Dame Carpe, énorme parce que multiséculaire, s’apprête en cette fin d’après-midi à gober Monsieur Éphémère posé en bordure de nénuphar. L’insecte est vert-bleuté irisé de doré, contour des yeux rehaussé de marron tendre, abdomen arqué en gracile virgule. Si ses longues antennes finement recourbées ne bougeaient quelque peu, on le croirait fait en cristal coulé de Baccarat, Daum ou Lalique…

Oublieuse de sa gloutonnerie, Dame Carpe ne remue nulle nageoire, n’émet aucune onde qui provoquerait l’envol de l’éphémère à l’élégance surpassant celle des libellules observées au château de Fontainebleau.

Lui, se sachant immortel jusqu’à la nuit, ne soupçonne pas le péril. Bienheureux, il étire ses pattes une à une, se délecte des bienfaits solaires.

La carpe, pourtant d’un naturel peu causant, engage alors la conversation. Elle évoque ses souvenirs allant des anciens aux plus récents, désireuse de se raconter au bel insecte complaisant.

Puisqu’elle le dévorera ensuite, qui, sur ce royal étang, lui serait meilleur confident !

Elle explique à Monsieur Éphémère comment le roi François, premier du nom, la fit venir ici avec cinquante-neuf autres carpes prélevées d’un lac, près de Nancy.

Un transbordement de trente-deux jours, qui ne dénombra aucune perte, effectué en coche-d’eau sur la Marne, de Vitry-le-François à Charenton, ensuite par la Seine jusqu’à Fontainebleau, chacune d’elles soigneusement installée dans un étui conçu à sa mesure.

Puis Dame Carpe raille Marie de Médicis qui dans une lettre décrivit la pêche de deux d’entre-elles, en 1606. La première surestimée avoir huit cents ans, l’autre, une jeunesse de trois cents.

Dame Carpe raconte aussi à Monsieur Éphémère comment le sémillant Louis XIV lui lança du pain en esquissant des entrechats sur le ponton ; de quelle manière un jour Louis XV gâteux et goûteux lui tendit du bout des doigts un morceau de brioche ; dit qu’avant la Révolution elle contempla Louis XVI et Marie-Antoinette encore entiers ; se rappelle que Napoléon lui donnait un fichu tournis, tant il arpentait nerveusement la rive en dictant ses courriers.

Puis Dame Carpe digresse sur les éphémères Cent-jours de cet Empereur et parle des Cosaques qui vinrent camper en 1815, pêchèrent et mangèrent la moitié du cheptel de l’étang.

Elle dit encore que depuis le départ des derniers convalescents, soldats estropiés des guerres mondiales, elle s’intéresse aux chevalets des peintres, aux trépieds des photographes, s’amuse du comportement des visiteurs férus d’Histoire, se distrait de l’incessante lutte des jardiniers contre l’éphémère généré par les saisons. Elle guette avec gourmandise la venue des promeneurs de la ville, charmants Bellifontains pourvoyeurs de  nourriture.

« Ah si ! », s’exclame soudainement Dame Carpe qui allait oublier qu’en juin 1984, rompant cette paisible monotonie, Margaret Thatcher et François Mitterrand vinrent s’assoir pour converser devant son étang… Elle raconte à Monsieur Éphémère qu’ils parlèrent du chancelier allemand, l’un des invités au G7… Et ajoute ne pas savoir si, parce que trouvé sympathique, la première ministre anglaise et le président français dirent d’Helmut qu’il était cool… Ou s’ils le traitèrent de ‘colle’ parce qu’ils eurent du mal à s’en dépêtrer pour filer à leur éphémère tête-à-tête… 

Son confident ne sachant la renseigner, Dame Carpe continue de parler, assure que ses observations du parc lui permettraient d’établir un catalogue des modes vestimentaires à travers les époques, qu’elle est capable de dresser la liste des jeux auxquels s’adonnèrent des générations d’enfants, y compris leurs sempiternels mais bien éphémères bonshommes de neige.

Ainsi elle raconte tout ce qu’elle vit et entendit au fil des siècles ; au fil évité des cannes de pêcheurs ; à ses promptes esquives au bec effilé des hérons.

« – Et vous, que pouvez-vous m’apprendre que je ne sache pas, frêle petit éphémère sans passé, sans avenir, né probablement juste près d’ici, dans les marais d’Avon, de Moret ou Thomery ?… »

À son tour, Monsieur Éphémère dit ce qu’il entendit et vit depuis sa naissance au monde, très tôt en ce matin de juillet.

Transporté par T.G.V. depuis Nancy, où en gare il s’était pris les pattes dans les cheveux d’un docte voyageur, l’insecte raconte avoir entendu celui-ci discuter avec un collègue sur « l’éphémère et le perpétuel », raison de leur voyage à Paris pour un colloque traitant de ce thème.

Monsieur Éphémère détaille leurs balades matinales dans la capitale, lui, toujours agrippé depuis Nancy à la chevelure de son transporteur. Il rapporte à Madame Carpe les propos peu amènes que les messieurs tinrent sur les colonnes tronquées du Palais-Royal, décrétées irrévérencieuses sachant de quelle manière la Terreur coupa court à la royauté. Les deux hommes se dirent même prêts à s’emparer de marteaux pour buriner les colonnes !… L’insecte raconte combien ils vilipendèrent l’anachronique pyramide de la Cour du Louvre, critiquèrent les tuyauteries bigarrées du Centre Beaubourg, estimées mal venues dans le quartier où le musée est enchâssé.

Toutes incongruités parisiennes que les deux collègues souhaiteraient éphémères, mais qui durent et perdurent là où des gouvernants les installèrent.

L’homme sur les cheveux duquel l’insecte cramponné avait écouté tout cela, évoqua un éphémère projet d’éléphant, Place de la Bastille. Une sculpture creuse, de quinze mètres de haut et seize de long, recouverte des cent-soixante-dix-sept milles kilos de bronze récupérés sur les canons ennemis. Faite de plâtre et lattes de bois, sa maquette à échelle réelle était restée sur pied une trentaine d’années, immortalisée par Victor Hugo qui en fit le squat de Gavroche.

Suite à cette remémoration, les deux Nancéiens se demandèrent quelle aurait été leur réaction face à l’éléphantesque monument s’il avait existé en lieu et place de l’actuelle Colonne de Juillet… Pris de rires, tous deux s’étaient alors imaginés militer ardemment pour son transfert à la Défense…

Maintenant en confiance, Monsieur Éphémère s’enhardit, allant jusqu’à imiter pour Madame Carpe tout ouïes, les bavardages des deux voyageurs de Nancy.

« – Ah cher confrère, la suprême astuce de nos politiciens urbanistes consiste à faire croire que telle ou telle nouveauté sera éphémère. Ce qui ne suscite pas trop de mécontentements si l’ouvrage s’avère médiocre. Ils édifient, inaugurent, rassurent sur le provisoire de la chose et laissent filer le temps… ‘ Cause toujours, la populace ! L’avenir nous donnera sans doute raison ‘… À cet égard la Tour Eiffel en est le meilleur exemple, mollement critiquée parce que construction vouée éphémère. Par chance, une réussite qui dure ! »

Après acquiescement, l’autre homme s’était laissé aller à une réflexion : 

« – Par ailleurs, cher ami, ne confondons pas avec ce qui est beau mais introduit dans un cadre inadéquat. Il conviendrait d’exposer les œuvres monumentales en lieu neutre, et de procéder à un référendum afin qu’entre plusieurs endroits possibles, le peuple souverain décide de l’implantation définitive. »

Ce à quoi son compère s’était esclaffé :

« – Ah, les constructions pérennes qui disparaissent… Les constructions éphémères qui perdurent… Et l’Art éphémère, cher collègue !… Hein ?… Les emballages de Christo, les sculptures de sable, de glace, les dessins de craies sur trottoirs, les tatouages au henné, le maquillage… Et l’art culinaire ! Vite en bouche, vite avalé, vite oublié ! Sans doute parce qu’il touche notre perception du goût, il est l’éphémère auquel nous sommes le plus tôt confrontés, cause de nos premières rages et larmes de bébé, sitôt achevée la succulente tétée !…

En fait, l’apprentissage de l’éphémère est l’enseignement de la vie. L’enfant, de suite confronté à la notion de retard, doit continuellement se soumettre aux enchaînements de moments éphémères. Telle la durée de sonnerie lui annonçant de loin l’imminente fermeture de porte d’entrée de son école, et l’instant où la porte de celle-ci lui claque au nez parce qu’il a trop musardé en chemin…

Et la leçon révisée juste avant l’interrogation, éphémèrement mémorisée, juste pour l’obtention d’une bonne note !…

Hélas, une fois adulte rien ne change. C’est l’éphémère instant de l’heure dite ‘ butoir ‘, celui du fameux cachet de la poste faisant foi… Ou l’éphémère durée d’un feu orange ! Tellement éphémère que si on l’outrepasse, sait-on vraiment s’il sera considéré comme lié au feu vert ou déjà estimé rouge, et sanctionné !

– Oui, oui, vous avez raison… Souvent l’éphémère nous conduit à user de notre libre-arbitre. Accélérer ou freiner… La fameuse demi-fraction de seconde… Minuit ou zéro heure… Dans une famille nombreuse, les soirs de Réveillon il est impossible d’embrasser tout le monde pendant que s’égrènent les douze coups du Nouvel An !

– Voyez-vous, ce que j’aimerais voir éphémère et qui dure, pourtant, c’est le démasquage des belles façades haussmanniennes des Champs-Elysées ! Quand je pense qu’ils furent qualifiés de « plus belle avenue du monde » !… Imaginez si pareil déshonneur avait été infligé à la magnifique homogénéité des bâtiments de la place des Vosges !…

Mieux encore, je suis contre le fait que l’UNESCO décerne à vie le titre de Patrimoine Mondial à des sites… Si l’honorifique qualification était de durée éphémère, les Vénitiens continueraient-ils de laisser pénétrer ces monstrueux ferries qui détériorent leur cité ?… Après tout, l’homologation « Pavillon bleu » de nos stations balnéaires n’est-elle pas éphémère, remise en question chaque année ?…

Bah, de toute façon ici-bas tout est éphémère. Nous compris… Ou qu’on prie pas, d’ailleurs, c’est pareil !…

Sitôt né, le vivant se confronte à ce qui régule tout : l’éphémère ! C’est la prise de conscience de sa réalité qui nous élève et nous forge, comme il pousse la moitié de l’humanité à l’humilité, tandis que l’autre trépigne d’impatience…

– C’est vrai ça !… Nous passons notre existence à louvoyer avec l’éphémère. Nous sommes les créateurs de sablier, horloge, compteur, calendrier éphéméride, afin que chacun puisse se colleter aux valeurs de temps éphémères. De peur de les oublier, certes, mais aussi pour les vivre en harmonie les uns avec les autres, puisque nos rapports à l’autre ne sont qu’éphémères… Tout compte fait, voyez-vous, nous ne sommes que des envolées de bulles de savons qui s’échappent, se touchent, s’écartent, font un bout de chemin ensemble, se quittent et parfois se retrouvent, se détruisent en éclatant dans le ciel… Pschitt !…

– Alors dites-moi, mon cher collègue… L’éphémère est-il source de frustration, ou indicible moment ?… Pérennité et perpétuité sont-ils antinomiques d’éphémère ?…

– Bah que vous répondre… Éphémère ne peut avoir de contraire, puisque, à échelle de longévités différentes, dans l’Univers, pérennité et perpétuité sont éphémères !

Voyez-vous, là est le problème avec l’éphémère. Bien souvent on ne connait pas la réelle durée de son existence… Pour preuve :

‘ Ah, j’ai une fièvre éphéméride ! Merci du renseignement docteur, mais pour combien de temps ? ‘…

– Éphémères sont l’arc en ciel, l’étoile filante, l’éclair d’orage… Les feux d’artifice, même !…

– Et cet article de presse : « Brillamment élu hier, le nouveau secrétaire perpétuel de l’Académie française, immortel parmi les immortels, n’aura connu qu’un mandat éphémère. De trop de joie, il est mort d’une crise cardiaque dans la nuit. Titulaire de sa concession à perpétuité au Père Lachaise, il devrait cependant n’y rester qu’éphémèrement puisque beaucoup veulent le faire entrer au Panthéon. Ne restera alors que sa tombe vide, portant l’épitaphe déjà gravée : La gloire est éphémère, seule la renommée est durable… »  

– Bien, bravo cher ami… Et que dites-vous du maire qui aux lendemains de l’invalidation des élections municipales n’a connu que l’éphémère exaltation que lui procura « l’effet maire » !

– Ah très drôle ! Je suis content d’être venu avec vous, cher collègue, cela me change de mon quotidien ! Devenue rébarbative et acariâtre, si vous saviez comme mon épouse m’épuise, m’éreinte, me détériore, me délabre moralement et physiquement au point que je m’amenuise, me rabougris, qu’elle provoque le grisonnement prématuré de mes cheveux, creuse mes joues et fait mes rides jour après jour !…

– Savez-vous qu’à Hollywood les unions sont si éphémères que, lorsqu’ils sortent de l’église, on jette aux mariés du riz à cuisson rapide !…

– Ah merci d’essayer de me distraire, mon ami… Merci !…

Mais dites-moi donc, c’est cela la vie ?… Ou dois-je en attendre autre chose ?

– Oh, la vie ne vaut pas tant de tracasseries, mon cher. Devenez adepte de la sagesse de Râmakrishna : quand vous aurez reconnu que notre monde est irréel et éphémère, vous ne l’aimerez plus, votre esprit s’en détachera, vous y renoncerez et vous libérerez de tous vos désirs !… »

Monsieur Éphémère raconte encore à Madame Carpe tout ce qu’il vécut et entendit jusqu’à présent, sa moitié de vie… Comment, après que les deux hommes sont sortis de taxi pour rentrer au Collège de France, lui, resté fixé au plafond de la voiture et trimballé selon les désirs de clients successifs, sentit qu’une plus longue course l’amenait près de l’humidité dont il avait vital besoin. Et c’était Fontainebleau. 

Le soleil sur l’étang du parc réduit sensiblement sa luminosité… Vite, il devient disque rosé, juste posé sur l’horizon. Puis il décroit ses éphémères orangés, sanguins arcs de graduations, jusqu’à devenir demi-soleil…

Non, non, on ne dit jamais « demi-soleil » tant sont éphémères les variations de cette géométrie appelée « demi-lune »…

Maintenant l’astre se réduit à un mince trait grenat affleurant l’étang…

Le temps éphémère réside là, bribe de fraction de seconde offerte à nos yeux, à nos oreilles, à notre palpable et respirable.

Instant choisi par la carpe pour sauter sur l’insecte omniscient.  

« – Gloups ! Et un de moins !… Manquerait plus que pareilles bestioles vivent davantage qu’une journée ! Sinon ces dizaines de milliards de charmeurs, usant de toutes les ruses pour nous espionner, auraient tôt fait de gouverner notre monde.

Ah… Il fallait l’entendre ! Et que ceci et que cela, comment faire ainsi et pas comme ça, et patati et patata… J’t’en foutrais, moi !… »

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