Ithaque Constantin Cavafy

Traduction de Marguerite Yourcenar

Quand tu partiras pour Ithaque,

souhaite que le chemin soit long,

riche en péripéties et en expériences.

Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,

ni la colère de Neptune.

Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes,

si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer

que par des émotions sans bassesse.

Tu  ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes,

ni le farouche Neptune,

si tu ne les portes pas en toi-même,

si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long,

que nombreux soient les matins d’été,

où (avec quels délices !) tu pénétreras

dans les ports vus pour le première fois.

Fais escale à des comptoirs phéniciens,

et acquiers de belles marchandises :

nacre et corail, ambre et ébène,

et mille sortes d’entêtants parfums.

Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums.

Visite de nombreuses cités égyptiennes,

et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.

Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.

Ton but final est d’y parvenir.

M Train de Patti Smith (Mireille Diaz-Florian)

Pour ce buffet littéraire, je choisis de vous présenter le livre de Patti Smith dans la mesure où il s’inscrit dans le thème proposé. On pourrait croire que le titre où figure l’énigmatique majuscule M associé au mot train, suffit à métaphoriser une sorte de double détour : celui de l’énigme, celui du voyage. Mais mon propos va tout au contraire, laisser délibérément de côté cette hypothèse pour immédiatement franchir le seuil du titre et rendre compte de mon choix.

            Ce livre paru en 2016 chez Gallimard est organisé en courts récits illustrés des photos de Patti Smith, réalisées avec son polaroïd, technique héritée des années vécues auprès du photographe Mapplethorpe dont certains d’entre vous ont peut-être vu l’exposition au Grand Palais en 2014. Patti Smith a qualifié ce livre de «carte de mon existence». La table des matières est intitulée Stations et ce terme révèle bien à mes yeux ce chemin, qui, sans être un chemin de croix, n’en est pas moins un parcours, jalonné d’étapes fondatrices d’une existence et révélatrices d’une écriture. Il s’agit d’un texte autobiographique qui révèle une vie d’écrivain ou plus exactement les tours et les détours du travail d’écriture. Je choisis cet aspect pour la cause du BL Je n’ai pas les textes traduits de ses chansons.

            L’auteur nous invite à la suivre de place en place. En ce sens l’expression carte de mon existence est magistralement illustrée par la dimension géographique des récits.   De Manhattan à Londres, Tanger, Mexico, Moscou, Berlin, St Laurent-du-Maroni, Paris… Patti Smith propose un trajet où chaque lieu condense un temps littéraire. Parmi ces lieux, j’aborderai le café et le cimetière. Je terminerai cette déambulation, en tentant de la relier au processus d’écriture qui m’intéresse particulièrement et se relie au thème de ce soir.

 

Le café (la tasse et le lieu)

 

            Il s’agira, outre son addiction au café noir, de lieux très précis comme le café Ino qui débute ce livre (Texte 1 p15) dans Bedford Street. Elle le fréquente quotidiennement, elle y occupe une place quasi réservée. (Elle raconte son exaspération lorsque par hasard la place est occupée.) Outre la consommation de café et de toasts à l’huile d’olive, ce lieu est un des lieux de l’écriture de Patti Smith. Il  est le lieu, où elle va pour écrire, où elle écrit, le lieu qui suscite l’écriture, consubstantiel à l’acte d’écrire.

            Le café est d’abord symbolique de l’univers des écrivains, (comme dans sa vie, l’hôtel Chelsea où le patron se faisait payer en tableaux sera celui des peintres. Elle y vit avec Mapplethorpe à une époque où elle- même peint) Elle raconte comment en arrivant à NY, le Caffè Dante marque une entrée dans le monde des écrivains.

Texte 2 p.17 le café Ino n’existait pas…)

            Il y aura ainsi dans ce livre, des aller-retours constants entre les écrivains qu’elle admire, Nerval, Rimbaud, Genêt, Camus, Boulgakov, Akhmatova, Maïakovski etc et ceux qu’elle rencontre: Burrough, Kérouac, Alan Ginsberg, Sam Sheppard. Il y aura les cafés des  villes où elle se rend. Elle les nomme à l’envi et les noms deviennent comme les noms de rue, de stations de métro, de gares, et des lieux réels, et un espace littéraire. Café Pasternak, café Zoo à Berlin, café Collage à Los Angeles, le Woo Café, Ocean Beach Pier, café Hugo, place des Vosges, gare de Paddington, stations West Fourth Street, Kita-Kamakura… Liste poétique des noms, où l’on retrouve l’écho de Sur la Route de Kérouac.**

 

 

2) Le cimetière des écrivains

Les cimetières où elle se rend constituent un rituel de célébration des écrivains, lien puissant de tout écrivain avec les fantômes qui peuvent hanter nos rêves, nos bibliothèques, nos vies, nos pages blanches. Elle est allée dès l’âge de 26 ans sur la tombe de Rimbaud  Texte 3  page 283 J’avais 26 ans. Elle se rend sur la tombe de Silvia Plath en Angleterre, de Wittgenstein à Cambridge, d’Akutagawa au Japon, de Bertold Brecht à Dorotheenstadt. Elle écrit ainsi Texte 4 page 70

                L’hommage rendu à Jean Genêt est significatif dans ce livre, parce qu’il ouvre un premier souvenir qui est le voyage qu’elle fait avec son mari le guitariste,  Fred « Sonic » Smith, en Guyane. Texte 5 page 19. Ce sera plusieurs années plus tard, qu’elle se rendra au Maroc sur la tombe  de Jean  Genêt  dans le cimetière chrétien de Larache au Maroc Texte 7 p. 259

            Le rituel implique de laisser une trace sur la tombe, de parler à l’écrivain dans l’outre tombe, de chanter sur celle de Brecht, de photographier le lieu, d’enfouir dans le sol les petits cailloux du bagne de Guyane, et lorsqu’il s’agit de la maison de Frida Kahlo, la Casa Azul, à Mexico, de photographier son lit, ses béquilles, une robe. Ce sera également la machine à écrire de Hermann Hesse, la canne de Virginia Woolf.

3) Les détours de l’écriture.

 

Il s’agit d’une écriture liée à l’errance comme à l’installation au café, parfois dans la chambre, la sienne, ou celle d’un hôtel où elle s’enferme plusieurs jours. Elle peut alors rester des heures devant des séries télévisées dont les personnages vont hanter ses textes. C’est une écriture du voyage, qui peut même devenir l’unique signification du voyage : partir écrire, écrire du fait même de partir. L’écriture se nourrit constamment du mouvement de l’intuition,  de la disponibilité à l’instant, du collage des situations.

L’épisode à Berlin d’une conférence dans l’association Alfred Wegener en rend compte. Cette association, dont elle est devenue membre par hasard, conserve la mémoire de ce spécialiste des zones polaires mort en 1930 Elle est censée faire une conférence scientifique, mais elle se laisse emporter par son imagination poétique et invente les derniers instants de Wegener dans la neige. Elle ignore les protestations du public qui attend un témoignage fondé sur une recherche, parce qu’elle est dans « un état de communion » avec Wegener. Lorsque la responsable de l’association lui demande une copie de sa conférence, elle avoue qu’elle n’a rien d’écrit parce qu’elle s’est laisser inspirer de « l’air ambiant ». Elle a bien quelques notes écrites au café sur des serviettes en papier. Rien qui puisse satisfaire la vocation scientifique de l’association.

            L’écriture de Patti Smith est celle de tous les détours possibles : le rêve, la rue, le café, les livres, l’instant saisi, l’arrêt sur image que concrétise dans le livre les photos de son polaroïd. Je vous invite à lire deux textes courts qui révèlent assez bien les détours qui ont nourri sa vie et son écriture  Texte 8 page 57 /Texte 9 page 276

 

Je vous souhaite une bonne lecture. J’ai laissé les références de pages dont je n’ai pas eu le temps de vous faire lecture. Les références sont celles de l’édition Folio. Enfin, je recommande son dernier ouvrage Dévotion paru chez Gallimard.

 

 

 

 

 

 

 

Mes cahiers de brouillard (Isabelle Minière)

J’aimais les cahiers de brouillon

On avait le droit de raturer, de gribouiller…

On n’arrivait pas à se relire

C’était des cahiers flous

Des cahiers bizarres

J’appelais ça mes cahiers de brouillard

 

J’y dessinais des sorcières qui ressemblaient à ma mère

Des fées qui ressemblaient à la mère que j’aurais voulu avoir

J’y inventais tout un tas d’histoires

Qui ne tenaient pas debout

Et me tenaient debout

 

Puis je passais et repassais la gomme,

De l’autre côté du crayon à papier

Pour me faire croire qu’on peut tout effacer

Et tout recommencer

 

Je soufflais sur mon cahier de brouillard

Regardais les petits bouts de gomme s’envoler

Et avec eux mes petits secrets, mes grands secrets

Et mes secrets de taille moyenne

Il en restait de vagues traces, impossibles à effacer

Sur mes cahiers de brouillard

Et dans ma mémoire

 

Le brouillard (Isabelle Camarrieu)

Laiteux, le brouillard donne la vedette aux sons : quand on est débrouillard ! Ainsi privée de son habitude de vue, l’attention s’en remet pour sa prévision, à l’aguet de l’oreille. Les objets baignent dans une absence – laitance ou latence ? et l’esprit d’hésiter : mais comment vais-je m’orienter ? Où est donc passé ce bloc qui d’ordinaire bouche le passage ? Me privant du plus large paysage ? Le bâtiment certes est escamoté : ce débouchage est approximatif car le regard ne débouche sur rien de consistant pour aller de l’avant. Gaz, volutes, vapeurs brouillent l’orientation. Une voix, un bruit de pas… Crissement de roulage, écrasement de feuilles, chuintement de l’eau… Le véhicule se découvrira porte ouverte pour une conduite à tâton sur la ligne blanchâtre de la chaussée… Jurons ! Y compris les relations, le brouillard brouille tout : jusqu’à notre joie d’ouverture à l’espace. S’en remettre au corps, alors ? Pour tenter en touchant de délimiter. C’est sans compter sur sa perfidie : moins dense que la fumée, il se joue des distances, reculant quand nous avonçons. Il est dans un double effet : trop fin pour nous aveugler de très près, il n’est écran que loin de la distance de l’écrin. Et pourtant dans sa capacité à détourer, il sait faire d’un détail, une pure intensité. Il régne non dans les coins, mais sur les confins : il s’épaissit dans l’infini !

Ecosystème du rêve, le brouillard absorbe : il prévient les angles de son coton, gomme les lancées de lignes. Tel l’esquisse, il suggère le monde coonu, intrigue l’indécouvert. Sur les montres intérieures, il amollit notre temps, dont l’aiguille hésite entre l’appréhension et l’émerveillement. En effeversence atone, la matérialité blanchie nous entoure d’ une evanescence  moussue, aspirant à l’aspirine, dans un bocal de vapeurs. Nous défaillons légèrement. Vaporeux, le béton ; éclaboussées de gaze, les vitres ; étêtées les tours dans leur plafond de coton. La ville s’ammarre aux fantaisies – chères à Fellini. Duvet lunatique, le brouillard fanstasque s’évase en crevasses. Par endroits, il s’effiloche, il fait des poches où les formes crument dévoilées, montre le monde tel qu’il fût, solide, massif, indestructible. Petit à petit : il nous est rendu.

Le brouillard est… ces mots hésitaient. Sur la peau l’odeur moite et acide. Dans son regard, la peur. Son cerveau lui semblait en fuite. Aucun moyen de remettre la phrase sur son ruban d’ordre. Jamais appris la gymnastique des synapses. Trop fatiguant. Comment réparer la fuite en avant ? Brumisation nerveuse, voilà l’impression impressionniste ? Conscience insaisissable. Les neurotransmetteurs devraient se disperser en un brouillon, bredouilla-t-il – euh brouillard par hasard ? Les yeux avaient beau constater, le corps sentir, la main saisir, le nez vaguement s’inspirer, rien ne venait. Dans les vaps, la pensée.

Ils me se parlaient plus. Tout le monde s’en était étonné. On les voyait auparavant comme cul et chemise. Une complicité si étroite les tenait, que tout le monde s’en sentait coupé. Ils se comprenaient sans même se parler. Tout le monde le constatait. Que s’était-il passé ? Pourquoi ce froid silence entre eux s’était-il installé ? Tout le monde en était intrigué. D’aucun frappait l’épaule de John , un grand gas bien taillé . Les filles prenaient des airs pour Pamela : allez, ne nous la fait pas ! on voit bien que ça ne va pas !  Il t’a fait plus que des avances, chuchotaient-elles en connivence. Tu l’as un trop chauffée ajoutaient les hommes à John sur un air de complicité. Non ! Répondez les deux à ses sous-entendus à leur goût trop biscornus. Ils ne s’entendront plus ! C’est ce que tout le monde en conclut. Pamela et john n’en pouvaient plus de leur familiarité malvenue.  Au bar, seul du village- le soir, ostensiblement, ils se tenaient écartés ;  quand ils se levaient tout le monde l’observait, leurs chemins dehors même se séparaient. Le mystère épaississait. Tout le monde regrettait, le temps de leurs amours parfaits. Car tout le monde aime à connaitre, des gens heureux , il faut l’admettre ! Qui n’aurait aimer s’entremettre, pour voir leur idylle renaître ? De quoi je me mêle pensaient ces deux là ! Nous vous stoppons halte là ! Agacés par cette insistance, Pamela et john voulaient tromper les apparences, pour vivre un peu en paix, sans leurs coups d’oeil rances, sans que tout le monde n’essaie à tout bout de champ de les épier ! Car les gens les gênaient avec leurs sourires et leur sollicitude marquée. Ils ont donc tout fait, pour laisser tous ces ringards dans le plus épais brouillard en leur faisant tout simplement croire qu’ils s’étaient et oui ! brouillés ! Mais je vous rassure, il n’y a là rien de vrai !

Ce sujet : romantique, le brouillard. Nappe de brume sur les étangs. Atmosphère  de Mystère ; tu peux le dire avec l’accent, de « hôtel du nord ». Tout ça c’est pipeau ! Voile et vapeur d’eau. Non la chanson médiatique, est répétive et funeste, telle que je la décortique. Accidents à répétition. Brouillard et verglas. Carambolage à cinq, trente cinq deux victimes – toujours de trop. Mais est-ce le brouillard ou la voiture la cause de l’accident ? Où celle de celui ou celle qui est au volant. Au volant, ce serait plus marrant, on pourrait en l’air d’un coup judicieux s’éviter au lieu de se foutre vraiment en l’air. Chaussée glissante, car le brouillard dès que ça touche la chaussée ça fait quoi, de l’eau qui gèle vite fait. Un suraccident a dit le procureur ; 50 véhicules percutés et un nombre de morts déplorables à la clé. Et les pauvres gens qui n’y voyaient goutte dans cette purée de pois ont voulu traverser pour se mettre en sécurité : bien sûr, les automobilistes qui continuaient de rouler, ne les ont pas vu et les ont percutés. Alors le brouillard, tu m’excuseras, mais Brocéliande et compagnie c’était bien quand on se promenait à pied ! Et encore dans les bois sur terrain plat. Bon, alors moi je dis : attitude et prévention : rester chez soi au chaud et regarder distraitement le brouillard s’étaler sans aucun risque de se vautrer ! Avec une bonne tasse de thé, c’est la façon la plus prudente de passer cette sale journée.

 Impressions glauques, le brouillard (Dominique Zinenberg)

Dans le brouillard s’en vont…

 

Espaces aux aplats blancs, volutes, voltiges de coton,

 

Silence.

 

Cécité.

 

Dans le brouillard d’automne

 

Sanglots. Mélancolie.

 

Lignes perdues de rails ou de chemins. Boue du cœur et chagrin.

 

Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises.

 

Improbable esquisse et ce léger vertige du dessin noir et blanc

 

Un saut dans l’inconnu et perte d’équilibre

 

ou de mémoire,

 

perte d’entrain.

 

Un vide.

 

Plus de contours ni de limites,

 

Tout n’est qu’horizon, zone, no man’s land

 

Profondeur laiteuse, vaste comme les nuits. Nuit inversée sans lune, sans étoiles.

 

Vasque d’oubli, cet écheveau blanc qui perce et cerne de part en part

 

effleurant un

 

je ne sais quoi d’inquiétant,

 

de macabre

 

comme si dans ce décor trompeur aux yeux chassieux une main se posait

 

sur l’épaule

 

éraflant de sa griffe amère

 

nos illusions chatoyantes.

 

Dans l’ouvert sans nord, la corne de brume rappelle la cloche des morts ou un râle.

 

La nausée est proche.

 

Dans le chaudron bouillonnant, on broie du chagrin aux fumées âcres…

 

 

Pourtant, on ne sait après quel coma ou quelle fulgurance, l’espace aux aplats blancs a fait place comme par magie aux aplats bleus d’azur, aux formes nettes, aux couleurs de tambours et tam-tam…

 

Le brouillon est déchiré, jeté à la poubelle : la balle de soleil rebondit dans le jour.

 

 

 

 

 

Le buvard des images (Nicole Goujon)

Je ne sais pas où je suis… Je ne sais pas ce que je vois… Le ciel est soudain descendu sur la terre et ma route s’est perdue. Prudemment je ralentis. Stationne sur le bas-côté. Moteur arrêté. Anti-brouillards allumés.

Je me tiens immobile dans l’habitacle. J’écoute… Les corbeaux se sont tu. Léger souffle de l’air humide. Je me frotte les yeux; balaye le gris qui me cerne sans limites. Cherche des formes dans cette ouate étrange. Parfois des lignes apparaîssent; des silhouettes et des mouvements aussi. Mais ce n’est qu’illusion, effet de l’engourdissement du monde. Tout s’enfonce dans cette estompe.

Que fais-tu ?… Je m’entends parler d’une voix étouffée; on dirait la voix de quelqu’un d’autre… J’écris. J’écris et je cherche un visage… Un visage qui ne cesse de s’évanouir sur la page que blanchit mon haleine. Je fouille cette nuit qui menace de s’étendre encore. Je traque les ombres qui glissent et expirent dans le flou. J’écris là où se limite la vue, dans la densité humide, l’imprécision. J’écris sur le buvard des images.

Que cherches-tu ?… Ma voix insiste. Elle semble venir de loin, pourtant elle est comme une bête qui rôderait en moi… Je cherche un homme… Je me souviens qu’un homme m’accompagnait, me tenait la main. Puis, seul, il avait risqué quelques pas. S’était enfoncé dans l’épaisseur du rideau et s’en était allé sans que je l’ai vu disparaître. Son âme continue de rôder alentours. Je pressens son apparition entre les troncs dressés et les masses aux contours incertains. Je veille, corps tendu, exalté, sensibilité à fleur de peau.

On raconte qu’un jour de quasi fin du monde, de brouillard à couper au couteau, un homme avait sorti un canif de sa poche. Bras en avant il fendait le voile de sa lame… Il taillait son chemin. Jusqu’où est-il allé?

Que fais-tu ?… Je descends de la voiture. Me voilà debout pataugeant dans la vase collante.  Relève ma jupe, écarte les jambes, et pisse dans la lumière des phares !… C’est insensé… mais, soustrait aux observateurs, c’est beau ! Et ça coule de l’or à flot, et ça ruisselle dans les sillons vers la rivière, et d’étranges vapeurs montent en volutes des berges détrempées.

Le brouillard s’épaissit. Vraie soupe de sorcière. Je poursuis. A l’affût. A tâtons. Sur ta trace. Cuisses griffées par les ronces. Où es-tu ?… Des fantômes me frôlent. Des visages grimacent et fuient. Je file prudemment au creux des ornières. Frissonne. M’égare.

Je ne sais plus où je suis… Je ne sais pas si je te reverrai…

L’invisible paysage me piège. Je m’enfonce aveuglement dans le temps.

PAROLES DE FERNANDO PESSOA (Patrick Quillier)

Il parle du brouillard où vibrent

Les nuances, surgissements éphémères,

Présences tout juste compréhensibles

Dans l’absence résonante de leur

Être.

 

Il parle du brouillard où les formes

Se préparent lentement à briller

Lors d’une maturation sourde, lente,

Profonde.

 

Il parle du brouillard sans fin

Qui plonge les idées en léthargie

Et fait des sensations un filigrane

Evanescent où l’on discerne mal

L’héraldique de la pensée altière

Et raffinée.

 

Il parle du brouillard

Pour parler d’un pays dépossédé

De lui-même et rongé par une attente

Démesurée bien au-delà du temps

Et de l’espace, l’attente infinie

D’un retour splendide et spirituel

A la vraie vie, la vrais paix, la vrais joie,

Le vrai commencement.

 

Il parle

Du brouillard qui saisit toute émotion

Intranquille dans la folle spirale

De la course vers du sublime.

 

Il parle

Du brouillard ou bien c’est le brouillard même

Qui parle en lui, telle une voix de la

Nature, une voix de tout le monde,

Une voix de personne, de partout,

De nulle part.

 

Il parle du brouillard

Pour mieux parler du Portugal et de

Lisbonne, des tribulations de ses

Compatriotes sur les mers, dans le

Monde, dans l’histoire, pour mieux

Parler

Du cœur commun, constant,

Communicable,

Par quoi l’humanité sait se hisser

Au-delà d’elle-même, en prenant pour

Modèle de logique à plusieurs pôles

Les battements, scandés toujours de

Neuf,

En iambes inégaux, de l’appareil

Circulatoire.

 

Il parle du brouillard

Et l’on entend alors toutes les voix

Des mondes vivants et des mondes

Morts.

 

Il a de nombreux  noms et il n’en a

Aucun, car dans sa voix résonnent

D’autres

Voix, raisonnent d’autres pensées qui

Sont

Des pensées autres, pensées de cet

Autre

Qui raisonne-résonne à l’infini

Dans les mondes vivants et dans les

Mondes

Morts.

 

Il dit que la mort n’est qu’un tournant

Sur le chemin.

 

Il déplore l’écart

Qui nous sépare de nous-mêmes, et

Chante –

En convoquant dans son poème

Quelques

Grands maîtres de la langue

Portugaise,

Des langues anglaise et française

Aussi –

La gloire d’être un vide qui s’anime

D’une musique immense bien

Qu’infime.

 

Il chante en nous chaque fois que

L’esprit

Fait se mouvoir toute la masse inerte,

Chaque fois que la table d’émeraude

Sert de tremplin aux sauts de notre

Danse,

Danse des identités en maraude,

Qui se joue bien de l’engrenage étroit

Où sont broyés prolétaires et rois.

 

 

 

 

Mes brouillards petits et grands (Florence Ovaere)

Le brouillard sous les phares s’efface quand on avance, la montagne et la glace, l’asphalte et le torrent,

Il y a des brouillards de vacances, des campagnes aux falaises, avec toutes leurs nuances qui nous mènent à la mère.

 

Il y a nos brouillards de l’enfance, les yeux mouillés de larmes et de sommeil,

Il y a tes brouillards de faïence, le nuage dans le thé, ton visage défait, l’amer de tes regrets,

Il y a des brouillards de démence, les mots qui se perdent, la vie qui se dilue.

 

Il est aussi un brouillard de clémence, la beauté dans la glaise, la lumière diffuse, un carré bleu, le  ciel immense,

Lactation d’Eve et de lune,  la vie qui recommence.

 

Je ne connaissais par les brumes de Savoir, j’étais née par temps clair, au Sud, en été…

Toute une vie de lumière, élargir la conscience, défier l’horizon !

Considérer l’ombre, cerner les détours étaient ma part aveugle,

Cet autre moi qui avance à tâtons et s’enroule de nuages.

 

Dire le ciel et s’enraciner. Trancher le flou, dessiner l’arbre, servir le spectacle vertical, calfeutrer les armures…

Tranquilles, mes armures, ne bougez plus !

Je sais que vous voulez couper le vent, contrer la brume  et recouvrir les blessures.

 

 

Florence OVAERE

Inédit de février 2019 écrit pour le Buffet littéraire.

CHUTE LIBRE

Anne de COMMINES

 

  • Vous sentez ?
  • Quoi ?
  • On perd son temps !
  • Mais non, ce sont des trous dans le temps !
  • Où le brouillard s’engouffre
  • Ben, oui, il cache les trous
  • Attention, vous allez tomber …. !!
  • Je suis déjà au fond du trou …
  • Dépression temporaire à tribord de votre boîte crânienne
  • A tribord de ma boîte crânienne, nous avons le néant vu de face
  • Avec vue sur la mort ?
  • Non … la brume cache le panorama …
  • Alors c’est sans gravité … ?
  • Je chute au ralenti dans mes brumes fragiles, c’est la loi de la gravité
  • Peaufinez vos brumes, détourez-les, ajoutez des pointillés et suivez-les ….
  • Le brouillard m’en empêche
  • Tirez un trait définitif et tournez la page !
  • Pour moi, elle sera toujours blanche … !!
  • C’est un bon début !!

 

Buée d’amour (Agnès Adda)

Ce serait une journée d’amour.

 

Une brume généreuse

Où ne point rien d’inconnu

Et notre enchantement suspendu

A quelques chères météorites.

Dans l’éclipse blanche,

Glissées du panorama

Nous charmeraient

Voyageuses

Nos plus douces attaches.

Si claire, si bienfaisante

Cette buée aérant l’espace

Et nos cœurs flottants

Nos liens assouplis

Comme couple de nénuphars !

Toute proche, la silhouette

Du premier arbre reverdi

Vainqueur de l’épreuve du gué.

Sur un escarpement d’oubli

Au zénith, dirait-on

Le radiant de notre comète.

Profond, l’horizon du jour d’amour

Quand une ouate voile l’autre rive

Ensorcelant ses atours

Qu’une gaze amène

Enveloppe l’or des coupoles

Embrasse l’ajour des tours.

Sous les reliefs de convenance

L’appel bénin de la blancheur ?