Terre plate, sans horizon à force de se confondre avec la brume des nuages, terre rabotée à la merci de tous les vents, pavée de trous d’eau entourés de roseaux, l’homme a rasé les cheveux de la prairie et creusé des abris en son sein pour mettre à mort les oiseaux de passage.

Là, tapi dans la nuit, il attend sa proie.

Battement d’ailes, froissement de feuilles, les leurres se dandinent sur la mare : canards en bois ou vivants, pattes liées, appelant leurs congénères sauvages qui volètent au-dessus de la hutte.

Voilà que l’homme décoche le coup mortel : n’est-il pas le maître de la nature ? Un colvert est tombé dans la mare comme du plomb, il a troué la surface de l’eau, il y flottera jusqu’à l’aube au milieu des canards en bois et des appelants.

Au matin, le tableau de chasse du tireur d’élite affichera le nombre de trente-huit, trente-huit tombés, on ramassera pas tout, dira-t-il.

Ville décapitée, ville en ruines, en feu, en cadavres enfouis, l’homme a troué son ventre et dans la rue défoncée, à l’aube, il a aligné ses prisonniers.

Allez, courez, courez, on ne tirera que dans quelques secondes, si vous n’êtes pas tués, vous serez libres, allez, courez !

Affaiblis, amaigris ou blessés, ils s’élancent, ils foncent, fendent l’air, s’envolent…

L’homme vise, sans précipitation, et les abat, avec précision, l’un après l’autre.

Je respecte toujours les oiseaux de l’autre camp, la preuve c’est que je leur donne à chaque fois leur chance, dira le vaillant guerrier promu au rang de héros.

A l’intérieur de la hutte, couchée dans la pièce à côté de la visée, la petite qui entend les tirs hurle dans le noir. On lui crie de se taire.

Mais le fusil continue à tirer.

Alors l’enfant, toute tremblante, se lève à pas de louve, se dirige vers la mare, ramasse le canard mort et

le lance en l’air pour le faire voler.

Tapi dans un trou de sa maison écroulée, le petit qui entend les tirs, hurle au point du jour. On lui crie de se taire.

Mais le fusil continue à tirer.

Alors l’enfant écrit sur la peau de son bras gauche les mots Ceci n’est pas un fusil puis il sort de son trou

et se fait tuer.

Plus tard, la petite qui a vu l’homme ajouter au meurtre la cruauté d’un espoir mensonger, apprendra aux canards à plumer leur maître et aux guerriers à tuer leurs mots de gloire.

Car, comme le dit le poète, qui porte en soi un chaos, peut mettre un jour au monde une étoile dansante.

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