Les cavaliers de l’échelle (Nicole Goujon)

La nuit était tombée, et quelques lueurs rouges traçaient l’horizon
J’étais assise face à la mer, engourdie
La ligne devint bleu foncé, presque violette
J’étais comme statue de sable

… c’est alors que je les vis sortir de derrière la dune. Formes mouvantes et sombres. Silencieuses. A la queue leu leu. J’ai longuement frotté mes yeux… Un petit garçon, puis deux, puis trois, puis quatre, puis… Chacun chevauchant un cheval en bois. Plus exactement un bâton qui creusait un sillon dans le sable. Ils s’arrêtèrent au bord, et la mer lécha pieds et pattes alignés derrière un tracé d’écume. Tous en position d’attente.
Je fixais la mer. Je retenais mon souffle. A quelques mètres du rivage, je vis une échelle fendre les vagues mourantes, s’élever au-dessus des ombres liquides, se dresser au plan des ondulations, et, décharnée tel un squelette, se découper noire sur le noir du ciel. Une longue, très longue échelle ; le cou ajouré d’un monstre marin… Quand elle fût complètement dressée, les jeunes cavaliers s’en approchèrent calmement. On eut dit un théâtre d’ombres, la découpe de marionnettes sur un jeu d’horizontales et de verticales. Les cavaliers attachèrent leurs montures au pied de l’échelle. A la force des bras, se hissèrent lestement jusqu’en haut. Le plus petit perché sur le barreau le plus élevé, les autres s’échelonnant sur les barreaux inférieurs, jambes pendantes, l’eau dégoulinant des corps. Visiblement cet exercice leur était facile et coutumier. Ils observaient mais ne se savaient pas observés. Je n’osai faire un geste, fascinée par la magie du moment, à l’affût du suivant… Une telle mise en scène ne peut pas durer, me dis-je. Une telle émotion, une telle beauté, doivent s’effacer.
L’échelle tenait droite malgré le poids des enfants-cavaliers. Un troublant jeu d’équilibre sur cet édifice précaire. Une immobilité dérangeante, en attente. Que regardaient-ils de là-haut ? Que préparaient-ils ? D’ordinaire les enfants ne restent pas tranquilles longtemps, ils bougent, ils bougent au point de faire basculer les échelles !…
Mais, qu’ont-ils vu soudain qui les firent se dresser sur leurs barreaux ? Ils étaient comme au garde à vous, attendant les ordres. J’ai entendu une sorte de sifflement, un oiseau de nuit peut-être… et d’un même mouvement je vis les corps plonger, s’enfoncer dans les ondulations des vagues, s’éloigner, puis disparaître. La nuit avait incorporé les figurines mouvantes.
Le temps s’étirait… Toujours attachés, leurs chevaux piaffaient d’impatience. Ils s’ébrouaient, s’énervaient, si bien qu’à force de tirer sur leurs licols et leurs longes, ils déstabilisèrent l’échelle qui chancela, s’inclina, et s’enfonça à son tour dans les flots bouillonnants.
J’ai vérifié, plutôt dix fois qu’une, que l’échelle avait sombré.
J’ai récupéré les bâtons des cavaliers dans les vagues.
J’ai mêlé leurs crinières à l’écume, et mes larmes au sel de la mer.

Le haut de l’échelle (François Minod)

Quand on a réussi à se hisser au sommet de l’échelle sociale, on n’a qu’une envie, c’est de scier les barreaux pour ne pas redescendre.
                          *

Il se déplaçait toujours avec sa petite échelle sous le bras. Et quand on lui demandait pourquoi il se déplaçait avec son échelle, il répondait qu’il ne pouvait pas imaginer une seconde être privé de la possibilité de grimper à son échelle.
Et il ajoutait:

  • Ça change le point de vue quand on est au sommet de l’échelle.
  • Certes, mais encore faut-il pouvoir y accéder lui retorquait-on.
  • C’est pour cela que j’ai toujours mon échelle avec moi.
  • Et vous l’avez déjà atteint le sommet?
  • Non, mais j’y songe.
  • Comme Jacob ?
  • Oui comme mon père.
  • Vous êtes Jacobson.
  • Oui, je suis le fils de Jacob.
  • Une famille d’alpinistes, en quelque sorte ?
  • Oui, nous cherchons les sommets.
  • In excelsis.
  • Oui, au plus haut des cieux.

Je la croyais avec moi Catherine JARRETT (3p)

Je la croyais avec moi
Je veux dire dans mes notes
Je l’ai cherchée partout
J’ai cherché le mot trait  le mot ligne
les mots parallèle  perpendiculaire mais elle n’est apparue nulle part.

Tout à l’heure 
devant les vieux pommiers fraîchement taillés
elle était là.
Enfin… 
l’une d’elles était là. 
Un peu large toutefois.
Je ne savais pas alors que la mienne s’était envolée
et j’ai repensé à la mienne, 
me réjouissant de la retrouver. 
Quelle erreur. 

Je l’avais pourtant peaufinée,
j’avais travaillé à la rendre plus harmonieuse 
je lui avais inventé des manques :
quelques brisures 
réparées bien sûr ,
je crois même avoir indiqué qu’il arrivait parfois malheur à certaines
et à leur occupant transitoire, évidemment,
et exprimé que certains les oubliaient : oui oui oubliaient abandonnaient, comme vous
voudrez, et ce, beaucoup plus fréquemment qu’on ne l’imagine,  il y a bien des gens qui oublient leur enfant dans une voiture,  
que le lierre, se développant,  les recouvrait, et que seul le hasard, disons
une tempête une pioche une débroussailleuse, que sais-je, permettait d’en distinguer
dans l’herbe haute ou contre les pierres fissurées d’une maison ancienne, un petit bras ,
parfois raide lisse péremptoire comme un I en majuscule, mais le plus souvent habité :
une ville, avec sa population blanche et molle circulant sous de hautes voûtes patiemment
élaborées dans des conditions que je n’ai encore jamais explorées. 
Il va sans dire que tenter de s’emparer de ce bras-là est pour le moins mal avisé. 
Il explose entre les doigts, se transforme en moignons, en grumeaux, suinte, pénètre sous les
ongles, et on le rejette au loin, dispersant la ville, ses galeries passantes, marchandes,
exterminant ses voûtes ancestrales et leurs habitants blancs et mous. 

Je disais donc que je la croyais avec moi, sur moi au chaud dans ma poche de poitrine,
prête à tout instant, 
nue et complaisante, 
à se livrer à mon regard, 
à mon oreille
à mon désir de perfection 
pour être re accommodée, allégée, un pied en plus un pied en moins,
mais pas de vers, non, pas de vers ..
prête également à se livrer à mon oreille, disais-je,
à mon intention de la faire chanter, juste s’il est possible, 
et elle commençait à chanter,
même quand je la peignais bancale, une jambe plus courte que l’autre ou édentée,
_ c’est bien sûr une image _, 
elle chantait joliment, elle rapportait des rêves, des contes ,
délivrait des histoires à dormir debout 
surtout quand elle filait vers le ciel, les pattes bien enfoncées dans le sol
et que son occupant éphémère se prénommait Jacob.. 
si élégante
et puis
arriva ce qui arriva. 

Je l’ai cherchée partout 
dans les milliers de notes fluides, volatiles,
d’une machine qui tenait dans ma poche de poitrine. 
La poche était toujours là
et la poitrine et la machine, 
mais , elle, 
s’était volatilisée , 
littéralement, et,
c’est le cas de le dire, 
envolée . 
En-vo-lée . 

À une échelle, me direz-vous, c’est peut-être ce qui pouvait arriver de plus beau. 

Grenouillages à grandes échelles ! fable (Francis d’Azay)

                     

Nymphéa ne s’écarte jamais de l’ombrage du ponton rivé à l’étang sauvage, où d’autres naïades, comme elle nues, se baignent au soleil loin du rivage.
Ne goûtant l’art de la nage, elle descend à reculons les degrés de l’échelle. Puis assure ses pieds sur le lit de sable fangeux, pirouette son corps vers le large, cale ses épaules aux barreaux noueux. Elle jalouse un peu ses amies aux batifolages et jeux de nymphes échauffées, alors que reins aux degrés, elle reste fraîche, elle.

Nymphéa voit cent libellules. Son regard embrasse papillons, reflets de nages au miroir des petites ondes qui lui transmettent les rires des naïades. Persiflages sans friture qui ne troublent pas son bonheur, ainsi plaquée dos à l’échelle du ponton où elle rêvasse des heures, en somnolant aux filandreux nuages, dans l’odeur de vase. Songeries bercées comme l’esquif dodeline au mouillage. Petits bateaux ont-ils des jambes ?… Elle écarte les siennes, n’étant coque de pêche, elle.

Nymphéa ne soupçonne pas que de lilliputiens têtards ancrés à ses cuisses, trouvent douce sa fissure bordée de mousse et, aveugles qu’ils sont, puissent d’un violent coup de flagelle gravir jusqu’à son faîte, sa plus secrète échelle.
Neuf lunes passées, médusée elle accouche d’un bien vulgaire immondice verdâtre qu’elle jette loin sur la grève, pour que les crécerelles s’en nourrissent.
Puis dans iris et roseaux elle disparaît, soulagée de ne pas tenir crèche, elle.

Nymphéa ne voit pas le magma bouseux bouger et tressauter, se craqueler, se fendre en débris d’où émergent des petites grenouilles aux yeux écarquillés, étirant pattes, bras, qui font toilette, tirent leurs langues, s’entre-lèchent, elles.
Propres et loin des crécerelles, elles fuient grève, étang, ignorent leur mère-fée.
Elles sautillent et brossent la lande, puis filent sur des champs de lin plantés, poursuivent encore, attirées par de hautes silhouettes qu’elles voient échelles.

Nain fait « ah ! », en les accueillant à l’orée d’arbres qu’elles s’imaginaient grimper.
Le valet gnome attendait grenouilles sans mère, nées du lin pour être présentées à Merlin, c’était écrit, au fin fond de la forêt de Brocéliande où il crèche, lui.
Dès qu’il les voit, il n’est pas enchanté… Sept pour six de prévues, quel raté ! Il n’a que six échelles conçues pour six grenouilles à transformer en jolies fées, à doter d’un attribut magique pour qu’elles interviennent près de gens à aider.

Première, Fée Jardinière avec cisailles, sécateur, taille du haut de son échelle d’or les inaccessibles lierres et chèvrefeuilles ; en rabat aux trop fières glycines.
Sa vie n’étant que dans les cimes, jamais elle ne bêche, elle.

Seconde, Fée Cueilleuse munie de paniers et corbeilles tressés en fils d’argent, récolte sur son échelle d’or. L’hiver aux oliviers. L’automne aux treilles des vignes, aux poiriers. S’occupe l’été des abricots, cerises, pêches, elle.

Troisième Fée s’engage altière pompière. Préposée d’office à sa grande échelle d’or, sauve prodigieusement des vies en s’engouffrant dans les feux sans crainte que la chaleur ne la dessèche, elle.

Quatrième, Fée Prieuse fait la tournée des couvents en ruine, s’aide de son échelle d’or pour monter sur des chaires sans plus d’escalier.
D’où dans le vide, elle prêche, elle.

Cinquième, Fée Ramoneuse reprend le rôle de Cendrillon, toujours affable mais ici avec son échelle d’or. 
Adieu citrouille, bonjour cheminées. Sans plus d’espoir de carrosse, se déplace en modeste calèche, elle.

Sixième, Fée Corsaire se bat sur les mers. Elle passe à l’abordage avec son échelle d’or pour remettre de l’ordre sur les navires, entre La Rochelle et les Seychelles.

Septième, restée grenouille à échelle de bois, travaille pour un météorologue thermal. Elle l’abrutirait, s’il comprenait qu’elle glousse les trois quarts du temps « merde à Merlin ! ».
Il préfère qu’elle lui mette la pression en coassant « atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » quand elle descend ou monte dans son bocal.
Frustrée d’une échelle d’or, elle ne peut que faire son Arletty en ambitionnant un Golden Globe…
Quand même du genre pimbêche, elle !

Hou…wa…hou… Je m’étire en me réveillant allongé entre mon Larousse et Le Robert, vautré près du Littré sous l’échelle de ma bibliothèque.
Ah je n’ai pas dû dormir longtemps car surchauffé, le dictionnaire de rimes fume encore… Ai-je donc rêvé toute cette histoire, la tête sur Bescherelle ?…
Pourtant ma fable pour le Buffet Littéraire est là, écrite, posée à mes côtés…
Je la lis…
Perplexe en bas des échelons, je la considère un peu trop tiré par les cheveux.
Vais-je la récrire ?… Mais je suis à tel degré fatigué !… Si elle n’enchante pas mes amis, ce sera tant pis ! Je vais me coucher…
Pour ce soir c’en est fini, je tire l’échelle ! 

Basculement de l’échelle (Davide Napoli)

Chute de l’écho
transpiration du bruit
bruissement de la durée
paysage de la faille
atteinte des absences
au bout du pli la fusion
souffle de la lame / sang à perte de vue
suspension de l’ombre
rythme de l’informe
lumière glissante
fuite de la tension
ligne du fond amnésique
étouffement d’ailes
oubli du temps
écrasement de l’espace
danse de la salive
hasard du vide
rythme de l’obscène
silence des entrailles
encres fugitives
jouissance d’immense
espacement de la peur
explosion du souffle
échos en accélération
digestion de l’invisible
équilibre de l’incompréhensible
cris sans souvenirs
prolifération du ça
résistances irréversibles
langues terminales
transparence des organes
rupture des fluides
disparition de l’indicible
renversement de l’infini
silences allergiques

Françoise Bernard

A fin de plaire à la belle Annabelle
Il lui fait la courte échelle
Mais elle, que fait-elle ?
Elle s’en va à tire d’ailes
Telle une hirondelle
Le laissant à terre, sans rime ni voyelle

Échelle de nombre (Isabelle Camarrieu)

Les nombres premiers ne sont pas les plus commodes, alors par où commencer ? Mais par les nombres entiers, au moins vont-ils d’un pas régulier, pour les barreaux de mon échelle afin de les régler. Car les premiers, ne sont pas du tout réguliers dans leurs écarts pour permettre de grimper en mesure bien écartée. Les nombres premiers sont primesautiers dans leurs façons de se répartir en intervalles des plus irréguliers, ils feraient des instruments foutraques, pas du tout adaptés à un gamme harmonique, sans nous faire tomber dans les comas des gammes exotiques, nous aurions l’oreille branchée sur la musique du hasard… de leurs intervalles ultra-irréguliers : de quoi se louper au lieu d’aller vers les sommets. Une échelle à se faire taxer de danger, avec excès d’accidents face à autant de barreaux prêts à se dérober. Ne parlons pas des décimaux, pas du tout adaptés à notre construction pour se hausser en toute sécurité. Perfides avec leur précision après la virgule ils amincissent le réel, ils écroulent le monde tangible : alors sur quoi prendre appui, si les barreaux fondent comme la pluie ? Nous voilà le pied posé sur des trous de sable en train de s’effondrer – comme aujourd’hui la paix. Ne prenez pas les décimaux pour des animaux bien dressés : ils n’ont rien de nombres discrets. Ceux-là doivent être entiers dans la plupart des cas ! Ils ont juste des places assignées, est-ce pour cela qu’on les nomme discrets ? Je ne le crois pas !
A ce stade, mon échelle ressemble à un sacré chantier et si vous avez encore la force de m’écouter je crains bien vous avoir perdu au lieu de vous conduire, comme convenu avec mon échelle tendue, vers les nues !
Allons jusqu’à la révolution copernicienne – qu’à cela ne tienne ! Ne regarder plus l’échelle sous son aspect pratique ascensionnel, renversez votre point de vue : attention, l’échelle renversée -Copernic bascule – reste pratiquement identique à elle-même…: encore doit-elle être droite, bien plus difficile est de la pratiquer lorsqu’elle est en v. (Copernic ta mère). Sur le côté encore, l’échelle, on pourrait la penser comme autant de hublots. Oui vous êtes sur la voie, pensons les intervalles et non plus les barreaux. Car la forme prépondérante de l’échelle est le vide. C’est nécessaire et commode pour y insérer les pieds. Le vide donc. A l’échelle la plus petite, je veux dire la quantique, le vide règne en maitre. Le vide -pas le vrai, disons le monde des distances. Car à cette échelle du minuscule, l’onde devient particulaire si et seulement si, on la mesure. Imaginez un peu l’enfer si au moment de poser le pied sur le prochain barreau vous étiez obligé de sortir le mètre-ruban pour mesurer la barre où poser votre pied pour la rendre tangible ! Ces conditions de survie pousseraient l’homme à une main dominante superpuissante ! Obligerait à bricoler l’articulation trop raide de nos vertébres ? Et là ne s’arrête pas le cauchemar du monde des nanoparticules : les voilà soumises à des paliers de formes – fixés par la fonction psi : 1 2 3 4 formes d’ondes : où le pied risque de se noyer.
Et ne me demandez pas pourquoi j’ai choisi cet univers là pour vous parler de l’échelle, j’aurais pu choisir le temps universel, les distances, la carte et le territoire mais, c’est sans doute son rang premier, pour dénombrer pour tout compter, qui m’a attirée.

Au pied de l’échelle (Danielle Marty)

Au pied d’une échelle
dressée vers la lune
le clown Auguste
sourit

Au pied de l’échelle
dressée vers la lune
un masque blanc
barre le sourire d’Auguste

Au pied de l’échelle
sans barreaux
le clown se penche
vers la lune tombée

Près de l’échelle
tombée
le masque blanc du clown
se noie dans la lune

Sur le visage blanc
de la lune
le sourire du clown
dessine une échelle

Sur l’échelle des salaires

Avant même d’accéder
au pied de l’échelle des salaires
il y a
des cordons de concours
des barrières de bureaux
des montagnes de formulaires et de dossiers
des pluies de numéros de code et de passe
où l’échelle d’une année ressemble
à une éternité cosmique

Quand tu atteins
le pied de l’échelle des salaires
il y a
les barreaux que tu t’efforces de gravir
et qui te cassent le dos
les humiliations que tu dois subir
et qui mortaisent ta dignité

l’enfilade des promesses feintes et des illusions
qui s’apparentent aux millions de naines rouges
mourant chaque jour dans l’univers

Si bien qu’à la fin tu t’écries :
tout compte fait, je préfère rester
au pied de mon pommier
lui au moins il donne des fruits
et on y palabre sans faire la queue
mais comme il n’y a pas de pommier
dans ton quartier
tu n’as plus qu’à planter ta chaise
au bout du quai treize de la gare du Nord

Certes, au lieu de t’évertuer à escalader
les barreaux les uns après les autres
tu aurais pu secouer l’échelle
comme on secoue un pommier 
dans le second cas
aussitôt la pomme tombe
ce qui est très rare
pour celui qui s’accroche au sommet

Au lieu de viser la cime de l’échelle
te voici
au bout du quai à l’horizontale
décidée à lire dans le regard des gens
les traces de vie
les jardins sans flore
les aboiements sans chien
les mots d’amour sans lettres
te voici
prête à épouser l’absence
à rire des faux devoirs et des folies altières
à voyager en pensée
en écho des voix des ombres qui passent
et à écouter la langue des autres
dans le brouhaha des départs

au bout du quai treize de la gare du Nord
tu apprends au fil des jours
à aimer toutes les gares
celles d’où l’on part
comme celles d’où l’on vient
tu apprends
à te taire
à te perdre
avant de t’effacer tout à fait

Compte-rendu du Buffet littéraire du 24 février 2022 (L’échelle)

Le prochain BL aura lieu le jeudi 24 mars 2022 à 19h30. Le thème retenu est Vague. Gageons que l’actualité ne nous réserve pas une vague déferlante. En attendant, vive la poésie et la littérature.

Salutations littéraires et poétiques.

François

Son vol soudain suspendu (Agnès Adda)

Son vol tout soudain suspendu

Tu le devines au seuil

De quelque souffle

D’un parfum.

 

 

De la gorge invisible

D’une corolle des champs

Tu pressens l’accueil

Charmeur et capiteux.

 

 

Halte terrestre ou aérienne

– Qui évaluerait telle pesée

Au cœur de la fleur ? –

Avec ardeur il se repaît

D’un suc imperceptible.

 

 

D’élan conquérant, point 

Car il est juste de passage

Volage, volage…

Pauses sans calcul

Frissons insouciants…

 

 

Il dérive, dérive

Hors plan, hors page.
Tu évalues sa trajectoire

Tel un astrologue

Décans et ascendants.

 

 

Ailes ouvertes, ailes fermées

Empreintes silencieuses et fugaces

Sur les tremplins de l’air et des jardins.
Tu les recueilles éperdument

Dans les filets de ta poursuite.

 

 

Tu consignes et tu élabores

Leur trace poudreuse

Leur chatoiement fragile

Dans les croquis de ta mémoire.

 

 

Puis tu assembles tes calques

Diffractes les vides

Ponctues d’écailles pérennes

Ce qui a fui et tes oublis.

 

 

Minutieuse, tu épingles ce vol

La geste solaire d’un papillon.