« Ô ma joie lente à venir* (Mireille Diaz-Florian)

La rue avance de son flux continu

Je m’arrête au bord de l’horloge sans aiguille.

Je devine les failles du temps.

 

La nuit aura laissé ses traces ombrées

Dessiner le contour des choses.

 

Ô ma joie lente à venir

 

Tout frémit sous la pourpre du jour

Je franchis lentement le seuil

J’écoute la pulsation de la ville

 

La lumière aura laissé ses touches vives

Dessiner le contour des choses

 

Ô ma joie lente à venir

 

Les ponts enserrent le fleuve

Je viens de là-bas où pèse le chagrin

J’inscris mes pas dans le silence

 

Le vent aura laissé ses courbes amples

Dessiner le contour des choses

 

Ô ma joie lente à venir

 

Tout s’efface dans le sable

Je lie mes mots sur la courbe des dunes

Je tends le fil du labyrinthe

 

Le temps aura laissé ses plis tenaces

Dessiner le contour des choses

 

Ô ma joie lente à venir

 

 

* St Augustin

 

 

 

 

 

Le détour (Isabelle Cammarieu)

Les hommes voudraient dans le pur de leur intention, et un élan de rationalité, aller droit au but. Croit-on. C’est sans compter les accidents qui se présentent sur le chemin, et qui loin s’en faut, ne sont pas seulement des ennuis, des détours en forme de perte de temps. Il arrive qu’une chose inconnue se mette en travers. Biais au but. Encore faut-il à l’homme la capacité de le remarquer. Puis de s’y appesantir pour le réfléchir. L’ « accident »  tel une boule de billard, percute la trajectoire mentale : transmission cinétique, l’aiguille aimantée de la volonté première se vrille. Et voilà l’homme de l’heuristique intrigué, ramassant des morceaux de raisonnement qui lui font assembler un puzzle encore pour lui, inimaginé. Avec la sérendipité, le voilà ragaillardi et inspiré par un tout nouvel objet. Et de laisser tomber son intention première pour mieux explorer ce qui de plus en plus prend l’importance d’une belle opportunité. Fructueux détour qui fait faire à nos savants des quarts de tour ou des révolutions sur leur façon de trouver de la nouveauté. Colle, téflon, pénicilline furent d’abord des déceptions. Puis nous firent faire des bonds, dans le progrès !

 

 

Le détour du clown  (autoportrait)

 

Du côté sinistre vit un personnage qui connait les limites.  Du soi, du monde. La gravité lui est caractère en même temps qu’énoncé de sa condition physique. Du côté de l’humain, il sait la noirceur, la voit chaque année faucher les champs de corps sous la faux des pouvoirs, des peurs irraisonnées, du désir cinglant d’égalité, de l’effroyable vide.

Comme un enfant égaie sa journée en ornant son oreille d’une modeste et merveilleuse pâquerette, pour faire une trouée dans tout ce manque de sens, ce clown déguisé en femme ordinaire fait dentelle de mots agencés pour agacer la logique, faire danser ses enchainements, deserrer ses calculs, histoire de faire apparaître des sourires fugaces sur la tristesse de sa propre face.

Avec des riens, tiens, un seul confetti rose qu’il fait virevolter, placé sous le projecteur, il efface le gros fond de noirceur. 

 

 

Détours dans le gravier

 Le jardin japonais. Paisible. Son gravier étalé. Les raies du rateau dessinent sa régularité . Une pierre. À quelques raies plus loin, une autre. Comme un animal couché. La blancheur en contraste. Petites ombres éparpillées. Dent de lait tombées. Le vent pour idéal. Le soleil pour couturier. Halo d’organza à la limite du bleuté. Aux creux des ombres des séculaires pierres. Leurs cernes admirées. Sur ces sillons gravés, l’oeil s’attarde sur cette sinuosité. Sur sa brillance, en piqure de rayon. Au couchant. Paix immuabilité. L’esprit à y vagabonder s’est retiré.  Approfondi. Le souffle sans céder. Rythmé. S’estompe. Engourdi. Délicieux.

 

 

Ma terre 

Ma terre est là aux racines des platanes aux genoux gros de noeuds. Ma terre est là dans les taillis bruns où une pousse verte luit. À la verdure du ruisseau aux bords charnus de vulve, aux chemins blancs désordonnés qui bifurquent. Ma terre est là, noircissant les hameaux de séchoirs à tabac. Plantant ses rangs pour aligner les sarments. Ma terre et ses étalements de toits – grisaille de papillons de nuit. Ma terre que je n’entrevois plus dans le fouillis des bosquets. Par un pont massif aux piliers en étrave, ma terre n’a pas l’air d’avoir soif. Ma terre de tuteurs et de rosiers, pour s’assurer du vin, et de sa santé. Ma terre quelque fois encloquée de grands hangars maussades. Ma terre aux colonnes de pierres, aux portes des cimetières. De grilles mal fermées, sur leur matérialité délaissée. Ma terre aux volets rouges, aux pierres blanches. Ma terre aux murailles de lierre éclaboussées. Ma terre aux luisances d’eau de lisière de forêt. Ma terre et son roulement des r. Désormais relégués même par les plus anciens palais. Ma terre aux pins remplaçants. Aux chênes ou aux buis déjà décimés. Ma terre aux toits d’ardoise pour s’embourgeoiser dans les châteaux à boire. Ma terre aux grilles défraichies. Aux fers forgés rouillés ; ponctuée d’un ou deux cyprès, ma terre auréolée de bâches pour exsuder un printemps prématuré. Ma terre et l’oiseau roux dans le soleil grillé. Ma terre : quelle tristesse d’à nouveau te respirer sans espoir de les y retrouver.

 

Hors du contrôle magique,

Les stases des stations,

Sur le chemin du supplicié

Se joue le rôle d’intercession

 

La graduelle cruauté

Augmentant l’intensité

De la douleur ressentie

 

Le sacrifice dans un masochisme d’acmé

Se sanctifie le dépassement où l’introjection achevée

Joue une transcendance

Où seule l’incomplétude fait sens

 

L’homme dans cette course

Dans  son propre anéantissement

Offrande à sa psyché

S’ouvre le pouvoir divin

En face de médaille adverse

À la déception de son pouvoir réel

Il se voit incapable de décupler multiplier ressusciter qui ou quoi que ce soit.

 

Alors il invente une fiction qui renverse

Le préexistant en dogme symbolique.

La croyance est un pari

Une lutte narcissique désespérée.

 

 

 

 

 

 

 

Fleuves et eaux (Agnès Adda)

Avant de se fondre à la mer

De s’évanouir à leur embouchure

Les fleuves transhument avec lenteur.

 

 

Aux deltas s’attardent en sentes molles

Hantées de bêtes minuscules

Leurs nostalgie de la source et velléités de retour.

 

 

Seule la hauteur permet aux observateurs

De déchiffrer les traces fossiles

De ces détours, ces réticences

A la fonte irrévocable des cimes

     Autant que des mirages.

 

 

A l’appel du sel, leurs douces eaux,

Elles, se jouent de l’élémentaire

S’exaltent aux métamorphoses.

 

 

De lits de fortune

Elles se colorent,

Sable blond, limon noir.

 

 

Aux aubes enflammées

Impatientes d’entrer en scène,

Elles offrent en répétition leur miroir.

 

 

Tamisées de lumière

Déjà retirées de la terre

Elles s’élèvent en fugitive buée.

 

 

Voyez, de la bouche des fleuves graves

Les eaux de la terre métissées d’air et de feu

Glisser avec aise à la mer toute vive.

 

 

 

 

 

 

Nicole Goujon (coeur de cible)

  

 

Coeur de cible

 

 

Le rendez-vous est labyrinthe

Le détour politesse

L’amour un pas de côté

 

Or…

Tu es là au centre de ce grand cercle

Seule, minuscule, visible, fragile

Tu ignores quel danger tu cours

J’approche à découvert

Détour-retour impossibles

Trop tard

 

Les rapaces, plus vifs, fondent d’un trait

Dans l’axe, portés par l’excès

Aveuglés et sûrs

Visent le centre, net, direct

Sans aucun détour

Tirent les balles fatales

T’éclatent le coeur

 

La ligne droite, la tueuse, la fanatique

 

Les cris, les râles, les éclats inaudibles

Les mots verrouillés

La plus fracassante des douleurs

La rage sèche déferlant en retour

 

Amour, je construirai tes détours

 

 

 

Anna-Maria Celli  (La main pour dire l’amour)

La main pour dire l’amour
Gant blanc du magicien
Laissé sur le velours
D’un divan
Cinq doigts ont repris leur bien
En coup de vent
Ont dérobé sous un corsage
La pomme vermeille d’un fraisier
Dorénavant empoisonné

 

L’arbre pour dire l’oiseau
Une feuille légère s’envole sans un mot
Le chant d’une aile vient bercer le rameau
Où la fleur en délivrance
Laisse au fruit qui éclot
Les plumes défleuries de sa première enfance

 

La voix pour dire l’absence
Une empreinte dans la neige
N’allant aucun chemin
Un homme au pied du mur
Où un cri s’est jeté
Le cri qu’on n’entend pas
Un train, au loin, disparaît
Couvre l’intenable distance
Entre ce qui n’est plus et ce qui déjà
S’endort pour la naissance

Sur une robe blanche
Une tache de sang
Pour dire la violence
Ce qui ne se peut pas
L’effroyable qu’on garde
Qu’au bord de la margelle
Ce puits noir en soi
On ne peut s’empêcher
En sa pupille hagarde
D’en voir
L’ombre jumelle

 

L’ornière pour dire l’angoisse
Du tremblement du temps
La ride dans la chair
Profonde après qu’infime
L’entaille sur la terre
Où le pied bot de nos vies infirmes
Va glissant

 

De lettres en syllabes en silences
Le poème estropié, claudiquant, chancelant
Au fil des ruisseaux
Dans le lit des rivières
Les méandres des fleuves
Pousse sa barque frêle
Sa voile déchirée
Son fabuleux radeau
Vers les non lieux
Les points de non retour
Archipel hors du temps
De l’enfance perdue
Les maisons abandonnées
Les cimetières arborés
De rives en rêves revenant
Tentant d’impalpables contours
Le poème pour dire simplement
Doit faire son détour

 

 

 

GPS (Stan Dell)

« Continuez tout droit ! ».

Comme à son habitude, il refusa d’obéir. Il aimait les détours. Pas les écarts. Encore qu’un détour, ça commence par un écart. L’écart de tour qui démarre le détour. Mais un écart, ça mène nulle part. À moins d’un autre écart, le même mais dans l’autre sens, qui vous ramène là où vous étiez avant le premier. Ce qui prouve que les écarts n’ont pas de sens. Un détour, c’est différent. C’est tour à tour des tours jusqu’en fin de parcours.

À l’école, il détestait la géométrie. La faute à cette fichue droite qui s’évertue à passer par le point A et à filer d’un trait vers le point B en traversant le point M. Vivant dans ce drôle d’endroit d’Anvers, jamais il ne serait allé d’un trait vers Bruxelles. Surtout pas en traversant Malines droit en avant. Il aurait dit « allons dans le Vaudois demain, avec un détour majeur par Gand pour manger sur le pouce !». Les détours sont des maladresses de parcours, des tours en mal d’adresses. Il aimait que les droites fussent gauches. Mais la voix lui disait « Continuez tout droit ! ».

Choisir un métier fût une épreuve pour lui. Ses parents l’imaginaient conducteur de train, pensant qu’il aurait trouvé sa voie sur les rails. Cette idée l’effraya. Plutôt que croiser le fer avec eux, il prit un autre chemin qui le mena dans un cirque chinois.  Il réalisa mille tours de passe-passe autour d’une piste de pousse-pousse. La voix lui répétait « Prenez la première sortie !». Finalement, il se lança dans la politique. Un jour, un électeur lui demanda « Avez-vous confiance en l’avenir ?». Comme il souhaitait être élu, il répondit que oui, mais en usant d’arguments tortueux. Il avait des tours dans son sac.

Un matin, il fut pris de panique. Il s’aperçut qu’il filait droit. La faute à l’ennui qui lui jouait des tours. Alors il décida de déménager. Il se fit tour-opérateur de meubles. Il vida toute sa maison. « Faites demi-tour !» lui disait sans cesse la voix. Ensuite il emménagea de nouveau, replaçant tous ses meubles aux mêmes endroits. Par chance, la voix ne disait plus rien. Il pensait l’avoir vaincue. Mais elle se fit de nouveau entendre « Vous avez retrouvé votre itinéraire ».

Il eut envie de la tuer. Pour une fois, une extinction de voix l’aurait comblé … Il consulta un acousticien. « On ne tue pas une voix, lui dit celui-ci, on la recouvre ».

  • J’entends bien, mais comment faire ?
  • A chaque fois qu’elle se présentera, chantez ! Plus fort qu’elle.
  • Et si elle hausse le ton ?
  • Prenez note et poursuivez crescendo !

Dès qu’il entendit la première syllabe de « Continuez tout droit ! », il se mit à chanter Rigoletto, un air qui lui vint en respirant. Et à chaque occasion, il opéra de la sorte. La voix l’avait mené au chant et verdi ses jours. Mais il arrêta Rigoletto plus tard. On le prenait pour un rigolo.

Une nuit il rêva que lui aussi donnait de la voix. Il était devenu le guide détournant. Un réel virage dans sa vie de rêves. Il détournait les gens du droit chemin. En leur disant « Prenez à gauche et flâner ! », « Arrêtez-vous et marchez un peu ! », « Prenez ce chemin et contempler les arbres ! ». Tous le remerciaient d’arriver en retard à leurs rendez-vous après la visite d’un musée, une promenade dans un parc, une flânerie près d’un lac. Ils se nourrissaient d’étourderies.

Mourant sur son lit d’hôpital, il se demandait pourquoi la voix lui avait toujours imposé le droit chemin. Et toujours il avait lutté contre elle, s’ouvrant tout un champ de découvertes et de transformations. Il essaya de dialoguer avec elle. Rien à faire. À nouveau ce « Continuez tout droit ! ». Excédé, il monta dans les tours et cria : « Mais ça me mène où tout droit ? ». Alors une infirmière entra dans sa chambre au quart de tour. Il lui demanda de dialoguer à sa place avec la voix. Qu’elles entrevoient une issue. Mais il entendit de nouveau « Continuez tout droit ! ». Épuisé il abandonna sa quête dans un dernier souffle.

« Vous avez atteint votre destination » dit la voix.

Stan Dell

Avril 2019

La conduite de détour (Isabelle Minière)

J’ai appris ça pendant mes études de psycho, et, malgré ma triste mémoire, je ne l’ai pas oublié – mes neurones ont peut-être pris un détour pour me permettre de m’en souvenir ?

Vous placez de la viande face à un chien. Sauf qu’entre le chien et la viande, il y a un grillage. Bien sûr le chien veut la viande, il se heurte au grillage, constate vite que l’obstacle n’est pas franchissable – trop haut, et aucune possibilité de passer par en dessous. C’est pourtant en face de lui ! On imagine comme c’est rageant pour le clebs : la viande juste en face de lui, et en plus il a très faim.

Le chien explore, à droite, à gauche… et trouve. Il trouve le passage, tout au bout du grillage, et donc la façon d’accéder à la viande. Il a été capable de la « conduite de détour ». C’est considéré comme un signe d’intelligence pour un être vivant.

 

Quand on n’est pas capable de la conduite de détour, on est bien embêté.

La preuve avec les oiseaux. Vous avez laissé une fenêtre grande ouverte, un oiseau entre  dans la pièce (il a peut-être confondu votre salon avec un très bel arbre, on ne sait pas, on ne peut pas être dans la tête de l’oiseau). Toujours est-il, l’oiseau se rend compte que ce n’est pas un arbre, votre salon, aussi joli soit-il. Donc il veut en sortir… et se heurte à la fenêtre fermée. Pas l’autre, pas celle qui est ouverte, et par laquelle il est entré, par inadvertance. Il se cogne, pauvre oiseau. Vous êtes tout plein d’empathie, vous voulez lui indiquer la fenêtre ouverte, juste à côté, mais  vous ne parlez pas très bien le langage oiseau, à part dire « cuicui », ce qui ne sert pas à grand-chose. L’oiseau s’obstine, se heurte à la vitre, ne perçoit pas la fenêtre ouverte juste à côté. Il continue à se cogner à la vitre, face à lui, se cogne encore. Il va finir par se faire mal, et vous ne savez pas réparer les oiseaux.

Donc, bien sûr, comme vous êtes une personne bienveillante et que vous aimez presque autant les oiseaux que les êtres humains, vous ouvrez la fenêtre contre laquelle l’oiseau s’obstine, en dépit du bon sens (votre bon sens à vous). 

Aussitôt l’oiseau s’envole !

Vous vous réjouissez, l’oiseau est libéré, et vous aussi. Vous n’aviez pas tellement envie de vivre avec un oiseau qui se heurte à la fenêtre, jour et nuit, même si vous aimez beaucoup les oiseaux.

L’oiseau, comme bien d’autres bestioles, n’est pas capable de la conduite de détour.  Il n’y est pour rien, vous continuez à aimer les oiseaux, les chants des oiseaux au printemps.

 

Et nous ? Et nous, les humains, comment on se débrouille avec cette conduite de détour ?

Peut-être que faire des études, plutôt que de gagner de l’argent tout de suite avec un travail qui ne nous plait pas trop est une conduite de détour ?

Mais si on ne peut pas faire d’études, parce qu’on n’a vraiment pas les moyens, pas de soutien, et qu’il faut bien se loger, se nourrir, et que c’est pas de notre faute si on n’a pas le choix, si donc on fait un boulot alimentaire, pour plus tard faire autre chose qui nous convient, c’est peut-être aussi une conduite de détour ?

Et si on continue toute sa vie un boulot alimentaire, pas choisi, est-ce que c’est pas aussi une conduite de détour, pour en fin de compte mener sa barque, rester vivant, le temps qu’on peut ?

 

Est-ce qu’écrire, c’est pas aussi une conduite de détour ?

Éviter de se cogner sur la même vitre. Aller jusqu’au bout du bout du grillage.

Des jours et des jours, des nuits et des nuits, des semaines, des mois, des années à gribouiller dans sa tête, sur des carnets, sur des claviers, c’est pas une conduite de détour?

Ecrire ce qu’on a à écrire, du mieux qu’on peut, même si c’est pas sûr que ce sera  publié, pas sûr du tout que ce sera reconnu, que ça vaudra la peine, c’est peut-être une conduite de détour ? Je me demande.

Se détourner des tristesses de la vie, de tous ses tourments, de tous ses désarrois, se détourner des grillages, des fenêtres fermées, et s’envoler. Ce serait chouette, non ? Alors s’il vous plait, vous qui êtes une personne bienveillante, ouvrez la fenêtre !

 

 

Détour en question (Antonia Soulez)

Il y a le tour

Le retour, et entre les deux un deux trois détours.

Par exemple des ronds de ficelle qui s’enroulent,

Bien volontiers,  amoureusement, ça love.

 

Je le voulais lui et le cherchais donc par les rues, je le suivais

Mais il me devançait indifférent.

Pour moi, un homme était une espèce rare, mystérieuse, très intéressante.

Comment l’aborder ?

 

A l’époque, on pouvait se cacher derrière les portes cochères, il n’y avait pas de code.

Un soir que je le suivai pour voir où il habitait,  j’eus une idée.

 

C’était le soir du 14 juillet, le bal du bout de l’Ile se préparait.

On entendait  fredonner “Love me tender !” qui plus tard ferait  tanguer les danseurs sous les étoiles.

Des musiciens  arrivaient pour répéter. Tout d’un coup il était là,

le dos tourné. Il regardait la Seine, au bout de l’Ile. Le jour tombait.

Comment faire ?

L’idée fut justement un détour. Un détour coquin qui n’aboutit pas.

 

A l’époque, on pouvait marcher pieds nus sur le macadam.

De même, on se baignait dans la Seine, en bas du square. Il suffisait de descendre

du pont par un côté. Enfin,  prudent ou pas, je le faisais.

 

Mon détour fut une question, une question posée  qui n’avait pas de sens.

Comme lorsque l’on est affolé et qu’on dit n’importe quoi.

 

Je fis le tour Je le vois encore avancer devant moi, sans se retourner.

Il avait la nuque de mon père en rêve. Celle sur la photo que j’avais,

l’unique photo de lui, étranger sans regard

Son tour de cou me paraissait énorme.

 

Il passa le pont Sully Morland, le mien, mon pont jusqu’à l’Ile St Louis

Et comme c’est facile de faire le tour,  par là, en contournant le bout justement,

Je revins sur mes pas à sa hauteur, de face.  Je vis autre chose que prévu.  Ce que je vis

qui me détourna, c’est rien sous l’imperméable, un imperméable léger, d’été.

 

Ma question s’enroula sur elle-même puis, en trois petits tours,  ce fut un noeud,

Un noeud qui  coula ma question, la question principale, avec pour verbe, un animal

Cet animal  nu sous l’imperméable.

Un soir de 14 juillet,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DÉTOUR DE MOTS (Christine Schaller)

Je voudrais te dire quelque chose

– Oui, je t’écoute

– Mais je ne peux pas te le dire comme ça, d’un coup, directement

– Pas de souci, prends ton temps

– Merci. Tu comprends, j’ai à cœur que la chose que je veux te dire te parvienne de façon à ce qu’il n’y ait aucune équivoque sur son interprétation. Je voudrais qu’elle soit énoncée clairement

– Bien, bien

– Et tu vois, je ne trouve pas les bons mots. Je ne sais pas où ils se cachent. Quand je crois en avoir attrapé un, il s’échappe sur le côté, ou alors il s’en va vers un autre qui ne m’est pas utile. Enfin pas utile pour ce que j’ai à te dire. Hors contexte, quoi. Alors je cherche ailleurs, un autre mot, ou une autre association de mots

– Mmh mmh

– C’est comme s’il y avait une déviation de mots. Tu vois ce que je veux dire ?

– Non

– Et bien … c’est comme quand tu veux aller rendre visite à Tante Agathe en voiture en passant par le périf et qu’il est bouché. Tu vois ?

– Heu non. Et tu sais bien que je n’ai pas de tante Agathe

– C’est juste pour l’exemple

– Quel exemple ?

– J’essaie de te faire comprendre pourquoi je n’arrive pas à te dire cette chose directement

– Bon, je t’écoute

– Bien, alors tu vois, c’est comme si je voulais aller chez ma tante Agathe par le chemin le plus court et le plus direct, et que j’étais contrainte à emprunter une autre route plus longue, une déviation. Tu comprends ?

– Bon mais est-ce que tu es obligée d’aller chez ta tante Agathe pour pouvoir me dire ce que tu as à me dire ?

– Non, c’est juste un exemple

– Ah

– Tu vois, les mots vont toujours ailleurs, ils ne vont pas là où on voudrait. Ou alors, ce ne sont pas les bons mots, il en faudrait d’autres

– Bon, mais est-ce que tu pourrais cesser de tourner en rond ?

– Ce n’est pas moi qui tourne, ce sont mes idées, enfin les mots, dans ma tête

– Ce que je veux dire, c’est que ça fait un moment que tu tournes autour de moi, de ce fauteuil où je suis assis. Je conçois que ça t’aide à réfléchir, mais c’est fatiguant, si tu pouvais t’arrêter …

– Ah ? Oui, pardon. C’est terrible, tu sais, j’ai l’impression que j’ai toujours quelque chose à dire mais que je ne sais pas comment le dire. Ou alors je crois que je sais et une fois que je l’ai dit je m’aperçois que ce n’était pas du tout ça. Ou alors pas tout à fait. Dans le meilleur des cas, ce n’est pas tout à fait ça mais presque. Il y manque un tout petit quelque chose

– Bah, à force de tourner autour du pot, tu vas bien finir par tomber dedans

– Je ne tourne pas autour du pot. Premièrement tu n’es pas un pot, même si tu es sourd, et donc je ne peux pas te tomber dedans. Deuxièmement, ce n’est pas moi qui tourne, ce sont mes pensées, c’est la chose que je voudrais te dire qui emprunte des chemins éloignés, sinueux, pour parvenir à mon esprit sous forme de construction grammaticale suffisamment claire et précise afin que je puisse te la livrer

– Ah

– Les mots sont déviés, ils n’arrivent pas au bon endroit

– Ah, je vois, ils sont restés chez ta tante Agathe

– Mais non, je ne suis pas allée chez tante Agathe !

– Ah non ? Mais tu m’as dit que tu y étais allée en voiture !

– Mais non ! Je t’ai dit que c’était COMME si j’y allais !

– Ah … Alors peut-être que tes mots y sont allés sans toi

 

                        Soupir     Un temps

 

– Finalement, je crois que je préfère ne rien te dire. Tu ne m’en veux pas ?

– Non, c’est pas grave

– Bon, ben je te laisse, il faut que j’y aille. Salut, au revoir, à bientôt

– Oui, rendez-vous chez tante Agathe.

DETOURNER LA TENSION   (Anne de COMMINES)

La langue se répète et manque parfois le lapsus. J’ai déjà dit : « stop aux non-dits » dit la langue-mère. Que comprendre ? demande la question. Ici s’absente de là pour ouvrir la matrice philosorphique. Détournez un compas et plongez en vous-mêmes, dit le metteur en signes. Faites un détour par vous-mêmes, dit la maîtresse aux cerveaux paresseux et autre bocaux évités par en-dessous. Feuilletez les anneaux, la grammaire des âges et passez votre tête dans un trou pour aérer votre sommeil, là où la nuit vous a cousu un songe… Rêvez, vous n’avez rien à prouver, dit la plaisanterie qui s’insinuait par-là. Exercez-vous aux infinis, même aux plus infimes, puis comptez dit le sablier pressé d’arriver. Sinuez parmi vos échéances, pensez à l’assurance de votre vie, mais soyez brefs, une seconde d’inattention pourrait anéantir l’orgueil des comédies humaines. Employez vos tensions et autres contorsions à des occupations utiles : escrime, réflexions, visites de l’immobilité,  contemplations avec dextérité et autres sagesses prêtes à vous respirer… Enfin, dialoguez avec votre psy pour mesurer la vitesse et la pression de votre pensée – il vous proposera de passer par la démesure. Oscillez donc entre Alice et les détours amnésiques qui vous abrègent. Pour détourner l’attention, il faut être diariste du bref !

                                                                                                          Anne de COMMINES