Les « je » sont faits. (Dominique Zinenberg)

Je, qu’est-ce ? Un cor de brume, nuit-tempête et dés jetés, égarés.

 

Je, tremblement,

 

silence, dislocation, cris.

 

Des nuits de brouillards acides, des nuits d’ancêtres en fumerolles revenus.

 

Je-rêve, je-danse, je-paralysé, fragmenté, diffracté, pulvérisé.

 

Je-emmuré, J/E divisé, écartelé

 

Des landes, un fouillis de possibles et

d’effrois,

 

Il ricane le « je » qui vogue dans les bogues qui piquent. Une pelote, un hérisson, peut-être un oursin, coque fragile sur mer déchaînée.

C’est un truc de ouf ce je multiple indiscipliné, délinquant, trafiquant,

corsaire au-delà des embruns et chavirant

 

à coup sûr dans les eaux troubles des casinos de l’esprit.

 

Les « je » sont faits, défaits, ressac du désir et de la peine.

Dans la clairière, clair de lune-sorcière, chaudron bouillonnant, mijotant des egos sanguinolents, les « je » prolifèrent, libres enfin !

 

La démence, jamais loin, est un hôte conciliant je et autre, dans le salon cosy où l’on prend un thé entre amis.

Sur la table de jeux, d’à côté, le tapis de jersey vert attire le regard, dégage un fluide d’émois, une attirance fébrile comme si la chance attendait ou que le verdict des tarots, en ce mois sulfureux de brouillards, prédisait déjà la prolifération sans fin de masques ludiques profanant, piétinant, pulvérisant le « Je ne sais quoi » du je qui boite.

 

octobre 2019

JE c’est nous (AxoDom)

Bon… JE c’est moi, enfin c’est nous

car JE n’écrit pas seul.

JE écrit avec son frère et ils signent JE.

Et qu’est-ce que ça fait après tout ?

Qu’est-ce que cela change au fond.

Ben quasiment tout ! Puisque chacun de nous a son fond.

~~~

Montaigne dit à peu près

que de nos perceptions

le tout premier biais

vient de nos yeux, leur position…

~~~

N’étant plus des poissons

nos yeux sont placés du même côté

sur une face de la réalité.

Et qu’est-ce que ça fait après tout ?

JE, c’est vraiment notre sujet

Nous ne parlons guère que de cela

de cette image qui se fêla.

Voilà pourquoi je ne veux pas d’autre JE que toi

A quoi me servirait-il ?

Pourquoi poser un miroir devant un miroir

même sur un buffet littéraire qu’est-il ?

Et qu’est-ce que ça fait… après tout ?

« Un – un – deux, 1 de nous 2 » est là.

Alors JE te remercie François

JE viendra seul. Mon frère restera en moi

pour faire le tour de JE avec vous

Doit- JE apporter autre chose ?

~~~

JE ne suis pas mauvais !

JE non plus

Mais alors à nous deux…

Nous sommes comme des gouttes de pluie

se taillant un vif chemin

entre deux hachures du soleil.

Et c’est ainsi que ça vit

C’est ainsi qu’on dit oui

Que notre duonyme nous anime

« Dans l’espace infini je me tiendrai debout »

écrivait Andrée Chedid

et JE ajoute : « Sur nos quatre appuis,

aux quatre vents cardinaux ».

Nous sommes sortis à deux de la cuisse de Jupiter

labyrinthique euphémisme des testicules de nos pères

mais c’est pas un dialogue pour autant.

Entre parenthèse (Danielle Marty)

Je (   ) je (   ) jjjjjjjjjjjjjjje (  ) jeee euh euh euh euh euh euh

(soupir)

dès que je veut dire quelque chose qui la concerne de près

ça bugue dans sa (   ) tête

ça bègue dans sa bouche

à cause de la (     ) Ffffffffaute

la Faute impardonnable intolérable introooo

la Faute originelle

de n’être pas

conforme à

ma gé-né-a-lo-gie

à mon identité assignée

alors que je se sent tout à la fois femme homme enfant noire bistre myosotis amibe cendres loup éclair gouffre rivière point-virgule ou de suspension

 

et plus les jours déclinent plus ça empire

c’est sans doute pour être en accord avec le solstice d’hiver

que Je me tu(e)

chaque nuit de Noël

je me quitte             ou double

hélas je est astigmate

et

tu est myope

si bien qu’à chaque fois

je

me

rate

et qu’à force j’ai tourné vioque

mais la Faute est toujours là

je dois payer d’être non conforme

alors ?

l’année suivante

je recommence

un Noël j’ai même attendu les soldes

pour m’offrir une sortie de luxe dégriffée

cela n’a rien changé

 

sauf

ce jour d’automne très ancien

sur la plage déserte de Punta Umbria

où j’échouai comme un coquillage évidé

le soleil est au zénith

le sable mouillé claque sous mes sandales

je regarde au loin

et là

 

en plein jour

Je est passée par le chas de l’aiguille

de l’autre côté de l’espace et du temps

là où le chat de Schrödinger est à la fois mort et vivant

happée

par une

brusque disparition de           toute forme    couleur           et son

une

apnée de la pensée

baiser auquel la chute du monde serait suspendue

sourire de l’être à la fois un et multiple

parenthèse d’un Je évanoui

qui vibre comme un arc de joie entier

en bordure de la galaxie

 

qui sait

peut-être qu’un jour

ensemble

nous nous hisserons

hors du trou à crottes

en nous accrochant

aux deux croissants de lune

de la Parenthèse

avec un peu de chance

de là-haut

ébranlés par la splendeur du clair de terre

nous déciderons ensemble

de redescendre et

nous creuserons le sol

armés de ces seuls arcs

pour extraire l’esprit

de notre mère la terre

qui depuis des lustres nous répète :

 

La conscience de soi ne se déchiffre pas

elle est paysage fantasque

la conscience ne se prend pas

elle voyage à la cime des vagues

la conscience ne s’éclaire pas

elle entre dans la nuit qui porte en germe la lumière

la conscience n’est ni aiguë ni trouble

elle est sans commencement ni fin

elle est le deux qui ouvre sur le toi qui danses

dans le corps habité par le souffle du Faucon Kaokaoma

le toi qui chasses les orpailleurs

le toi qui parles

dans la langue des flamboyants des gazelles et des migrateurs

pour bâtir un monde où même l’amputé

peut retrouver l’usage de ses mains et de ses rêves

 

Sans titre (Serge papiernik)

La perfection est l’effet du hasard

Et ce jour là , l’horreur décrite dans la lenteur

pouvait rendre sans effort ni tension, 

la honte apparente , 

matière d’intensité inoubliable 

Le danseur à ce moment ne sait pas 

le véritable pouvoir de cet étrange lab

introduisant dans l’ IN , l’ombre venue

l’assassin , à l’angle du feu.

Comme si un de ses amis accueillaient le bras ouvert 

sur un geste inouï, la peste et la contagion.

 

 

 

La perfection est l’effet du hasard

Et ce jour là , l’horreur décrite dans la lenteur

pouvait rendre sans effort ni tension, 

la honte apparente 

matière d’intensité inoubliable et sans égal 

Le danseur à ce moment ne sait plus 

le véritable pouvoir de cet étrange lab

introduisant dans le ON , son ombre venue

l’assassin au coin du feu

comme si  votre ami le plus cher accueillait le bras ouvert 

 

sur un geste inouï, la peste et sa contagion

 

Histoires crues (Nicole Goujon)

« Qu’on lui coupe la tête ! Qu’on lui coupe la tête !»… Rien qu’à entendre…, ça fait mal ! L’ordre de la Reine de Cœur tombe au moment précis où, livres en main, je m’efforce de distinguer, et aussi de rapprocher, « crudité » et « cruauté », découpe du cru et découpe du cœur, cuisine végétale et cuisine sentimentale etc. Mais la particularité de la mémoire c’est de s’imposer, de bousculer le cours des choses et de nous dérouter d’une histoire à l’autre.

Se précipite alors et enchaîne immédiatement l’histoire d’un croquemitaine qui, sans prendre de gants, croque tout cru le nez et les doigts des enfants. C’est terrifiant et bien connu, les croquemitaines détestent les crudités, leur préférant la chair crue.

Je file et laisse cette histoire en souffrance car la Reine de Cœur hurle de nouveau « Qu’on lui coupe la tête ! » Qu’on décapite cette petite insolente ! Elle veut parler ? Qu’on la fasse taire ! Elle a des idées ? Qu’on les écrabouille ! Avec les idées il faut être radical ! Il faut les é-ra-di-quer, les raser, les arracher, sans ménagement aucun. Exécutez !…

Tandis que je m’efforce encore de séparer et de lier « crudité » et « cruauté »…, une déferlante, venue du fond de ma mémoire, verse en vrac des mots crus, des mots cruels, qui, jadis, m’avaient blessée, déchirée, fracassée. Tout ce que le temps avait réussi à enfouir et à anesthésier, me revient intact ! Je sens encore les griffes de ces paroles m’écorcher, s’enfoncer dans ma peau, et sillonner mon corps de douleurs. Ce n’est là malheureusement que banale cruauté, fruit du chaos de nos énigmatiques relations humaines, de nos orgueils blessés, de nos faiblesses, de notre part obscure et sauvage.

Mais j’abandonne un instant ces impasses de la vie privée, car une main noire plane au-dessus de la petite dormeuse et s’apprête à l’étouffer. Dans son sommeil, son indifférence au monde, sa confiance béate, elle n’imagine pas le festin que prépare l’ogre qui, rappelons-le, n’est pas végétarien !… Ce sale type obscène et cruel se délectera de son corps dans les bois. « Qu’on lui coupe les couilles !  Qu’on les lui pende autour du cou ! ».

Oui, je crie ! Je le dis tout cru ! Fini les précautions oratoires ! Le monde est cru, il faut écrire crûment, sans mâcher ses mots !

J’enchaîne…, je poursuis mon travail… et la langue faisant bien les choses, je découvre que « crudité » est l’anagramme de « trucidé » ! Qui l’eut cru ?

Cruella – isabelle Minière

J’ai oublié ton prénom.

Je l’ai effacé ; au propre, au figuré.

Je l’ai imaginé écrit sur un tableau noir,

un tableau d’école, sorti tout droit de l’enfance et de ses effrois.

Ton prénom, en toutes lettres, en majuscules.

Des majuscules impressionnantes ; écrasantes.

Tu prenais toute la place sur ce tableau.

J’ai détourné le regard.

C’était trop inquiétant, ces lettres qui me jugeaient si minuscule, si ridicule.

 

J’ai regardé l’éponge.

Sur le rebord du tableau, l’éponge toute mouillée, ruisselante.

Je l’ai attrapée, à pleine main.

Je n’ai réfléchi à rien.

J’ai agi d’instinct.

Je t’ai effacée.

L’eau dégoulinait le long de mes doigts, c’était bon.

Quand le tableau fut tout propre, tout brillant,

j’ai pris la craie blanche, senti son odeur d’enfance,

et j’ai écrit, en tout petit, le surnom que je t’ai choisi.

En minuscules, j’ai écrit ton nom.

Cruella.

 

Te voilà soudain si insignifiante.

Te voilà soudain comique, un rien tragique.

J’ai eu de la peine pour toi.

Personne ne choisit d’être cruel.

Il n’y a pas eu de miracle, tu n’as pas cessé d’être cruelle.

La cruauté, c’est le désir de nuire,

c’est jouir de nuire.

Je t’ai observée dans ce désir-là.

Conscient ou inconscient, je ne sais pas.

Personne ne se revendique cruel.

 

Il y a eu un miracle.

Un miracle minuscule, comme les lettres tracées au tableau.

Tu es devenue minuscule, Cruella.

Ridicule Cruella.

Je t’ai regardée faire, je t’ai regardée dire.

Je n’avais plus peur de toi,

tu pouvais me dire n’importe quoi.

Ce n’était pas grave,

ce petit mot me protégeait de toi, à jamais. Cruella.

 

Un jour ou l’autre, Cruella,

on ne sera plus que poussière, toi et moi.

On ne sera plus rien,

à part de vagues souvenirs dans la tête de quelqu’un.

Alors à quoi bon ? Á quoi bon se déchirer entre futures poussières ?

 

Soudain je me souviens de ton prénom,

celui que j’ai effacé.

Je voudrais penser à toi, avec ce prénom-là.

Peut-être que ce jour viendra ?

En attendant, porte-toi bien, Cruella.

La cruauté (Isabelle Camarrieu)

Enfant, adolescente, adulte, encore protégée dans une famille dont la père –commissaire, nous gardait à l’abris de la cruauté, j’en fis cependant des rencontres cuisantes. Barbe bleue, Bambi en premier – qui traumatisa ma mère du chagrin que le dessin animé me causa- plus sérieusement le journal d’Anne Franck ; le film Shoa, un reportage sur Drancy, le conflit des Balkans ; les tours jumelles furent autant d’atteintes au monde gentil dans lequel j’avais été élevée. Les sujets d’aujourd’hui ne manque pas : de Fourniret à la torture d’État en Égypte, des exécutions d’homosexuels en Iran à la répression sanguinaire des révoltes contre l’augmentation des prix de l’essence – dans un pays qui regorge de richesses pétrolières, et à qui l’exportation est interdite par les sanctions internationales – auxquelles la France s’est mollement opposée. Le pouvoir dictatorial de trouve rien de mieux que de tirer sur son peuple pour exorciser sa peur et maintenir ses frais de gouvernement, en montant l’échelle de l’escalade de l’armement nucléaire, bref voici une ligne qui accumule toutes les cruautés !

Cruauté, peur, emprise, effraction. Voilà les mots glanés au cours de mes lectures de penseurs, sociologues psychanalystes… lecture faite pour alimenter mon silence et ma résistance à vouloir traiter ce sujet.

C’est une réalité à plusieurs étages que j’ai bien du mal à aborder, tant elle me coupe le souffle.

Je ne voudrais pas comme à mon accoutumée l’évacuer avec une espièglerie – j’aurais pu vous raconter ces idolâtres, ces chinois au chapeaux pointus et troués, qui ôtent leurs cônes transpercés du dessus de leur tête pour y déposer des petites paquets d’herbes séchées, pour les hydrater d’une eau bien bouillante, en recueillant le mélange obtenu dans une tasse, le tout agrémenté d’un petit bonhomme de terre cuite, qui siffle et pisse pour la cérémonie. Qui l’eût cru ! Le chinois crut au thé. Non ces facéties mêmes me remplissent de tristesse à l’évocation de ce grave sujet.

La cruauté est la dimension humaine en présence de laquelle je me sens le plus mal.

Je peux reconnaitre la mienne – ou plutôt de brefs instants où son imagination peut me faire dévier. Mais je n’ai pas eu l’envie de la déployer. Et je reconnais là la chance du temps : époque sans guerre dans notre pays, chance de n’avoir pas croisé quelques cinglés pour me désillusionner au fond de ma chair. Ma seule cruauté pourrait être la franchise ou l’ironie – mais j’ai depuis longtemps renoncé – consciente de cette barbarie à exercer contre une personne – sauf attaque caractérisée.

L’éducation des princes, des rois, en les familiarisant avec des scènes de dépeçage, de chasse, d’exécution, où à leurs représentations dans des tableaux tels qu’à Fontainebleau, les insensibilisaient. Ne parlons pas de gestes guerrières, détaillant les batailles les hauts faits d’armes, à vous soulever le coeur devant les atrocités perpétrées (les croisades en regorgent). Ivan le terrible, échappant enfant à des complots divers, gardera une vigilance paranoïaque et tuera son propre fils – par réflexe malheureux ; non sans avoir terrorisé un pays tout entier par ses exactions.

Quant aux filles destinées à être les génitrices des familles royales, leur intimité est immédiatement violée par des contrôles : de chasteté, lors d’habillages plein d’impudicité, et des préparatifs à la mise en beauté par la souffrance, pour finir par être obligée d’enfanter en public – comme l’exigeait l’étiquette imposée par ce charitable Louis XIV. Comment mieux les déposséder et terroriser leur intimité ?

Effraction, encore. De la peau cette fois-ci, pour voir la chair, le sang, affirmer le néant, défaire l’ordre du vivant et son apparence intacte, voire magique de santé. Haïr le corps, le sien, celui des autres.

Imaginer le corps en morceaux. Le sien celui des autres.

La cruauté peut être masochiste, sadique, tueuse en série ou exercée pour garder le pouvoir.

Le corps, les corps écorchés. Quand on enfile la ceinture explosive n’est-ce pas une apothéose de haine ou une célébration de la destruction- déesse de la mort. Haine de la vie, de sa fragile versatilité. Adoration de la fracture psychique, incapacitation de nos neurones miroir ? Sans doute une rancœur sans borne. Une inversion de valeurs. Un égarement, mais je n’excuse pas.

Gorge tranchée, tête qui roule, la révolution est encore un enfant de choeur si l’on songe à la pendaison, à la hache du bourreau- ne parlons pas de la « question », de ces mécaniques atrocement sophistiquées. Que dire enfin de la « démenbration » pour crime de lèse-majesté : rude journée ?

Le cinéma, la littérature commerciale, l’art, le jeu vidéo rivalisent dans les représentations raffinées de cruauté. Je suis bien mauvaise spectatrice : mettant mes mains sur mes oreilles et fermant les yeux …

La cruauté n’est-ce pas cette acmé dont le raffinement ne se contente jamais d’une mort immédiate, mais se délecte de la souffrance, de la frayeur panique et de l’avilissement de ses victimes. Les régimes totalitaires ont fait et font encore preuve d’inventions les plus variées – avariées, dans cette recherche. C’est bien qu’il y a un plaisir du bourreau. C’est ma découverte la plus cuisante sur la nature humaine.

J’espère ne pas m’y rencontrer.

                                                                             *

Baroque

Se complet dans la cruauté,

le pli sur pli de l’époque

Que la pompe et le décorum

désignent comme baroque.

Les cruels, les sans–coeurs,

les tortures et les supplices

ornent les vers des répliques

des belles, déployant blandices

pour semer leurs suaves piques,

accrocheuses de l’amant de coeur.

À longueur de vers, en langueur

et suppliques, la térébrante peine

chante la sublime, la cruauté

vive et fervante douleur

d’injustice allusive,

qui allonge l’agonie jouissive

de ces nobles malheurs :

Ah ! délivre-moi oh ! mort !

Et qu’ajouter ?

Cruel sort !

LA C R U A U T É (Francis Berthelot)

 

—————————

 

Cruauté faite à l’Humanité

Cruauté faite aux enfants

Cruauté faite aux femmes

Cruauté faite aux vieillards

Cruauté faite aux animaux

 

Bien sûr, j’abhorre toutes formes de cruauté !

Sauf les maux que j’inflige aux mots, pour m’en jouer :

 

 

Cruauté de la Nature

 

Elle nous le rappelle en ce moment :  

« Cruauté dangereuse quand inondation est crue haute et dangereuse »

 

 

Cruauté faite aux légumes

 

Ah, sur ce point j’ai pu agir, jadis.

 

Cela est vieux, et je suis certain qu’ici nul ne s’en souvient !  

 

Après luttes, j’ai obtenu gain de cause en exigeant des Salons de thé qu’ils retirent de leurs menus la fameuse ‘ carotte crue au thé ’ !

 

 

 

 

Et la « cruauté de l’aubergiste » !

 

Si, si… Elle existe !… Je peux en témoigner !

Écoutez.

Attablé, j’attends ma commande d’omelette aux morilles, spécialité de l’auberge.

Dans la nuit tombée, ma voiture est bien rangée sous l’auvent de la cour.

Mon bagage déballé. Mes vêtements suspendus aux cintres de la chambre louée.

J’attends.

 

Ah ce n’est pas que je tienne particulièrement aux morilles, non, mais cet après-midi je me suis tapé quatre-vingt kilomètres de route en lacets, exprès pour dîner et dormir dans ce patelin de montagne où, m’a-ton assuré, sont pures gourmandises… les œufs de poule.

 

Le patron a rejoint ses fourneaux.

Sa jeune serveuse est un peu nunuche, mais pas désagréable à regarder.

J’attends en la matant.

 

Omelette aux morilles, plateau de fromages, ronde des desserts, vin compris, en plus de la nuitée d’hôtel et du petit déjeuner…

Tout ça pour pas cher…

Que demande le peuple !

 

Oui, la serveuse est gentillette et louvoie avec grâce entre les rares clients.

Calmes couples de retraités.

Voyageurs de commerce esseulés.

 

La voilà qui apporte son sourire vers ma table, en plus d’une bouteille de pain et d’une corbeille de vin…

Ou l’inverse !

Voyez, j’vous l’avais bien dit qu’elle me semblait nunuche…

Elle incline la bouteille côté étiquette : ‘ Morgon 1980 ’.

Certes, si je n’en reviens pas, je sais lui cacher mon étonnement.

 

Après essuyage du goulot, elle en entreprend l’ouverture au tire-bouchon, puis me verse un fond de verre.

Charmant sourire aux lèvres, elle propose aux miennes de goûter si ce vin me convient.

 

Hummmm, tu parles !… Un « Morgon 1980 » !…

Mazette, oui, le bivouac valait le détour !

Assurément la cuvée de nuit est à la hauteur du plat du jour.

 

Ah justement, le patron m’apporte l’omelette !

Énooooooorme !… Elle grésille et fume.

Ses couleurs sont celles du soleil rasant que j’avais tantôt en plein dans les mirettes à chaque coudée de virages…

 

Et l’odeur… Ah mes amis, l’odeeeeeeeeeeeeur !…

 

« – Régalez-vous, Monsieur… Régalez-vous !…

Ah mais, qu’est-ce donc cela ?…

Ma gourde de serveuse ne vous a pas apporté la bonne bouteille !

 

– Si, si, elle est bonne, merci…

 

– Mais non, Monsieur ! Désolé !

Ce cru très côté ne figure pas au ‘menu étape’ !

Pensez donc ! Une bouteille de ce prix là !…

Je vous rapporte la bonne ! »

 

Et sur ce, d’un geste qui m’est cruel, l’aubergiste ôte la dive de ma table et s’en va avec.

 

Ah… Cru ôté !… Cru ôté !…

 

 

 

 

 

Mais je me console en pensant que la nuit du 24 décembre approche. Dans moins d’un mois !

 

Connaissant mes goûts épicuriens, chaque année le Père Noël place toujours à mon intention une bouteille millésimé dans sa hotte.

 

Ainsi, je peux dire qu’en dépit de sa bienveillance, il descend dans ma cheminée avec cru…hotté  !…

 

A tire d’aile (Danielle Marty)

Terre plate, sans horizon à force de se confondre avec la brume des nuages, terre rabotée à la merci de tous les vents, pavée de trous d’eau entourés de roseaux, l’homme a rasé les cheveux de la prairie et creusé des abris en son sein pour mettre à mort les oiseaux de passage.

Là, tapi dans la nuit, il attend sa proie.

Battement d’ailes, froissement de feuilles, les leurres se dandinent sur la mare : canards en bois ou vivants, pattes liées, appelant leurs congénères sauvages qui volètent au-dessus de la hutte.

Voilà que l’homme décoche le coup mortel : n’est-il pas le maître de la nature ? Un colvert est tombé dans la mare comme du plomb, il a troué la surface de l’eau, il y flottera jusqu’à l’aube au milieu des canards en bois et des appelants.

Au matin, le tableau de chasse du tireur d’élite affichera le nombre de trente-huit, trente-huit tombés, on ramassera pas tout, dira-t-il.

Ville décapitée, ville en ruines, en feu, en cadavres enfouis, l’homme a troué son ventre et dans la rue défoncée, à l’aube, il a aligné ses prisonniers.

Allez, courez, courez, on ne tirera que dans quelques secondes, si vous n’êtes pas tués, vous serez libres, allez, courez !

Affaiblis, amaigris ou blessés, ils s’élancent, ils foncent, fendent l’air, s’envolent…

L’homme vise, sans précipitation, et les abat, avec précision, l’un après l’autre.

Je respecte toujours les oiseaux de l’autre camp, la preuve c’est que je leur donne à chaque fois leur chance, dira le vaillant guerrier promu au rang de héros.

A l’intérieur de la hutte, couchée dans la pièce à côté de la visée, la petite qui entend les tirs hurle dans le noir. On lui crie de se taire.

Mais le fusil continue à tirer.

Alors l’enfant, toute tremblante, se lève à pas de louve, se dirige vers la mare, ramasse le canard mort et

le lance en l’air pour le faire voler.

Tapi dans un trou de sa maison écroulée, le petit qui entend les tirs, hurle au point du jour. On lui crie de se taire.

Mais le fusil continue à tirer.

Alors l’enfant écrit sur la peau de son bras gauche les mots Ceci n’est pas un fusil puis il sort de son trou

et se fait tuer.

Plus tard, la petite qui a vu l’homme ajouter au meurtre la cruauté d’un espoir mensonger, apprendra aux canards à plumer leur maître et aux guerriers à tuer leurs mots de gloire.

Car, comme le dit le poète, qui porte en soi un chaos, peut mettre un jour au monde une étoile dansante.