Nymphéa ne s’écarte jamais de l’ombrage du ponton rivé à l’étang sauvage, où d’autres naïades, comme elle nues, se baignent au soleil loin du rivage.
Ne goûtant l’art de la nage, elle descend à reculons les degrés de l’échelle. Puis assure ses pieds sur le lit de sable fangeux, pirouette son corps vers le large, cale ses épaules aux barreaux noueux. Elle jalouse un peu ses amies aux batifolages et jeux de nymphes échauffées, alors que reins aux degrés, elle reste fraîche, elle.

Nymphéa voit cent libellules. Son regard embrasse papillons, reflets de nages au miroir des petites ondes qui lui transmettent les rires des naïades. Persiflages sans friture qui ne troublent pas son bonheur, ainsi plaquée dos à l’échelle du ponton où elle rêvasse des heures, en somnolant aux filandreux nuages, dans l’odeur de vase. Songeries bercées comme l’esquif dodeline au mouillage. Petits bateaux ont-ils des jambes ?… Elle écarte les siennes, n’étant coque de pêche, elle.

Nymphéa ne soupçonne pas que de lilliputiens têtards ancrés à ses cuisses, trouvent douce sa fissure bordée de mousse et, aveugles qu’ils sont, puissent d’un violent coup de flagelle gravir jusqu’à son faîte, sa plus secrète échelle.
Neuf lunes passées, médusée elle accouche d’un bien vulgaire immondice verdâtre qu’elle jette loin sur la grève, pour que les crécerelles s’en nourrissent.
Puis dans iris et roseaux elle disparaît, soulagée de ne pas tenir crèche, elle.

Nymphéa ne voit pas le magma bouseux bouger et tressauter, se craqueler, se fendre en débris d’où émergent des petites grenouilles aux yeux écarquillés, étirant pattes, bras, qui font toilette, tirent leurs langues, s’entre-lèchent, elles.
Propres et loin des crécerelles, elles fuient grève, étang, ignorent leur mère-fée.
Elles sautillent et brossent la lande, puis filent sur des champs de lin plantés, poursuivent encore, attirées par de hautes silhouettes qu’elles voient échelles.

Nain fait « ah ! », en les accueillant à l’orée d’arbres qu’elles s’imaginaient grimper.
Le valet gnome attendait grenouilles sans mère, nées du lin pour être présentées à Merlin, c’était écrit, au fin fond de la forêt de Brocéliande où il crèche, lui.
Dès qu’il les voit, il n’est pas enchanté… Sept pour six de prévues, quel raté ! Il n’a que six échelles conçues pour six grenouilles à transformer en jolies fées, à doter d’un attribut magique pour qu’elles interviennent près de gens à aider.

Première, Fée Jardinière avec cisailles, sécateur, taille du haut de son échelle d’or les inaccessibles lierres et chèvrefeuilles ; en rabat aux trop fières glycines.
Sa vie n’étant que dans les cimes, jamais elle ne bêche, elle.

Seconde, Fée Cueilleuse munie de paniers et corbeilles tressés en fils d’argent, récolte sur son échelle d’or. L’hiver aux oliviers. L’automne aux treilles des vignes, aux poiriers. S’occupe l’été des abricots, cerises, pêches, elle.

Troisième Fée s’engage altière pompière. Préposée d’office à sa grande échelle d’or, sauve prodigieusement des vies en s’engouffrant dans les feux sans crainte que la chaleur ne la dessèche, elle.

Quatrième, Fée Prieuse fait la tournée des couvents en ruine, s’aide de son échelle d’or pour monter sur des chaires sans plus d’escalier.
D’où dans le vide, elle prêche, elle.

Cinquième, Fée Ramoneuse reprend le rôle de Cendrillon, toujours affable mais ici avec son échelle d’or. 
Adieu citrouille, bonjour cheminées. Sans plus d’espoir de carrosse, se déplace en modeste calèche, elle.

Sixième, Fée Corsaire se bat sur les mers. Elle passe à l’abordage avec son échelle d’or pour remettre de l’ordre sur les navires, entre La Rochelle et les Seychelles.

Septième, restée grenouille à échelle de bois, travaille pour un météorologue thermal. Elle l’abrutirait, s’il comprenait qu’elle glousse les trois quarts du temps « merde à Merlin ! ».
Il préfère qu’elle lui mette la pression en coassant « atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » quand elle descend ou monte dans son bocal.
Frustrée d’une échelle d’or, elle ne peut que faire son Arletty en ambitionnant un Golden Globe…
Quand même du genre pimbêche, elle !

Hou…wa…hou… Je m’étire en me réveillant allongé entre mon Larousse et Le Robert, vautré près du Littré sous l’échelle de ma bibliothèque.
Ah je n’ai pas dû dormir longtemps car surchauffé, le dictionnaire de rimes fume encore… Ai-je donc rêvé toute cette histoire, la tête sur Bescherelle ?…
Pourtant ma fable pour le Buffet Littéraire est là, écrite, posée à mes côtés…
Je la lis…
Perplexe en bas des échelons, je la considère un peu trop tiré par les cheveux.
Vais-je la récrire ?… Mais je suis à tel degré fatigué !… Si elle n’enchante pas mes amis, ce sera tant pis ! Je vais me coucher…
Pour ce soir c’en est fini, je tire l’échelle ! 

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