle y occupe une place quasi réservée. (Elle raconte son exaspération lorsque par hasard la place est occupée.) Outre la consommation de café et de toasts à l’huile d’olive, ce lieu est un des lieux de l’écriture de Patti Smith. Il  est le lieu, où elle va pour écrire, où elle écrit, le lieu qui suscite l’écriture, consubstantiel à l’acte d’écrire.

            Le café est d’abord symbolique de l’univers des écrivains, (comme dans sa vie, l’hôtel Chelsea où le patron se faisait payer en tableaux sera celui des peintres. Elle y vit avec Mapplethorpe à une époque où elle- même peint) Elle raconte comment en arrivant à NY, le Caffè Dante marque une entrée dans le monde des écrivains.

Texte 2 p.17 le café Ino n’existait pas…)

            Il y aura ainsi dans ce livre, des aller-retours constants entre les écrivains qu’elle admire, Nerval, Rimbaud, Genêt, Camus, Boulgakov, Akhmatova, Maïakovski etc et ceux qu’elle rencontre: Burrough, Kérouac, Alan Ginsberg, Sam Sheppard. Il y aura les cafés des  villes où elle se rend. Elle les nomme à l’envi et les noms deviennent comme les noms de rue, de stations de métro, de gares, et des lieux réels, et un espace littéraire. Café Pasternak, café Zoo à Berlin, café Collage à Los Angeles, le Woo Café, Ocean Beach Pier, café Hugo, place des Vosges, gare de Paddington, stations West Fourth Street, Kita-Kamakura… Liste poétique des noms, où l’on retrouve l’écho de Sur la Route de Kérouac.**

 

 

2) Le cimetière des écrivains

Les cimetières où elle se rend constituent un rituel de célébration des écrivains, lien puissant de tout écrivain avec les fantômes qui peuvent hanter nos rêves, nos bibliothèques, nos vies, nos pages blanches. Elle est allée dès l’âge de 26 ans sur la tombe de Rimbaud  Texte 3  page 283 J’avais 26 ans. Elle se rend sur la tombe de Silvia Plath en Angleterre, de Wittgenstein à Cambridge, d’Akutagawa au Japon, de Bertold Brecht à Dorotheenstadt. Elle écrit ainsi Texte 4 page 70

                L’hommage rendu à Jean Genêt est significatif dans ce livre, parce qu’il ouvre un premier souvenir qui est le voyage qu’elle fait avec son mari le guitariste,  Fred « Sonic » Smith, en Guyane. Texte 5 page 19. Ce sera plusieurs années plus tard, qu’elle se rendra au Maroc sur la tombe  de Jean  Genêt  dans le cimetière chrétien de Larache au Maroc Texte 7 p. 259

            Le rituel implique de laisser une trace sur la tombe, de parler à l’écrivain dans l’outre tombe, de chanter sur celle de Brecht, de photographier le lieu, d’enfouir dans le sol les petits cailloux du bagne de Guyane, et lorsqu’il s’agit de la maison de Frida Kahlo, la Casa Azul, à Mexico, de photographier son lit, ses béquilles, une robe. Ce sera également la machine à écrire de Hermann Hesse, la canne de Virginia Woolf.

3) Les détours de l’écriture.

 

Il s’agit d’une écriture liée à l’errance comme à l’installation au café, parfois dans la chambre, la sienne, ou celle d’un hôtel où elle s’enferme plusieurs jours. Elle peut alors rester des heures devant des séries télévisées dont les personnages vont hanter ses textes. C’est une écriture du voyage, qui peut même devenir l’unique signification du voyage : partir écrire, écrire du fait même de partir. L’écriture se nourrit constamment du mouvement de l’intuition,  de la disponibilité à l’instant, du collage des situations.

L’épisode à Berlin d’une conférence dans l’association Alfred Wegener en rend compte. Cette association, dont elle est devenue membre par hasard, conserve la mémoire de ce spécialiste des zones polaires mort en 1930 Elle est censée faire une conférence scientifique, mais elle se laisse emporter par son imagination poétique et invente les derniers instants de Wegener dans la neige. Elle ignore les protestations du public qui attend un témoignage fondé sur une recherche, parce qu’elle est dans « un état de communion » avec Wegener. Lorsque la responsable de l’association lui demande une copie de sa conférence, elle avoue qu’elle n’a rien d’écrit parce qu’elle s’est laisser inspirer de « l’air ambiant ». Elle a bien quelques notes écrites au café sur des serviettes en papier. Rien qui puisse satisfaire la vocation scientifique de l’association.

            L’écriture de Patti Smith est celle de tous les détours possibles : le rêve, la rue, le café, les livres, l’instant saisi, l’arrêt sur image que concrétise dans le livre les photos de son polaroïd. Je vous invite à lire deux textes courts qui révèlent assez bien les détours qui ont nourri sa vie et son écriture  Texte 8 page 57 /Texte 9 page 276

 

Je vous souhaite une bonne lecture. J’ai laissé les références de pages dont je n’ai pas eu le temps de vous faire lecture. Les références sont celles de l’édition Folio. Enfin, je recommande son dernier ouvrage Dévotion paru chez Gallimard.

 

 

 

 

 

 

 

Pour saluer Dominique Zinenberg (Nicole Goujon)

Je voudrais saluer Dominque Zinenberg pour son livre « Pour saluer Apollinaire », paru aux éditions unicité, 2019. Des saluts en chaîne, des ponts entre les auteurs… « Elle erra dans les rues de la ville. L’automne l’embrasait; Apollinaire soudain devenait si proche malgré l’océan du temps et de l’espace » , p.79 Thomas Hansen.

Des saluts commes des ponts : le Pont Mirabeau…, ou comme dans Zone où Dominque ferme le rideau sur la scène des amis et des grands noms inspirants: Nicolas de Staël, Picasso, du Bellay, Villon, Hitchcock, etc

Après un enthousisame de lecture, je me sens bien petite pour rendre compte de cet ouvrage. Je ne connais pas Dominque Zinenberg et bien peu Apollinaire !… Mais, ce que j’aime c’est le parti pris de ce livre, son audace d’écriture. Au premier abord, elle semble se protéger derrière un nom, Apollinaire, mais non !… En fait, elle s’affirme dans ce salut à la fois proche et distant. Cette position me semble juste.

Un exercice magnifique ! A priori ce n’était pas gagné ! A l’arrivée oui ! l’essai est transformé et c’est un beau livre.

Il s’agit de dix courtes nouvelles (de 3 à 16 pages). Dont les titres sont presque tous originaux, à l’exception de Zone directement emprunté à Apollinaire (premier poème d’Alcools) et du vers Devant la douce mer d’azur et de sinople.

A propos d’Apollinaire, Paul Léautaud écrivait : « Il a fait une oeuvre si personnelle, si neuve, qu’on retrouve son influence jusqu’à des vers qui pourraient être de ses vers, chez bien des poètes dont beaucoup ne l’avoueraient pas « . Et bien Dominique avoue tout et  fait une oeuvre si personnelle qu’elle ne copie, ni n’imite Apollinaire, et, finalement, elle le cite peu… Alors que fait-elle ?…

Elle le « salut ». Je ne vais pas pointer l’art subtile des références à Apollinaire (la variété des formes que prend ce salut). Elle fait référence et révérence. Elle salut un maître, un mage, une étoile, un guide, un inspirateur, un ami, un initiateur certes, mais surtout un embrayeur d’écriture ! (le terme n’est pas très joli mais je n’ai pas trouvé mieux). Elle ose écrire ! Et pas comme lui ! Elle écrit justement dans Retournement p. 19  » … jamais ne s’arrêtait pour s’installer dans son espace à lui « .

Elle est traversée, bouleversée, émue, habitée par la langue d’Apollinaire, elle déclare dès le début du livre « un ardent désir des mots » dans Je dis nécessité, p. 9; et elle relève le défi d’écrire à sa façon à elle ! Elle écrit dans le sillage certes, sur la trace oui, dans l’alchimie de filiations secrètes, mais elle écrit ses propres histoires en écho !

Certes, elle convoque ouvertement Apollinaire et tous les thèmes sont présents : amour, jalousie, solitude, abandon, femmes, amis, brûlures, eaux de vie…, ils sont là mais transformés, reconnaissables et méconnaissables tout à la fois.

Dominque écrit de l’intérieur de la littérature, de l’intérieur de ses lectures, de ses émois de lectrice. S’autoriser à écrire c’est s’autoriser de ses lectures. Lire et écrire sont indissociables. Ainsi dans Thomas Hansen, p. 81 : « (Le recours à la poésie de Guillaume Apollinaire était de l’ordre du réflexe inconscient pour elle, à chaque moment important de sa vie les vers du poète l’accompagnaient, elle en connaissait beaucoup par coeur, ils étaient parapet, garde-fou, trésor dans lequel puiser pour toutes les émotions, toutes les peines, toutes les saisons) »

 

Avec ce « salut à Apollinaire », Dominique tient son alibi d’écriture, son prétexte, elle saute le parapet, dépasse le garde-fou… elle s’enhardit, elle paye son dû à la littérature, sa dette à l’écriture, son émancipation… car elle répond sur un autre terrain d’écriture en effet. On peut parler tout autant d’un salut d’éloignement… Son travail a la double qualité de la distance (observation, attente, retrait, discrétion, mélancolie) et de la proximité (perméabilité, sursaut); qualité de la distance si bien posée dans Et ma vie pour tes yeux p16.  » C’était comme pendant l’enfance, quand elle se tenait silencieuse dans l’embrasure des portes à observer les gens et le monde ». Et qualité de l’engagement, de la vie dans Devant la douce mer d’azur et de sinople, p.37.: « Elle savait vivre comme personne. Avec passion, avec emportement… Son avidité avait quelque chose d’animal » 

Des histoires donc, presque toujours des femmes. Des portraits dont celui d’une jeune-fille Sarah Dinberg p.29 « Comme si elle était plutôt paysage que personnage »... Des scènes. Des mises en scène. Les scènes sont de nature, d’inspiration très différentes, faites d’approches difficiles, de rencontres inabouties, de décallages, d’attente, de séparation, de guerre, et de poésie. Dans La fugue p.51, l’étudiante est bouleversée à la lecture d’un vers par son professeur qui « l’avait piégée dans ce poème mieux qu’il ne l’eut fait dans ses bras »… Des histoires bien menées, bien conduites, dans une économie du dire, épurées, travaillées, ciselées.

Je ne peux pas, et ne veux pas raconter plus… car, si ce n’est déjà fait, vous lirez les histoires de Dominique !…

Pour finir, j’aimerais simplement citer quelques passages, et souligner que les premières lignes de chaque nouvelle sont souvent très belles. J’aime tout particulièrement le début de Voler p.41:  » Le bruit familier, les odeurs familières, les murmures, la gorgée de liqueur noire, amère, sur les lèvres d’abord, ce deuil qu’on ingurgite, filtré par la rétine, comme si un café pouvait être un Soulage et un sésame pour la plongée dans l’interdit. ». S’en suivent des considérations sur l’écriture, la matérialité, la physique de l’écriture « des hirondelles sur un fil électrique », le blanc de la page… »

 

Et poursuivre avec le drame, la guerre 14-18 évoquée dans Le manque, p.65…. : lire tout le paragraphe.

Un dernier mot sur le dernier texte Zone, où on suit Guillaume et son compère qui s’avancent dans un territoire sans frontière, et où Dominique esquisse un état du monde . Lire le paragraphe final p.90.

Voici donc tracé un beau parours littéraire, j’oserai dire… de A à Z, d’Apollinaire à Zinenberg !

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Point Cardinal   de Léonor de Récondo   (présenté par  Brigitte Laporte Darbans)

Mathilda conduit jusqu’au rond –point, puis se gare sur le parking du supermarché. Presque personne à cette heure-ci. Elle choisit une place loin de l’entrée, éteint le moteur, insère le disque dans la fente du tableau de bord. À l’ombre de la grande enseigne la musique surgit, le volume à son maximum.

OH LORD WHO WILL COMFORT ME ?

Mathilda cale un miroir sur le volant, se regarde, se trouve belle et triste à la fois, observe son menton, son nez, ses lèvres. C’est le moment du dépouillement, le pire de tous.

Elle sort de la voiture, ouvre le coffre. Sous la moquette, la roue de secours a disparu pour abriter une mallette. Elle la saisit en tremblant. Combien de temps encore ? Mathilda se rassoit, la mallette en aluminium lui glace les cuisses. Elle actionne les petits clapets, qui se soulèvent avec un bruit sec. Elle prend une lingette démaquillante, se frotte doucement les yeux, puis commence à retirer ses faux cils. Son visage se déshabille. Lorsque les cils sont rangés dans leur boite, Mathilda a presque disparu sous les restes de crayon noir, de couleurs brouillés, de mascara étalé jusqu’aux pommettes.

À ses pieds, entre les pédales, les lingettes imbibées de fard sont jetées, froissées, beige, noir, rouge, marron.

MY SOUL IS WEARING…

C’est la troisième fois que Mélodie Gardot entame sa chanson. Mathilda fait une pose et chante avec elle, tape sur le volant en mesure. Si elle en avait le courage, elle sortirait et danserait. Elle ouvrirait grand les portières, ignorant passants et curieux, elle ondulerait, frapperait dans ses mains, s’exhiberait, mais elle n’ose pas.

À moitié démaquillée, Mathilda maintenant reprend son souffle, pose son crâne sur l’appuie-tête, attend encore un peu avant de continuer, puis regarde l’heure. Il est 20H17. IL faut rentrer.

Alors méticuleusement, elle enlève toute trace sur son visage. Mathilda transpire, ses tempes lui brûlent. Elle retire les épingles et le filet qui retiennent sa perruque blonde, range la chevelure dans sa pochette, vérifie ensuite ses yeux et sa bouche dans le miroir. Tout est vierge, le fond de teint s’est dissous. Elle doit maintenant se déshabiller et enfiler ses affaires de sport. Mathilda se contorsionne pour enlever sa robe de soir. Sa culotte et ses bas sont roulés jusqu’aux chevilles.

Laurent est complètement nu. Il attrape son sac à dos sur la banquette arrière et le pose sur le fauteuil passager, fouille dedans, sort un caleçon, un bas de jogging, un T-shirt, des chaussettes. Fait vite. La voiture est jonchée de vêtements, de lingettes usagées. Un chaos à l’image de son désordre intérieur. Révolté d’avoir arraché ses habits de lumière, Laurent retourne à l’ombre, jure, s’habille, se crispe, range tout ce qui doit l’être dans la mallette qui trouvera refuge dans le coffre sous la moquette. Lui restera le mensonge.

Quelques minutes plus tard, il est prêt. Du désordre, on ne voit plus rien. En démarrant, il coupe la parole à Mélody Gardot. La radio déverse les dernières informationss. Il doit se concentrer, la maison n’est pas loin. Il a peu de temps pour se calmer, pour oublier les instants de joie, Cynthia et ses amies du Zanzibar, la musique et la soie. La réalité, ce sont les nouvelles du soir, la météo et les publicités.

Il arrive chez lui.

« Bonsoir je suis là ! »

Ce chez lui qu’il partage avec sa femme Solange, son fils Thomas 16ans et sa fille Claire 13 ans.

Solange qu’il a rencontrée au lycée il y a 20 ans.

Rien de sexuel au début, mais une amitié flagrante. Un bien être profond ressenti auprès d’elle, présent aujourd’hui encore. Solange sait, Solange trouve des solutions. À chaque étape de leur vie, il en a été ainsi. C’est elle qui a pris toutes les initiatives, et il les a accueillies avec joie, sans jamais douter de leur justesse, le premier baiser, la première caresse, les études, le choix de l’appartement, puis les enfants et l’achat de la maison, qui leur appartiendra un jour, quand ils seront vieux, dans quinze ans.

Tous les matins Laurent amène ses enfants à l’école à 7h43 puis il rejoint son entreprise où il a une amie très chère Estelle mais à qui il n’a jamais rien dit, pourtant elle comprendrait.

Il arrive à tenir ses deux personnages à distance et à passer de l’un à l’autre.

Puis un jour tout bascule. Solange et les enfants sont partis pour un WE de 3 jours.

Laurent est assis depuis une heure sur le lit. Ils viennent de partir. Un week-end de trois jours et une extraordinaire liberté s’offrent à lui…

Il l’a toujours fait furtivement dans sa voiture ou dans les toilettes du Zanzi, mais pas ici. L’acte qu’il s’apprête à accomplir relève de la haute trahison non seulement vis-à-vis de sa famille mais de lui-même…

Il va même mettre des habits de Solange, se maquiller avec les produits de Solange.

Au retour Solange découvre un cheveu blond.

Il me trompe. Les émotions de Solange forment une pierre bien dense, bien lourde, dans son ventre….

Depuis combien de temps n’a-t-elle pas été terrorisée à ce point ?….

Solange le suit un soir et découvre Mathilda.

À partir de ce moment Laurent est déterminé à devenir Mathilda. Mathilda ne veut plus se satisfaire de la clandestinité. Solange est en plein désarroi, les collègues sont incrédules, Thomas coupe les ponts avec son père.

Laurent ne cherche pas la provocation, il ne cherche l’épate dérangeante. Il aspire seulement à ce que sa femme, ses enfants, ses collègues, sa boulangère… fassent comme si de rien n’était. Pour qu’il puisse être celle qu’il a l’impression d’avoir toujours été.

Le livre parle très bien de cette discrète ténacité, de cet irrépressible besoin de tolérance.

Étape par étape, nous sont dévoilées les avancées de sa transformation, qui devient contagieuse : à son contact, chacun change aussi, et révèle ce qu’il a de plus enfoui. La colère pour certains (Thomas, Estelle), la compassion pour d’autres. Et tant d’infimes mouvements d’âme que Léonor de Récondo excelle à saisir dans leur fragilité.

Cette histoire sur le thème très actuel de l’identité sexuelle pose beaucoup d’ interrogations sur le genre :

  • Comment un père peut devenir une mère ?
  • Comment un époux pour une hétérosexuelle peut devenir une compagne homosexuelle ?

L’histoire est racontée de façon si juste que s’en est poignant de vérité.

 

Cour nord (Antoine Choplin) présenté par Brigitte Laporte-Darbans le 20 dec 2017)

Je vous ai déjà présenté un livre d’Antoine Choplin, « la nuit tombée ». C’est un écrivain que j’aime beaucoup car il me surprend. Je commence son livre, le sujet ne me passionne pas, ici, la fermeture d’une usine dans le nord de la France, mais petit à petit, je me laisse emporter. L’écriture est simple, le style épuré mais d’une grande intensité. Il sait trouver la beauté au cœur même de la banalité ou dans la catastrophe, il sait trouver la sincérité dans des relations pourtant difficiles entre un père et un fils qui ne se comprennent pas.

L’histoire que nous raconte Antoine Choplin se déroule dans les années quatre-vingt dans une petite ville du nord de la France. Très tôt, chaque matin, deux hommes marchent ensemble bravant la pluie et les rafales du vent, un père et son fils. L’un emprunte ce chemin qui les mène à l’usine depuis des dizaines d’années, l’autre depuis quelques semaines seulement. Usine qui va fermer, désindustrialisation.

Les ouvriers sont angoissés et se sont naturellement mis en grève. Revendications, clameurs. Depuis des jours, ils font entendre leurs voix, leurs positions, leurs arguments, se battent pour leurs idées… mais c’est l’enlisement.

Le père, est un syndicaliste de la première heure. Son travail, c’est toute sa vie. Si les autres ouvriers semblent baisser les bras par épuisement, lui se refuse à abdiquer et entame, seul, une grève de la faim, Léo se détourne, s’en va regarder le ciel, rêver un peu.

Il est loin de toute cette manifestation. Cette usine, il y va parce qu’il faut bien manger. Lui, sa passion, c’est le jazz. Il vénère Thélonious Monk, le célèbre pianiste. Avec des copains, ils ont monté un quartet et se produisent de temps à autre en concert.

Alors forcément, père et fils ne sont pas sur la même longueur d’onde. Chacun est dans son univers et ne comprend pas l’univers de l’autre.

Antoine Choplin sait peindre la force tranquille des personnages de l’ombre, à mots crus et veloutés à la fois, rien que des mots de tous les jours, il raconte avec beaucoup de sensibilité ce qui se passe entre ces deux personnages qui vivent côte à côte, dans le silence, des évènements de tous les jours, le petit déjeuner, le voyage en bus. Il raconte sans pathos, leur dissonance, leur lassitude, leur désarroi, leurs contradictions, mais aussi leurs espoirs dans cette grisaille de plomb qui les fait se courber. Ces gens simples sont nobles, ils se redressent, ils tiennent debout, malgré tout, malgré l’adversité, malgré les défaites, malgré ce monde usé, éreinté, qui s’en va, qui se meurt peu à peu sans savoir comment renaître Ces personnages sont vivants jamais clichés, simplement vrais.

Un très beau roman.

Ahmed, d’origine d’Afrique du nord travaille dans cette usine depuis très longtemps, il  s’est lié d’amitié avec Léo. Un jour il ne vient pas au travail alors que Léo sait que c’est vital pour lui et sa famille de travailler et qu’il ne peut pas se permettre de faire grève. Léo, attend, puis va le voir. Ahmed hésite à raconter, Léo respecte son silence. Ahmad raconte, il lui dit :

« C’était il y a deux jours. On est sortis des ateliers et les autres types, ceux de la grève, ils nous ont attendus dehors, comme presque toutes les fois, avec le pied ferme. Toujours les mêmes types comme d’habitude. À nous insulter dessus, nous dire qu’on a pas de couilles. C’était comme tous les jours, sauf que ce jour-là, je suis sorti des ateliers un peu après les autres et, comme j’étais pas dans le groupe, ils ont fait le cercle autour de moi, à sept ou huit, mon frère. Et là, ils m’ont insulté dessus, de plus en plus fort, sale bougnoul, rentre chez toi, va profiter ailleurs et autres trucs que je te dirai pas tellement ça fait honte. Y en avait qui me bousculaient avec les mains, même un aussi il me donnait des coups. Mais le plus dur, c’était les mots, mon frère. J’ai essayé de mettre les mains sur les oreilles pour ne plus les entendre, mais je les entendais quand même. »

 

Livre du mois présenté par Brigitte Laporte,

Cour nord, d’Antoine Choplin, Edition du Rouergue,2010

Présentation de l’ouvrage d’Isabelle Minière « Au pied de la lettre » par François Minod

Le dernier roman d’Isabelle Minière commence ainsi :

Cher monsieur,

Vous ne me connaissez pas, ma lettre vous surprend.

J’aurais pu venir vous voir – on m’a dit beaucoup de

bien de vous. Je préfère vous écrire, j’ai du mal à parler. J’ai

une voix faible ; je me suis habitué très tôt à parler tout bas,

à ne pas faire de bruit ; j’avais toujours peur de déranger mes

parents. Surtout mon père, qui était plus sévère. On m’entendait peu,

mais j’avais l’oreille sensible… »

Il s’agit bien du début d’une lettre que Barthélémy Martin envoie à un monsieur inconnu. La première de toute une série qui constitue la trame du livre. Nous pourrions à juste titre parler d’un roman épistolaire, sauf que les lettres de Barthélémy ne reçoivent pas de réponse. Tout juste sait-on, au détour d’une phrase, que le monsieur en question lui a répondu au moins  une fois. On ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement avec le silence du psychanalyste  pendant les séances.

La comparaison s’arrête là car il s’agit bien de lettres que Barthélémy rédige et envoie à ce monsieur qu’il ne connait pas, mais dont il a entendu parler en bien.

Barthélémy a besoin de se confier mais comme il le dit, il a du mal à parler.

Il est conscient de son mal de vivre et s’interroge sur la nature de ce mal qu’il n’arrive pas à nommer.

Il souhaite savoir s’il est dépressif et consulte  son médecin généraliste qui lui conseille d’aller voir un psychiatre pour qu’il fasse un diagnostic. Il lui donne les coordonnées du docteur Blavar. (Bavard ?)*

Tout cela, et le reste,  Barthélémy en fait part à son correspondant anonyme.

Après sa visite chez le docteur Blavar, il va consulter le frère de celui-ci également psychiatre exerçant dans la même rue mais, installé en face de chez lui. Malgré la différence de méthodologie des deux frères psychiatres (passages savoureux),  il n’est pas plus avancé sur son état de santé psychique. Il aurait aimé qu’on puisse lui dire s’il était ou s’il n’était pas dépressif, ça l’aurait rassuré.

Sa vie personnelle n’est pas non plus très épanouie. Il partage sa vie avec une femme complètement addicte aux séries TV, qui a arrêté de travailler pour pouvoir s’adonner à sa drogue télévisuelle. Elle a relégué  Barthélémy dans une toute petite chambre qu’occupait le bébé des anciens locataires. Leur relation se résume à quelques post-it qu’elle lui laisse pour qu’il aille faire les courses et s’occupe de quelques menues tâches  ménagères. Elle s’adresse à lui en l’appelant bibi et exige qu’il fasse de même en l’appelant bébé.

Pas très reluisant, il en convient. Jusqu’à ce qu’il décide de partir. Mais sa décision n’est pas si simple et les rebondissements de son départ vont nous tenir en haleine jusqu’à la fin du roman.

Isabelle Minière a l’art de rendre attachants ses personnages et ce, dans tous ses romans. Son empathie pour lesdits personnages est communicative, sans jamais dépasser une certaine limite qui pourrait dévier sur une sorte de compassion un peu mièvre. D’ailleurs,  le regard que porte Barthélémy sur lui-même est très lucide et l’autodérision qu’il s’applique le rend encore plus attachant et sympathique.

On pense un peu à certains personnages des films de Woody Alen, mal dans leur peau mais tellement intelligents et malicieux derrière leur apparence frêle et fragile.

Et en ce qui concerne les personnages (souvent masculins) des romans d’Isabelle Minière, on pourrait ajouter qu’une réelle bienveillance les anime.

Isabelle Minière  a une plume, une voix singulière qui susurre à notre oreille la mélodie de la vie quotidienne de  personnages souvent un peu décalés, mais profondément humains, lucides et au fond, assez solitaires.  Son style est simple, concis, sans détour. Son humour, voire son ironie nous ravissent et ne sont jamais  négatifs. Les personnages qu’elle dessine sont en phase avec l’époque que nous vivons qui, à bien des égards, est anxiogène. Les réflexions de Barhélémy concernant le développement personnel et tous les poncifs et recettes que l’on trouve dans les manuels du savoir-être pour pallier les  difficultés existentielles des lecteurs  sont hilarantes.

Un livre qui se croque avec délicatesse et nous adresse un sourire d’une touchante humanité.

*C’est moi qui pose la question

 

Danser les ombres (Laurent Gaudé), présenté par Brigitte Laporte-Darbans le 26 fevrier 2015

Lucine a quitté Port au Prince cinq ans plus tôt, abandonnant sa vie d’étudiante, les combats, les manifestations contre Aristide pour revenir à Jacmel et élever avec sa sœur aînée Thérèse les deux enfants de Nine leur petite sœur.

Un jour sur le marché alors que tout et tous sont immobiles, accablés par la chaleur :

« Lucine l’a vu la première. D’abord elle crut être victime d’une vision… Mais les cris lui firent comprendre qu’elle ne s’était pas trompée.

Un être avançait au milieu de la chaussée avec une démarche syncopée – mi-danse, mi-titubement d’ivrogne. Il avait le torse nu et brillait sous le soleil.

Et si il s’agissait d’un esprit ? … Plusieurs commerçants cherchèrent à s’écarter du passage de l’ombre…

Lucine ne bougeait pas. Elle attendait pétrifiée. Sans qu’elle puisse dire pourquoi, il lui semblait que cette ombre était là pour elle.

L’ombre s’arrêta au niveau de Lucine, se tourna avec lenteur, puis s’approcha encore. Lucine vit ses deux yeux noirs comme des éclats de quartz et elle sut qu’elle avait devant elle l’esprit « Ravage » celui qui renverse la vie des hommes, écroule les existences, celui qui casse les vies et fait pleurer les femmes. Il ne bougeait pas, semblait la flairer. Soudain, il leva la main droite vers le visage de Lucine et du bout du doigt, mais sans la toucher, il semble lui dessiner quelque chose sur le front, un « vévé » ou tout autre signe destiné à la marquer..»

Elle rentre chez elle et elle apprend la mort de sa petite sœur. Celle qui était la plus belle des trois mais qui avait l’esprit dérangé, et « qui lançait aux hommes, dans les rues de Jacmel, des paroles obscènes, aguicheuses, s’offrant au regard avec des poses lascives ».

Lucine revient alors à Port-au-Prince à Pétion-ville, le quartier des riches, pour annoncer la mort de Nine à Armand Calé, le père du premier enfant de Nine et lui demandait de l’aide.

À la descente du bus, « elle est là, au milieu de tout cela, et elle sentait qu’elle retrouvait non seulement sa ville, puante, grouillante, frénétique, mais aussi sa propre existence. Et alors, surprise elle-même de pouvoir le faire, elle sourit. »

Très vite elle sait qu’elle ne retournera pas à Jacmel, qu’elle ne partira plus, qu’elle est revenue construire ici l’avenir qui l’attendait.. Elle laissera Thérèse s’occuper des enfants.

Elle va rendre visite à la vieille Viviane, la mère de son amie Émeline, fille légitime qui a participé elle aussi à la révolution et qui a été sauvagement assassinée après le départ d’Aristide.

Viviane est l’incarnation du vieux colonialisme, de la société riche de Port-au-Prince. Petite femme inflexible, avec ses secrets, ses rancœurs et son « vieux cœur de régente d’empire » bien corsetés dans la belle maison Kénol.

À ce moment-là, Saul vient rendre visite à Viviane, c’est Auguste son demi-frère qui lui a demandé d’aller l’ausculter.

« Bonjour Viviane, comment allez-vous ? Elle ne répond pas… C’est Auguste qui vous envoie ? Elle donne la réponse dans sa question mais elle veut voir ce qu’il va lui dire. Saul la regarde calmement. Petit bout de femme qui s’est desséché avec le temps mais qui reste dur, bien campé sur ses pieds. Il ne va pas mentir. Il ne va pas lui dire qu’il est passé par hasard, juste pour la saluer…

Cela fait bien longtemps qu’il n’a plus l’âge de cela. Ils ne sont jamais aimés. Pour elle, il était l’affront toujours sous ses yeux, le fils de la bonniche troussée à la va-vite, que le vieux Raymond n’avait pas voulu chasser. Elle l’avait demandé pourtant. Raymond avait tenu. Et les enfants, Émeline et Auguste, s’étaient mis de la partie et avaient fini par adopter le nouveau venu et le considérer comme leur frère. Il n’y avait qu’elle qui n’avait pas cédé. On ne pouvait pas exiger d’elle qu’elle le traite comme un fils. Cela, il le comprenait. Il ne lui en avait jamais voulu de sa froideur. Il aurait même compris qu’elle le batte, le chasse. Ce n’était pas cela qu’il détestait en elle. C’était la maîtresse de maison. L’argent. Le nom qu’elle portait, Kénol, comme une médaille à la boutonnière.

« Oui répond-il alors. Il m’a demandé de vous ausculter. » Elle est sur le point de lui répondre que pour l’ausculter, encore faudrait –il qu’il soit un véritable médecin, mais elle ne le fait pas. Peut-être parce qu’elle vient de parler pendant une heure d’Émeline avec Lucine et elle sait qu’Émeline n’aurait pas aimé qu’elle soit méchante. Elle dit juste »Je vais bien, merci »

La vielle dame parle à nouveau. « Que faites-vous Saul ? » Il la regarde. Il hésite. Il n’est pas certain de savoir de quoi elle parle. « Que faites-vous ? » répète-t-elle et il comprend, alors qu’elle parle de ces trois années passées. Pas comme on prendrait des nouvelles, non, elle le lui demande avec un air un peu navré, un reproche dans la voix. Il hésite. A-t-il vraiment envie de répondre ? Qu’est-ce que cela peut lui faire. « J’essaie d’être heureux. » Elle reste muette, le visage impassible.

Non, dit-elle, vous vous cachez, Saul et après un temps, elle ajoute, comme une gifle qui va suffire à désarçonner l’adversaire, les Kenol ne se cachent pas » Il reste d’abord bouche bée. Puis il sent la colère monter en lui. Qu’est-ce qu’elle veut exactement ? Que les choses soient dites une fois pour toutes ? Que chacun vide son sac <<<<<<<<<<<<,

Le vieux Kénol dans ses derniers jours, après l’assassinat d’Émeline. Après cette nuit maudite où l’on avait bastonné Saul comme un voleur avec des barres de fer, lui laissant la jambe brisée en deux, pendant que sa sœur, à l’autre bout de la ville était traînée dans un bosquet du parc de Martissant, entre deux voitures, violée et massacrée.

 Le vieux Kénol avait insisté pour qu’il prenne son nom, cela lui servirait en tant que médecin pour faire de la politique. Il avait refusé.

La vielle dame est calme, elle dit « Saul, un nom comme ça, ça ne se refuse pas.. » Elle tient sa proie et ne la lâchera pas. « Et que faites-vous maintenant. Vous vous cachez, les Kénol ne se cachent pas, ni derrière la peur, ni derrière leur blessure d’enfant » Et puis, comme un dernier coup sur le boxeur qui vacille déjà, elle lance : « Vous pouvez me laisser » et tourne les talons. Il s’en va.

Damme petite, la vielle gouvernante, l’ombre de Viviane, lui court après pour lui dire, qu’il y a chez madame une dame qui était une amie d’Émeline, et qui ne sait pas où dormir… Pourriez-vous ? Merci Saul, elle n’attend pas sa réponse..

Lucine avance une valise à la main, ils se reconnaissent ; Elle le regarde, il aime ce regard sur lui. Elle ne juge pas…. Il la regarde, et sur son visage aussi, il y a la profondeur de la défaite, mais des yeux joyeux encore.

Lucine retrouve le bonheur. Saul la force.

Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d’un groupe d’amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l’envie d’aimer et d’accomplir sa vie.

 

« Tout pouvait reprendre ». Mais c’est ce moment-là que la terre choisit pour trembler.

Le 12 janvier 2010. « Durant trente-cinq secondes qui sont trente-cinq années… »

À danser la terre…

À trembler…

Des bruits résonnent partout, étranges, et les hommes sont stupéfaits. La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre.

Là où la terre à faim, les poteaux électriques s’effondrent et les murs s’écroulent< ; <là où la terre a faim, les arbres sont déracinés. Les voitures aplaties. Là où la terre a faim, ce n’est que désastre et carnage. Le sol ouvre sa gueule d’appétit. Il n’y a pas de sang parce que tout est dissimulé par un grand nuage blanc qui mont lentement du sol..

Des quartiers entiers dévalent la pente comme un torrent de béton.

Puis il y a la réplique.

Saul erre dans la ville à la recherche de Lucine. Il s’arrête parfois pour parler à un inconnu, proposant de l’aide là où il peut… C’est comme si tout le peuple de Port au

Saul va aller à la maison Kénol qui est toujours debout et dans le parc avec l’accord de Viviane il va mettre en place un dispensaire. Lucine l’y rejoindra enfin…

Là, il y a une entrevue entre Saul et Viviane que je trouve très forte.

«Le séisme a détruit le bâti physique et moral. Il a écrasé les lieux de culte. Il est vécu par la masse des croyants comme une punition divine. Les gens pensent que les dieux vaudous ont exprimé leur colère.»La terre a tremblée, la terre s’est ouverte et selon l’esprit des ombres, celui du vaudou, elle a laissé entrer les morts dans le monde des vivants.

Vient ensuite le temps de « fermer le monde », de chasser les morts. De faire le deuil. Car  il n’y a pas de vie sans désir et les morts n’en ont plus », dit Dame Petite à ceux qui se sont réunis dans la maison Kénol pour se soigner.

« Nous allons danser les ombres. Et le monde se refermera », dit la vieille dame, qui prend avec Prophète Coicou la tête de la marche qui sèmera les morts.

Qui est mort ? Émeline, Saul, les deux ou aucun ?

 

La seule chose qui m’a dérangé dans ce livre qui se veut un hommage émouvant et bouleversant de ce tremblement de terre en Haïti, c’est parfois, l’excès de bons sentiments, d’émotions fabriquées, l’excès de lyrisme qui font que l’on ne croît pas à cette histoire et que l’on reste témoin admiratif de ce bel exercice de style, mais peu touché.

2084 de Boualem Sansal (Par Christiane Rolin)

2084, s’inscrit dans la continuité du 1984 de Georges Orwell. Nous entrons dans un monde totalitaire où ne peut exister liberté ni pensée;les journées sont régies par des rituels, des sortes de mantra :” à la gloire de Yöla et d’Abi son délégué sur terre”.L’Abistan est un empire au delà, croit-on, rien n’existe.Le système se fonde sur l’absence d’Histoire remplacée par un récit unique des origines ; nul ne peut déroger à la soumission à une foi unique sous peine de mort.La Juste Fraternité s’occupe de la surveillance des idées et des déviants.

Sorti du glauque sanatorium, Ati rencontre un ethnologue qui lui fait part de la découverte d’un village ancien, d’un autre temps.Il y aurait donc eu une autre vie avant l’Abistan? Et le mot “frontière” avec son au-delà, pique la curiosité d’Ati qui va vivre maintes aventures sur le chemin de sa recherche de la vérité.Il découvrira un ghetto souterrain où vivent dans la misère des renégats sans religion.Pour se rendre compte finalement, qu’il a été manipulé de bout en bout par le “système”.

Apparemment fait de grosses ficelles analogiques avec le pouvoir religieux islamique qui met le voile sur la liberté de penser et d’agir par des rites scrupuleux, Boualem Sansal décrit un monde totalitaire et lance un cri de liberté: attention, semble-t-il dire, l’empêchement de penser n’est pas forcément pour 2084 et il nous invite à la vigilance.Ce qui aurait pu être un pamphlet est un roman où l’on suit les aventures, sorte de thriller initiatique qui conduit Ati de l’aveuglement à la révélation du pire.

Boulem Sansal , né en 1949, est algérien et par ses romans milite pour la liberté de penser et d’exister.Mal vu dans son pays, il préfère y vivre cloîtré chez lui que de le quitter.

Du même auteur: Le Serment des barbares, Le Village de l’Allemand, Rue Darwin

La Conjuration des Anges d’Igor Sakhnovski (Gallimard, 2015) par Lise Lentignac

Un hommage aux filles de Lilith, ces femmes courageuses et indépendantes qui vivent selon leurs idéaux

Igor Sakhnovski est un écrivain russe, né en 1958 à Orsk dans l’Oural. Il vit aujourd’hui en Israël. Nous avons peu d’information sur cet auteur. Il est également l’auteur de Roza (2007) et l’Homme qui savait tout (2010).

Qui est Lilith ?

Lilith (en hébreu : לילית) est une figure démoniaque de la tradition juive. Elle est à l’origine un démon féminin mésopotamien. Dans les légendes juives qui se répandent au Moyen Âge, Lilith est présentée comme la première femme d’Adam, avant Ève. Elle constitue une figure récurrente dans les rituels magico-religieux car elle représente un danger pour les femmes enceintes et pour les enfants que l’on protège grâce à des amulettes. (Ref wikipedia)

Plusieurs évocations dans les textes antiques et religieux:

Dans la Bible

Le livre d’Isaïe, (VIIIe siècle avant notre ère), décrivant le désert qui succédera à la chute du royaume d’Edom, dit « les chats sauvages rencontreront les hyènes, et les satyres s’y appelleront. Là aussi se tapira Lilith pour y trouver le calme ». (34-14).

Le livre de Job: « On arrache le méchant à l’abri de sa tente pour le traîner vers le Roi des Frayeurs, la Lilith s’y installe à demeure et l’on répand du soufre sur son bercail » (18-15).

Les Psaumes « Tu ne craindras ni Lilith (la terreur de la nuit) ni la flèche qui vole de jour, ni Deber, la peste qui marche en la ténèbre, ni Keteb, le fléau qui dévaste à midi » (91-5).

Dans le Talmud

Lilith est démon féminin aux cheveux longs et pourvu d’ailes (Talmud de Babylone Eruvin 100a, Nidda 24b). Sa figure de succube est mise en avant. Le tanna du Ier siècle rabbi Hanina ben Dossa met en garde les hommes dormant seuls dans une maison de crainte que Lilith ne s’approche d’eux (Shabbat 151b).

Lilith est la projection de l’archaïque. C’est une femme à la chevelure flamboyante, dominante, insoumise, stérile, jalouse, très intelligente – Ses avatars : la chouette, le serpent.

  • Thèmes archaïques:
    • fantasmes, le « dévorement » (ou dévoration) des enfants et de leurs dépouilles;
    • la séduction forcée des jeunes hommes ;
    • la pensée magique, la fusion réel/irréel.
  • Thèmes limites :
    • le Bien et le Mal;
    • inconscient collectif (imaginaire collectif ?) ;
    • humanité et animalité: la femme et le serpent.
  • Thèmes archétypaux :
    • Dieu et Diable, Enfer et Paradis;
    • l’Homme et la Femme, le nouveau-né;
  • la sexualité: le choix d’objet, la rivalité, l’accomplissement : l’Homme, la Femme et l’Enfant (la Trinité terrestre) ;
    • la relation homme/femme : attraction/répulsion (gynotropisme et misogynie) ; séduction, pulsions (le Ça) et répulsion, rapports sexuels, grossesse, fécondité/stérilité, la rivalité homme/femme ;
    • la relation femme/femme : grossesse, fécondité/stérilité, la rivalité femme/femme, le miroir.
  • Thèmes proches: réel/irréel.

Elle est le miroir de l’autre : Eve/ la Vierge Marie, la nouvelle Eve.

«Lilith n’a droit à rien. C’est Eve, l’écervelée, la douce, la sage, l’intéressante, qui a droit à tout. Ses filles constituent l’ensemble de l’engeance féminine ou presque. Seuls quelques fous irréductibles fraient encore avec les filles de Lilith. Mais qu’Eve l’ait rendu heureux ou malheureux, qu’elle l’ait nourri, choyé, bercé, Adam continue de languir sourdement de l’autre dans la forêt inextricable de ses nuits délirantes, de la maudite, dont il ose à peine murmurer le nom.»

C’est un livre sur la femme, sur l’amour et parfois la passion, le temps et l’espace se croisant pour vous raconter l’histoire des filles de Lilith, ces femmes guerrières et indépendantes. Chaque histoire  a un sens, chaque personnage une histoire.

Quelques personnages féminins : Jeanne la Folle, Anne Boelen, Maria del Rosario, Euridyce, l’épouse d’Orphée, mais également la mère et la sœur du narrateur, une étrange femme d’un tableau qui annonce les morts prochaines, Dorothy une anglaise qui charme le cœur du narrateur.

Sakhnovski cherche à nous perdre entre écriture contemporaine et textes classiques : Ce n’est pas une histoire mais plusieurs histoires du monde qui s’imbriquent, se mêlent, s’entremêlent, se perdent pour, à la fin, se déverser dans une fin unique.

Lise Lentignac,

10 décembre 2015