Verve saltimbanque (Agnès Adda)

                                                 Pour saluer  (encore) Apollinaire

  

 

 

 

 

A leur passage

Ils te font signe.

Tu les retiens

Promesse entre tes paumes.

 

 

Et tu es maintenant

Cette conque

Qui résonne

De leur présence.

 

 

Les autres mots s’en sont allés

Dissipés dans le bruit du monde.

 

 

Il se fait tôt, il se fait tard.

Un seul carillon t’accompagne

Sans trêve.

 

 

Tu es patiente

Avec ces mots,

Méticuleuse.

 

 

Tu explores

Le nid de leur chant

Le creuset de leur histoire

De leur image.

 

 

Au hourdis se mêle l’ardoise fine

Et des brindilles et des rameaux

     Pot pourri hasardeux des origines !

 

 

Tu entonnerais bien leur légende

A l’unisson :

Vols d’usage, prouesses d’envergure

     Et le conte du rare, de l’hapax,

Du moderniste au coeur las.

 

 

Minutieuse,

Tu cartographierais leurs voyages

Leurs migrations

A l’épreuve des climats, des accents

     Ces contingences.

 

 

Car ces mots-là

De très loin

Ils sonnent

Ils chantent et carillonnent

Et toi, tu es leur abri de passage.

Tu es lent (François Minod)

–  Tu es lent, le sais-tu ?
–  Lent, dis-tu ?
–  Oui, lent, trop lent.
–  Tu voudrais que je sois plus…rapide ?
–  Moins lent, en tout cas.
–  Plus rapide, quoi.
–  Si tu veux oui.
–  Et pourquoi, veux-tu que je sois plus rapide ?
–  Pour finir plus vite, pardi.
–  Tu as envie que ça finisse, toi ?
–  Toi non ?
Un temps
–   Je n’en suis pas sûr.
–  Ah bon. Tu ne trouves pas que ça a assez duré.
–  Quoi ?
–  Eh bien cette affaire.
–  Cette affaire, c’est l’affaire. Autant prendre son temps, tu ne crois pas.
–  Ça se discute.
–  Tu préférerais qu’on la conclue vite, histoire de.
–  Oui, finalement, je préférais que ça aille plus vite.
–  Histoire de ?
–  On s’en fout de l’histoire.
–  Tu veux dire de la fin de l’histoire.
–  Oui, on s’en fout. Essaie juste d’accélérer un peu, j’en ai marre d’être avec un type aussi lent.
–  Tu veux juste qu’on se précipite plus vite vers la fin.
–  Oui, au moins on aura la sensation de  vitesse.
–  C’est un point de vue.
–  Alors, tu te décides ?

Un temps
–  Attends, laisse-moi réfléchir.
–  Ça ne sert à rien, tu le sais bien.
–  D’accord, d’accord, mais je préfère prendre mon temps.
Un temps long

–  Finalement, moi aussi.

 

 

Ralentir travaux bien après Breton, Eluard, Char … (Dominique Zinenberg)

On voit ces êtres, là-bas, on les voit pareils à des arbres, bougeant à peine, comme en hypnose, atteignant le ciel du bout des doigts, le corps s’assouplissant en une danse, arabesque, au ralenti, c’est la méditation du geste presque imperceptible et non accompagné de musique, c’est le geste qui permet de planer, visage lunaire, plein, dans un ailleurs feuillu sans limites.

 

                                                                 C’est lent

                                                                et traînant

                                                              flamme tranquille

                                                             annonçant l’angélus

                                                                 une larme

 

  Elle est là qui traîne, qui dérive. Elle ne regarde plus et traîne, happée par le mystère. Elle baigne dans une clarté d’aube, et sa torpeur l’emporte loin, dans l’entrelacs des ondes à mille lieues des parapets et garde-fou. Elle s’est dissoute dans la pluie fine et douce, elle s’est soumise au vent qui glisse, elle n’aura de sursauts qu’intermittents quand la paroi du jour aura cédé jusqu’à nacrer sa silhouette de l’aura du disparu, fumerolle claudicante cherchant l’interstice où se lover.

 

                                                                 Une larme

                                                                   a coulé

                                                                 au ralenti

                                                        en gros plan sur l’écran

                                                                  immense

 

  Parfois elle signifie patience, minutie, endurance ; parfois ennui. Si elle est choisie, c’est un mode de vie, une philosophie ; si elle est contrainte, elle désigne l’enfance balbutiante, la vieillesse trébuchante. Avec la lenteur surgit la pensée du peu, celle de la saveur et de l’attention aux petits riens de l’existence. La lenteur saisit les panoramas comme les détails infimes du paysage ou du moment. La lenteur est exploration, contemplation. Elle n’est pourtant que très modérément appréciée, elle semble exaspérante aux hommes pressés qui font florès ! Qui fait l’éloge de l’enfant lent ? On est si fier de l’enfant précoce !

 

                                                              Passage

                                                             de l’instant

                                                          saveur du temps

                                                    goutte à goutte perlant

                                                                lenteur

 

  Il y aurait l’adagio soudain dans la prunelle ou le cœur de la rose, un adagio gris perle encerclé d’un arc-en-ciel prolongeant son prisme sacré. Ce serait cette musique d’autrefois qui infuserait comme une fumerolle, diaphane et sans contours, elle serait enroulement, spirale, eucalyptus. Une telle rencontre a lieu sur l’oreiller des nuages, sous les paupières closes, dans le souffle lunaire des rêves ou très loin dans la profondeur des lacs voire au sein des bois là où l’humus rejoint la pulsation des sources enfouies.  

 

                                                            Forêt

                                                           Adagio

                                                      Les longs appels

                                                 Chemins perdus d’odeurs

                                                            Les fugues

 

  Avec les assonances savamment agencées à l’intérieur du vers, du quatrain, du poème, avec la lancinante répétition des diphtongues faisant subtilement écho comme si se chuchotaient des secrets oniriques ou le retour originel du babil ou de la lallation du premier âge, la lenteur s’approfondit dans les vocalises, dans l’art de faire durer le mot qui tient tant que le souffle du récitant le déroule à la manière du papyrus ou du manuscrit : la lenteur est ce souffle qui s’étire en un chant que rien ne  semble devoir épuiser.

 

                                                         Le chant

                                                        Le suspens

                                               Tant d’échos viennent

                                              Caresse du temps lent

                                                         Qui boîte

                                                    

                                                      

 

 

                                                        

                                                      

                                                       

                                                     

                                                        

 

 

 

 

 

                                                                                                   

                                                     

                                                     

 

 

 

Préambule :

« On m’a dit… on m’a dit… on m’a dit qu’il fallait que j’écrive sur la lenteur.

On m’a dit que je pouvais écrire une poésie sur la lenteur.

Alors j’ai pris un crayon, et très lentement, avec des tout petits, tout riquiqui gestes, j’ai écrit des jolis mots sur la lenteur. Des jolis mots trouvés sur Synonymo.fr : alanguissement, apathie, atermoiement, délai, douceur, engourdissement, inaction, inactivité, longueur, mollesse, nonchalance, paresse, patience, pesanteur, prudence, retard, stupidité, tergiversation…

et en guise d’antonymes, rien… »

 

 

 

puis la poésie :

« Lente heure

 

Mes pensées s’égarent dans la lente heure. Je m’y fond avec une certaine mélancolie.

C’est qu’elle est blanche et opaque et si lumineuse que je ne peux pas la contempler. J’y suis aveugle.

Et ses sons déformés font des mélodies impossibles, que je ne peux pas davantage comprendre.

Dans cette lente heure tout est gratuit. Tout est nu.

Soixante minutes veloutées où j’oscille entre paix, joie, orgasme, impatience et terreur.

Le vide m’angoisse autant qu’il me fait jouir.

Cette lente heure, je me la suis promise, je ne peux pas me dérober.

J’ai décidé de prendre le temps là, tout de suite, maintenant.

J’ai entendu dire que ralentir était propice à l’imagination. Que l’abandon de mes désirs dessinerait des entrelacs en pas-chassés là où il n’y a que des ritournelles vaines.

Alors je me suis juré d’arrêter de courir, le temps de 3600 secondes, pour faire l’expérience de l’épaisseur et de la légèreté.

Tout doux l’instant : j’ai le temps de regarder.

Tout suave le moment : j’ai le temps de ressentir.
Tout soyeux l’intervalle : j’ai le temps de m’écouter.

À l’heure lente de la lenteur, il n’y a aucune passivité.

Je conscientise mes choix.

Je mesure mes opinions.

J’exprime mes goûts

et le blanc devient rose et le vide se fait sucré.
Mon modèle pour m’arrêter : le souffle serein du vent lorsqu’il va, nonchalant… »

 

 

L’immortelle (Anna Maria Celli)

Les coudes aux genoux

La tête dans les mains
Au bord du chemin 

Qui coule vers la mer

 

 

Au bord d’une sente 
Ruisselante et lente
En serpent parmi les herbes sèches
Les feuilles odorantes
D’immortelles, de myrte et de thym
Les ombelles du verdelet fenouil
Les buissons de rosée marine 

Les étoiles de menthe 

Les aiguilles de pin 

Versant sur les pentes alanguies 

Leurs senteurs

Comme des verts d’estive 

Elle mâche

Les tiges et les germes
Les yeux d’une vache 

Se ferment 

 

Passe en silence un nuage
Un nuage blanc
Que la clarté rougit
Le calament  fleurant tellement 

Saisie de sommeil
L’ombre d’une branche
Sur la pierre s’étend
La pierre aveuglante
De soleil
Flotte le bras sauvage
Aux anses noires
Dont les dormeuses
De diamant et d’ivoire
Que berce le vent
Pendent
Nonchalantes 

Etincelantes paresseuses

 

Les cils mouillant
Sur la grève brûlante

Des paupières rêveuses

Je me tais 

Me fond dans le chant

Dans l’enchantement choral 

Des éléments

En mon doux cocon de coton

Intérieur

La rivière ensommeillée de mon lit

 

Les coudes aux genoux

La tête dans les mains

Goûtant la saveur engourdie

De l’heure lente 

 

La lenteur (Isabelle Camarrieu)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La lumière

la douce

l’indétournable

berce en lenteur

et écoute

nos voix intérieures

 

 

 

 

 

 

J’ai gardé de l’enfance

une lenteur d’absence

je sais tisser des fils

invisibles à l’oeil nu

qui ne parlent qu’au cœur

 

Je sais draper la nuit

d’une attention diffuse

qui annule la distance

 

je suis dans votre sphère

à la fragrance d’être

j’aimerai m’effacer

pour que vous entendiez

comme vous respirez

 

Orgasme

 

De pétale en pétale

Sur les velours de nuit

De son épanoui-

Semant L’état

Mine d’or

D’un big bang si

Lent – cieux des Dieux

la romance, la vitesse

en lenteur évasée

s’expanse à l’uni-

vers les confins

sompteux d’une conception

éther, n’elle ment ?

en étendue !

 

 

L’art du roman est une large lenteur. Il pose et s’installe. Patient persévérant, il dépeint au rythme de la main. Le récit concentre les sens en une vie raccourcie. Plus longue que les nuits. La poésie est une danse atomique, un tour de sac moléculaire, un éclair catalytique, le jeu inattendu d’un sens courcircuité. Le poète est un fulgurant. Le romancier un caresseur. Un sculpteur ponceur. Inlassable sur une seule idée, il glane des détails qu’il incruste à l’ensemble. Minutieux du montage, un horloger de la page. Un enchâsseur de pépites dans les structures. Il concentre leurs lueurs, pour la patine du tout. Le poète est un chercheur de trésor, distrait, comme la pie, il se jette sur les escarboucles à peine entrevues dans la pénombre de ses rêves. Fier de les arborer à son bec d’esprit ultraléger, il jette oublieux sa trouvaille aussitôt dans un coin de tiroir le trésor brusquement déniché. Il accumule, banquier de plumes, les abeilles mortes de ces murmures d’eau chantantes en un fantomatique recueil, essaim sans nul autre dessein, que la diversité. Le poète est le couturier du filé sur la jambe comme le bas à échelles, où de grain de beauté en tendre duvet, il se hausse. De maille en filet, il n’attrape que les couleurs fuyantes, enfilades de sensations. Des proximités de jeu d’esprit, des ratio de relations. Une composition d’observations agglomérées en tableau synoptique d’informations. Le romancier est architecte, ses pas résonnent dans la grande salle de son inspiration, où le souffle de son bois vert de consomption sèche, en se consumant dans le feu sacré de son récit longuement tenu, dans les plans labyrinthique de la démonstration en construction, du remplacement du temps vécu par l’expérience du récit. Qui je préfère ? la flamme, léchant impertinente la suie noire de la vie pour faire craquer brandons et étincelles à nos pupilles émerveillées.

 

 

Baisse d’activité

lenteur

désoeuvrement.

 

Reconquise dans sa simplicité

la félicité

Matelas charnus et tout à fait souples

se courbent s’ouvrent et feignent la couleur.

Grande fleur onctueuse

Enorgueillie du règne imprescriptible

De ses subtilités odorantes

Déification.

Note bleue du tourneur

Rendez-vous avec l’Absent

 

Echappée des ustensiles éducatifs

Des agressions du savoir ignorant

en volonté de nous préparer.

 

Dépôt des rires enfuis

Puce à l’oreille

Tâchetis

Ravissement de l’enfance impressionniste

Temps du guet, possession du silence,

de sa malle au trésor où

du minuscule au majuscule

la branche est un oiseau,

l’aile un voyage

la lumière une architecture

la trace une route

un cube la ville

 

 

 

 

Chanson lente pour vous endormir vite (Christine Schaller)

Texte lent, sans ressort

 

 

Saviez-vous que l’automne était la saison des ressorts ?

 

L’automne est la saison des ressorts. En été, les ressorts poussent, cachés sous la terre. Mais ils poussent lentement, subrepticement, en catimini, l’air de rien. Et en automne, les ressorts sortent. Mais ils sortent lentement. Ils font entendre leur doux chant mélancolique : gazoing gazoing gazoing. Plus l’automne avance, plus ils chantent lentement. Les ressorts sanglotent. Je m’alanguis au son des ressorts chantants. Mon cœur en est transpercé d’une joie douloureuse, comme blessé.

Et ça me chatouille vers l’aine.

 

Moralité :

 

Les sanglots lents des ressorts de l’automne

Blessent mon cœur d’une lenteur monotone

 

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Ode à Hortense   

 

Chanson lente (60 la noire, soit un temps par seconde)

 

Hortense était un escargot

Got got

Qui aimait dormir sur le dos

Dos dos

 

Hortense

Ell’ pense

 

Hortense était un escargot

Go go

Qui aimait dormir sur le dos

Dos dos

Do-do

Do-do

Do

Á toute vitesse (Isabelle Minière)

Tu étais pressé, si souvent pressé

Je me sentais si lente à tes côtés

Tu marchais trop vite pour moi

Je regardais les gens, les bâtiments, le fleuve, les arbres…

Ça t’était très pénible.

Tu te retournais et te fâchais : « Tu traînes ! »

Je m’essoufflais pour te suivre

 

Tu avalais les repas, en quelques minutes

Je voulais les savourer

J’étais à la traîne, à table aussi

Tu cuisinais si vite : il fallait que ce soit rapide

Même si le résultat était bien décevant

Tu faisais l’amour à toute vitesse

Sans te soucier que ce soit tout aussi décevant

 

Je sentais que  ça n’allait pas, entre toi et moi

Je t’ai demandé de prendre le temps

Pour qu’on se parle un peu

Tu m’as dit « Dépêche-toi ! »

J’ai été trop lente

Pour te dire que j’avais besoin de temps

Pour marcher, pour manger

Pour parler, pour faire l’amour

 

Tu m’as coupé la parole :

« Ca suffit ! J’ai compris ! »

Et tu es parti.

Si vite.

Sans me regarder, sans te retourner.

 

Je ne t’ai plus revu

Tu n’as répondu

Ni à mes messages, ni à mes appels

Á part un texto : « Pas de temps à perdre ! »

 

J’ai pris le temps de pleurer

Le temps de me souvenir du temps où je croyais que tu m’aimais un peu

Le temps de sombres pensées

Des jours et des jours

Des semaines et des semaines

 

Jusqu’à ce que.

Tu conduisais si vite…

Tu as pris le temps de mourir

Á toute vitesse

Sans un mot doux, sans une caresse

 

 

« Ô ma joie lente à venir* (Mireille Diaz-Florian)

La rue avance de son flux continu

Je m’arrête au bord de l’horloge sans aiguille.

Je devine les failles du temps.

 

La nuit aura laissé ses traces ombrées

Dessiner le contour des choses.

 

Ô ma joie lente à venir

 

Tout frémit sous la pourpre du jour

Je franchis lentement le seuil

J’écoute la pulsation de la ville

 

La lumière aura laissé ses touches vives

Dessiner le contour des choses

 

Ô ma joie lente à venir

 

Les ponts enserrent le fleuve

Je viens de là-bas où pèse le chagrin

J’inscris mes pas dans le silence

 

Le vent aura laissé ses courbes amples

Dessiner le contour des choses

 

Ô ma joie lente à venir

 

Tout s’efface dans le sable

Je lie mes mots sur la courbe des dunes

Je tends le fil du labyrinthe

 

Le temps aura laissé ses plis tenaces

Dessiner le contour des choses

 

Ô ma joie lente à venir

 

 

* St Augustin

 

 

 

 

 

Le détour (Isabelle Cammarieu)

Les hommes voudraient dans le pur de leur intention, et un élan de rationalité, aller droit au but. Croit-on. C’est sans compter les accidents qui se présentent sur le chemin, et qui loin s’en faut, ne sont pas seulement des ennuis, des détours en forme de perte de temps. Il arrive qu’une chose inconnue se mette en travers. Biais au but. Encore faut-il à l’homme la capacité de le remarquer. Puis de s’y appesantir pour le réfléchir. L’ « accident »  tel une boule de billard, percute la trajectoire mentale : transmission cinétique, l’aiguille aimantée de la volonté première se vrille. Et voilà l’homme de l’heuristique intrigué, ramassant des morceaux de raisonnement qui lui font assembler un puzzle encore pour lui, inimaginé. Avec la sérendipité, le voilà ragaillardi et inspiré par un tout nouvel objet. Et de laisser tomber son intention première pour mieux explorer ce qui de plus en plus prend l’importance d’une belle opportunité. Fructueux détour qui fait faire à nos savants des quarts de tour ou des révolutions sur leur façon de trouver de la nouveauté. Colle, téflon, pénicilline furent d’abord des déceptions. Puis nous firent faire des bonds, dans le progrès !

 

 

Le détour du clown  (autoportrait)

 

Du côté sinistre vit un personnage qui connait les limites.  Du soi, du monde. La gravité lui est caractère en même temps qu’énoncé de sa condition physique. Du côté de l’humain, il sait la noirceur, la voit chaque année faucher les champs de corps sous la faux des pouvoirs, des peurs irraisonnées, du désir cinglant d’égalité, de l’effroyable vide.

Comme un enfant égaie sa journée en ornant son oreille d’une modeste et merveilleuse pâquerette, pour faire une trouée dans tout ce manque de sens, ce clown déguisé en femme ordinaire fait dentelle de mots agencés pour agacer la logique, faire danser ses enchainements, deserrer ses calculs, histoire de faire apparaître des sourires fugaces sur la tristesse de sa propre face.

Avec des riens, tiens, un seul confetti rose qu’il fait virevolter, placé sous le projecteur, il efface le gros fond de noirceur. 

 

 

Détours dans le gravier

 Le jardin japonais. Paisible. Son gravier étalé. Les raies du rateau dessinent sa régularité . Une pierre. À quelques raies plus loin, une autre. Comme un animal couché. La blancheur en contraste. Petites ombres éparpillées. Dent de lait tombées. Le vent pour idéal. Le soleil pour couturier. Halo d’organza à la limite du bleuté. Aux creux des ombres des séculaires pierres. Leurs cernes admirées. Sur ces sillons gravés, l’oeil s’attarde sur cette sinuosité. Sur sa brillance, en piqure de rayon. Au couchant. Paix immuabilité. L’esprit à y vagabonder s’est retiré.  Approfondi. Le souffle sans céder. Rythmé. S’estompe. Engourdi. Délicieux.

 

 

Ma terre 

Ma terre est là aux racines des platanes aux genoux gros de noeuds. Ma terre est là dans les taillis bruns où une pousse verte luit. À la verdure du ruisseau aux bords charnus de vulve, aux chemins blancs désordonnés qui bifurquent. Ma terre est là, noircissant les hameaux de séchoirs à tabac. Plantant ses rangs pour aligner les sarments. Ma terre et ses étalements de toits – grisaille de papillons de nuit. Ma terre que je n’entrevois plus dans le fouillis des bosquets. Par un pont massif aux piliers en étrave, ma terre n’a pas l’air d’avoir soif. Ma terre de tuteurs et de rosiers, pour s’assurer du vin, et de sa santé. Ma terre quelque fois encloquée de grands hangars maussades. Ma terre aux colonnes de pierres, aux portes des cimetières. De grilles mal fermées, sur leur matérialité délaissée. Ma terre aux volets rouges, aux pierres blanches. Ma terre aux murailles de lierre éclaboussées. Ma terre aux luisances d’eau de lisière de forêt. Ma terre et son roulement des r. Désormais relégués même par les plus anciens palais. Ma terre aux pins remplaçants. Aux chênes ou aux buis déjà décimés. Ma terre aux toits d’ardoise pour s’embourgeoiser dans les châteaux à boire. Ma terre aux grilles défraichies. Aux fers forgés rouillés ; ponctuée d’un ou deux cyprès, ma terre auréolée de bâches pour exsuder un printemps prématuré. Ma terre et l’oiseau roux dans le soleil grillé. Ma terre : quelle tristesse d’à nouveau te respirer sans espoir de les y retrouver.

 

Hors du contrôle magique,

Les stases des stations,

Sur le chemin du supplicié

Se joue le rôle d’intercession

 

La graduelle cruauté

Augmentant l’intensité

De la douleur ressentie

 

Le sacrifice dans un masochisme d’acmé

Se sanctifie le dépassement où l’introjection achevée

Joue une transcendance

Où seule l’incomplétude fait sens

 

L’homme dans cette course

Dans  son propre anéantissement

Offrande à sa psyché

S’ouvre le pouvoir divin

En face de médaille adverse

À la déception de son pouvoir réel

Il se voit incapable de décupler multiplier ressusciter qui ou quoi que ce soit.

 

Alors il invente une fiction qui renverse

Le préexistant en dogme symbolique.

La croyance est un pari

Une lutte narcissique désespérée.