Vraiment ?… Vraiment !… Elle insiste encore… vraiment ?!… Elle accentue même le début du mot  VRAI-ment. A peine ai-je posé ma voix, ménagé un silence, repris ma respiration, qu’elle fait tomber le couperet du « vraiment »… M’écoute-t-elle ?… Armée du cruel adverbe, elle m’interrompt, impose des arrêts, scande et hache menu la conversation.

Ce « vraiment », répété, martelé, est-il le signe d’un intérêt pour mon propos ? Une incitation à ce que je poursuive, un encouragement à ce que j’approfondisse ?… Ou est-il une tentative de bloquer mon récit, d’en arrêter le flux ?…  Il se peut aussi que « vraiment » soit une mise en doute ou en déroute de ma parole, ou, plus probable encore, qu’il traduise la crainte que j’enjolive, que je fabule, que je bonimente, que je raconte balivernes et mensonges ?… C’est une hypothèse très sérieuse !

On dit que le sens réside dans l’intonation… Il me suffit donc de savoir si « vraiment » est suivi d’un point d’interrogation ou d’un point d’exclamation !… Force est de constater que l’oreille n’est pas toujours bon guide et que le son est subtil. Bref, je ne sais quelle attitude tenir… Faut-il démentir, déjouer les attentes, réajuster le propos, répondre du tac au tac ?… Je ne saurais dire… En revanche, je connais bien l’effet que ce « vraiment » provoque en moi : un curieux mélange d’embarras, d’agacement, et je l’avoue… d’une violence irrépressible !

Mais laissons de côté mes ressentis et proposons plutôt l’hypothèse qu’avec ce « vraiment », irruptif,  inquisiteur, métronomique et implacable, il s’agit tout simplement de meubler la conversation…

  • Vraiment ?
  • Oui, vraiment !

Malheureusement, je ne puis adhérer à cette proposition car quand mon interlocutrice dit VRAI-ment, elle accentue le début du mot. Je sens qu’elle cherche à traquer le vérité dans mes paroles, à percer mes non-dits, pénétrer mes secrets, déceler mon intimité. Encore et encore ! Insatiable questionneuse, piétieuse de ma retenue, briseuse de ma résistance…, aux  aguets, en chasse, se cherchant elle-même dans mes dires. « Livrez-moi du vif, du profond, du tranchant, du vrai, du plus vrai que vrai, oui vraiment ! »

Moi qui rève d’une conversation au fil de l’eau, qui chéris le doux flottement de l’indécision, pratique l’art du camouflage et du détour, navigue dans le trouble de l’ici et de l’ailleurs, moi qui réajuste les souvenirs fluctuants, les propos lacunaires, les souffles en pointillés, les teintes en clair-obscur, moi qui conte des histoires, je suis la parfaite victime de cet adverbe, victime de sa prétention à percer le doute et à séquestrer le sens. De plus, et pour faire rendre l’âme aux mots, il feint d’ignorer le mensonge qui le constitue.

Oui, n’oubliez jamais… le vrai… ment !

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s