L’éphémère  (Catherine JARRETT)  

L’éphémère

sonne pour moi comme l’Écartelé

En moins abrupt

une comptine plus douce

en laquelle croire

le temps de la conter

Je compte      c  o  m  p  t  e  

je conte     c  o  n  t  e  

tu comptes   c  o  m  p  t  e s    il conte   c  o  n  t  e    nous comptons vous comptez

jusqu’à 10  jusqu’à 15  jusqu’à 100  120 peut-être

Tout s’arrête 

Le temps

s’est écoulé

Le sang s’est figé

Le sens aussi

Y en eut-il jamais ?

Autre que celui de la présence observante

bienveillante vibrante

presque tous les participes présents pourraient ici convenir

c’est-à-dire venir avec   

se rassembler  participer _encore_

dans l’euphorie de l’être 

du croire

toujours

enfin toujours…

Quelques heures quelques jours  quelques années

rien

Toi la terre 4,6 ou 7 milliards d’années ?

Moi humaine écartelée 

vivante presque morte

presque absente déjà

Et pourtant

Tout est dans le pourtant

J’écrirai  « éphémère et pourtant »

Écartelée  de chair et sang

les os brisés

et pourtant

Alors joueuse menteuse et scintillant de ce flux invisible qui court 

juste là 

sous une mince couche de derme

sous le tapis clair de cellules muettes 

comédiennes persévérantes

Et comédienne 

comme elles comme toi comme lui

j’effleure l’infini

délire

scrute dévore 

avec l’ardeur de l’amoureux 

le bal du vivant qui ne cesse à le contempler

Et je m’enivre

oublie l’extrême 

cours dans le ciel d’étoiles

plante peins construis

                                          l’Éphémère 

statue labile du miracle

me tient désormais lieu de père et de mère

Et mon enfant sera le mot

sa quête 

la lumière miroitante qui perdra Libellule

le flot de moires froissées 

ce tapage des sens

le leurre  

la grande perdition 

jouissance ou Passage 

saut de la mort 

mangée

par inadvertance 

Là-bas les manchons éclatants

des fleurs de cerisiers 

jusqu’aux brisures de l’aube

Le gel est annoncé

Leur brûlure et/est leur mort

Un souffle 

traverse

Le soleil arde blanc 

Absolu

(A)temporalités (Dominique Zinenberg)

Dans le ciel éternel

Les nuages évoluent

Les reflets divaguent

Et dans la chair restent

Les buées éphémères.

Toi éphémère

Envolée

Je veux t’épingler

Pour l’éternité

Dans la poudre du rêve.

Dans ma chair éphémère

Se trouve un coin d’éternité :

Le rouge de tes lèvres

Un mot silencieux

Qui palpite.

Tu es la mer,

Sa force éternelle

Tu es tous les reflets du jour

La luciole des nuits

L’éphémère trace du souffle.

Depuis ce baiser

éphémère

Qui renaît dans mes rêves fous

je conçois

La forme de l’éternité.

Dans l’éternel élan

printanier

Une cabane éphémère

en ajoncs, en osier

Pépie pour l’horizon.

Il est des souffles sans pareil

Cinglant comme l’éternité

D’autres passent

Éphémères et doux

Un cil à ôter de ta joue.

Je jongle avec l’éternité

Sur un fil de funambule

Et dans l’éphémère clarté

S’accrochent les balles des jours

Jusqu’à la dernière envolée.

On frappe à la porte

C’est l’éternité

Qui réclame l’obole

En éphémère

Ombre portée.

  • Tu es mortel et éphémère

Je te donne l’éternité

Et mes charmes à volonté.

  • Je veux Ithaque et Pénélope

Un sort de suaire et de sang.

Dans la nuit de l’été

Les étoiles éphémères

Nous tirent sans faiblir

Vers une éternité

Noire comme le jais.

Grâce éternelle

Soit rendue

à la vie

éphémère

et folle.

C’est un sable si fin

Qui passe et se faufile

Entre tes doigts fragiles

Jouant à pile ou face

L’éternel éphémère.

Eaux vives ou dormantes

aux reflets bleus et mauves

vous passez éphémères

par le chas fixe

de l’éternité.

Quand tu songes à l’oubli

Tu traverses l’éphémère pli

Qui se fissure en toi

Tu restes alors

Dans ton éternité forcenée.

Il file entre les doigts

Le temps

Il se joue de toi

En tissant ensemble

L’éphémère et l’éternité.

Si éternellement

Tu te fais silhouette

Lointaine

Et te perds dans l’éphémère

Comment pourrais-je te louer ?

Les roseaux éphémères

ont jalousé le chêne

réputé éternel

Mais la tempête vint

et tout devint clair.

J’aime l’eau, la forêt

Les senteurs éphémères

Et l’éternelle rumeur

du monde

Qui frappe l’âme.

Eph’hémère (Antonia Soulez)

Le son d’un mauvais rêve

A l’instant échappée d’une battue,

Je m’écris à l’encre d’un mauvais rêve,

va-t-en lui crié-je, c’était à la cambrure, le son

diurne d’un rapt, avant le jour.

J’hurle à la vision d’un battant, souffle de viol,  on en veut

à mon homme

à sa voilure.  Je lui crie viens auprès de moi, reste là,

tout contre

Je crains le rapt d’avant  l’arrivée du jour,

  Apostrophé, Hémère  se retourne affublé d’une menace, 

 me  lance  At’Terré qu’un jour en plus d’une fuite au loin, 

rien ne menace, sauf un signal  ne servant qu’au son

qui passe.

Seul, retentit dans  l’intervalle le derme vibrant

à l’ouïe fine d’un paysage intérieur. Je demeure là  sans secours, sabordée à l’instant d’un coup sonné

à l’abrupt. Captive entre deux  je résiste, indemne

Battue  à nouveau tandis qu’à ces paroles,  je suis souffle bloqué dans l’attente d’un second glas, je me sens rescapée d’un accès, quand s’annonce  tonitruand l’éclat d’un appel carillonné,  le même  qui me perce cinglant en rêve

depuis l’enfance

 Laisse-moi, je passe, dit l’Heure pour m’apaiser. Parole d’Hémère,  face à lui au dos de qui ….

Je tremble encore.

Pourquoi pas une fois encore, comme à l’épel du shofar

 afin de se souvenir ?

 Il faut un son de plus pour entendre le précédent, un jour, puis deux…profondément sombre, de mémoire en mémoire.

Au cri d’un dessin arraché à l’effluve d’une durée retaillée, 

Je me vois à l’envers me retourner,  comme si ma voix sortait de la balle comprimée de mon propre souffle, voir et disparaitre ?

J’improvise abécédaire l’incendie  au verso d’un temps rompu à l’antre d’Er, arrêté en plein tunnel, là où s’assombrit le pli j’écris, entre forces contraires, cette fraction d’un rien qui tracte entre les lèvres ce qui me pousse derrière et ce qui m’arrête devant, lui, Er en personne.

 Il me regarde, à cette heure sonnée de furie, déjà mort.

Ennemi de face,  intime au for intérieur, du nom de guerre aujourd’hui, dédoublé sans esprit, abcès de stase. Je crie

Afin de sortir de ma nuit au signal voulu d’un battement,

A la noire, c’est la mère là-bas, son bord, Hémère que j’appelle

Ou la langue, à l’instant  rescapée elle aussi,  d’une battue qui claque  à l’étouffée de son timbre  et revire drapée d’un linceul  au tournant d’un pli.

Elle cesse ici de s’écouler du flux du Styx, trans-paraissante,  mais s’évase là, à la goutte d’une larme, à plat d’un vide,

au lieu sans liaison où l’éphéméride fige un jour d’absence d’une mauvaise série noire

elle paresse, à contre-jour, malencontreuse,

Car au message, parti d’une émotion tarie

manque l’antenne, sous le dais qui couvre mon corps-âme cette nuit,

tant que l’Aleph du jour n’a pas commencé,  suspendu

au premier signe, reste en toi la braise

d’une  lettre d’amour,

celle-ci non parvenue  se passe bien d’un retour d’éternité,

à l’ éternel instant d’une disparition, en instance d’une ténuité revécue,  survécue dans l’urgence

 Il reste que le son d’une fois, à l’air de ritournelle, ne peut, tenu en apnée, durer pérenne, et l’Autre s’emparer  de mon sommeil,  au coup suivant d’une corne de bélier, entre poussée et mur d’obstacle,  et m’essouffler à en hurler

à-même la tige d’un pendule au retour du doigt d’Aleph, profilé au clic

sans déclic d’une muse interdite, le choc

et sa morsure à vide, hors temps.

Eph’Hémère dès lors n’est plus  à la cadence de l’heure mais reviendrait ce temps d’arrêt, cyclé, dont l’image mobile tracerait le signe à la hache

d’un coup du sort, tandis que, au journal d’une déesse

au geste fini  viendrait à manquer la dimension  nécessaire d’un métronome, pour scander

une fois prochaine,  l’heure dite d’une annonciation.

L’Eph’hémère tout le jour file d’un air absenté en plein milieu, fleurit s’éteint entre-deux,  poussé d’arrière en obstacle devant, soit dit et redit, à la stance d’une  tenue intervallaire, peut-être, d’une fuite de lumière par où

le temps s’est induré d’un éclair d’armes

au son timbré d’un combat avec moi-même.

Eph’ vous là-bas ! N’emportez pas mon rêve au loin de moi,  volé, il me revient de plein droit ! Dé- serrez le cri d’appel,

 du fond de gorge qui, essoufflé de menace entre poussée

et mur d’arrêt, gronde sans voix, à l’étouffée du vent contraire ! Laissez-moi battre jusqu’au ton suivant  d’une  joyeuse survivance !

Fin de série, la noire,

C’étaient  juste les cloches, le son des cloches, l’une d’elles arrêtée net aux persiennes de mon village un jour éclatant d’été.

Petite, étouffée, dé-voisée, ma voix invaginée de petite fille appelait en vain ce souffle à redevenir mien à respirer, deux-en-un pour commencer !

Instant sonné à l’apnée  d’une bande-son, j’écoutais

en protension, cette seconde rescapée, à l’horizon,  re-vivre,  oui,  la vie d’amour  jouée à même toi, mon torse d’amour à  peau douce d’homme mien dont  la respiration à l’entrouvert m’inspire ce rêve d’infime suffocation, appelle-moi

car j’aspire à sortir de de moi ! 

 – Eph’Hémère,  pour clos d’Iris, tu m’épelles une fois encore

sans métronome, tu montes et redescends irisant

 les persiennes  maintenant refermées de mes yeux, enfin paix sur  mer,

je te suis me sentir. 

Antonia Soulez,

23 avril 2022

( bribes de sources : le mythe d’Er de Platon, « Er »  de Kafka « combat avec moi-même », Deux-en-un cf. H. Arendt, in La vie de l’esprit)

Èphémères  (François Minod) ©

   Rapide comme l’éclair, tu m’as irradié, j’en porte encore la marque. Indélébile. Ce ne fut qu’une brève apparition, une fracture à peine visible, un petit point de lumière, trois fois rien, et pourtant.

   Il y a eu l’avant, tranquille, immuable, le carillon du clocher, les vaches qui paissent dans les près, les chiens qui aboient dans les chemins terreux, et le reste qu’on ne dit pas mais qui est là depuis toujours, le bruit du vent dans les arbres centenaires, les oiseaux de nuit qui dessinent l’espace de nos songes, et le vieux qui n’en peut plus de sa goutte.

   Et il y a l’après, l’horizon qui s’ouvre aux vents mauvais, la trace que tu as laissée dans mon intimité, la lente déflagration  des jours et des nuits, la fin des certitudes, l’espace déchiré du dedans,  tout ça et le reste, enfoui dans les limbes  depuis ton  éphémère passage.

                                                                                  *

   Le temps de le dire et c’est parti, envolé, disparu. 

Ne reste que la trace, l’empreinte, le mot, qui nous rappellent que cela eu lieu un jour et que cela rets au -dedans de nous pour toujours

                                                                                 *

   Pas le temps de la voir, de la sentir, de l’entendre et déjà partie je ne sais où.  Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir attendue, désirée, de lui avoir aménagé une place de choix.

Eh bien non, ça ne lui a pas suffi, elle ne s’est pas arrêtée, juste passé très vite, impossible de m’en saisir, ne serait-ce qu’un instant. C’est avec ça qu’il va falloir faire à présent, m^me pas un vrai souvenir, juste une impression, un souffle, une miette, juste un e miette pour l’éternité.

                                                                                 *

   Ce fut un moment de joie, de pur bonheur, un moment divin, cette caresse du vent sur l’herbe ondoyante, légère, flottante.

 Thème de  l’éphémère (Danielle Marty)

« Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours d’été, pour mourir à cinq heures du soir ; comment comprendrait-elle le mot nuit ? » Stendhal

J’ai touché l’éphèmère

surprise qu’il ose paraître

j’ai touché son aile transparente

qui jamais ne se replie

j’ai touché la tache

à son extrémité

trace de centaines de millions d’années

passées depuis sa naissance et j’ai senti

une éternité vibrer dans mon corps

une vague de vent agitait les pierres

et j’entendais leurs prières

quand j’ai touché l’éphèmère

j’ai de nouveau perdu le souffle

j’avais oublié

qu’il était là

depuis l’enfance

dans la fente

de la blessure 

j’ai touché                  l’éphémère

la distance

qui me tient

hors de moi

quand je veux le soustraire

j’ai touché l’éphémère

à la limite du visible

qui s’efface à son passage

et je suis passée

de l’autre côté de la rive

couchée sur le flanc gauche

haletante

rayée de frissons

raturée d’anathèmes

en un seul instant

en un seul inspir

le présent a

éclaté

au creux de mes mains

comme du verre

sans une goutte de sang

seule

la douleur

cuisante

plombée de raide

chargée de honte

j’ai touché l’éphémère

qui se répète sans trêve

qui se reproduit en une nuit par millions

dans la chambre obscure de la mémoire

sa parole est trop brève

pour que je puisse saisir

ce qu’elle veut me dire

d’ailleurs ai-je réellement touché

l’éphémère

qui nous retient 

l’un près de l’autre

il n’y a que le mot

à l’instant

où je l’écris

où je le prononce

pour donner corps

à la faille

insoutenable

qui arrache

la pierre de sa roche

la mouette de son cri

la main de sa peau

– Il n’y a que la distance

que tu touches

la distance imprimée sur ton épiderme

la trouée enclose dans tes entrailles

la peur débordant de ton regard               va

va        va      plus loin         encore plus loin                   loin

de la mare stagnante d’années de larve

va dans  le courant des lendemains

accepte

cette ombre qui se glisse

éphémère

dans le flou de chaque attente

ce tremblement vital

qui secoue et extirpe l’insecte

de sa gangue

et lui fait battre des ailes

avant de se jeter dans le vide

pour apprendre à voler

même si son vol est bref

c’est en retranchant quelque chose au monde

qu’un corps peut apparaître

les oiseaux le savent

eux qui suivent les nuages qui se défont

à force de voyages

l’enfant aussi le sait

lui qui devant le vieil homme en pleurs

s’assoit sur ses genoux

sans rien dire

juste pour l’aider à pleurer

Ephémère, un conte (Nicole Goujon)

« Petit, il faut que je te dise… un jour, alors que je relisais une de mes histoires, je senti monter une violente colère, une rage incontrôlable contre l’évidente médiocrité de mon travail, contre mon impuissance à faire rêver mon lecteur… Mon texte était lourd, laborieux, tout y était affirmé, ampoulé, démontré…, et ça s’éternisait, ça se répétait… Dieu, quel pontifiant quel vaniteux quel suffisant je faisais ! D’un geste, j’arrachai les pages et les piétinai comme un fou ». Me menaçant de son index, il insista « Petit, écoute bien, il faut alléger sa plume, écrire subtil, ténu, l’intervalle d’un frisson, un éclair, un battement, une ride, une transparence… Tu vois petit, l’idéal serait d’accrocher les mots à des ballons pour qu’ils montent très haut et qu’ils disparaissent dans l’atmosphère… Oui, je rêve de mots-oiseaux, vifs et vaporeux, d’une écriture délestée des idées et qui s’envolerait au ciel et qui ferait chanter les anges et qui…». « Stop conteur, ne vas-tu pas trop loin ? Pardon mais, tu débites des sornettes et, de plus, tu me sembles assez prétentieux !… Ecrire ainsi est im-po-ssi-ble ! ». « Mais petit, ce serait si beau !… Tiens, faisons un essai toi et moi !… Cours frapper à la porte de mon ami Pierrot, emprunte-lui sa plume. Toque fort ! Parfois il dort ! ».

Et alors, prodige ou imagination – qui le dira -, j’ai vu le bras du conteur s’étirer, se distendre, s’allonger vers la lune. J’ai vu sa plume frôler et caresser un gros nuage. Un cumulus tout blanc qui offrait son ventre boursouflé, à la fois barrage et écritoire. Dans l’allégresse, la plume griffonna la surface moelleuse osant à peine l’égratigner, puis, prenant confiance, elle appuya plus fort de telle sorte que les lettres découpent la lumière : les premières lignes d’un poème éblouissant !… Elle développa tant d’énergie que, pschitt !, elle perça le nuage qui se mit aussitôt à pleurer à grosses gouttes. Des ruisseaux roulèrent, emportant les signes tracés par la plume magique. Pendant cette terrible chute, les mots furent secoués, désarticulés, concassés, lessivés… Et d’un coup, patatras !, tout est tombé sur le jardin ! Une  averse, un fracas mémorable !… Je vis la plume se planter dans le cœur d’un chou, et les fleurs sourire en se toilettant. Sur leurs pétales, je devinai des lettres décolorées, buvardées, des mots brisés, indécis, le tout dans un désordre tel que plus rien n’avait de sens… Mais c’était ma-gni-fi-que ! 

Je serais resté là, émerveillé, pendant des heures si je n’avais dû poursuivre ma mission auprès de mon ami. Je devais collecter les bouts de pétales, les éclats de mots, les fragments de lettres, et les lui porter afin qu’il les raccommode et les réajuste. Mais la terre respira fort et se fâcha méchamment !… Je senti une aspiration démesurée, puis le tourbillon d’un souffle et… tout fût balayé. Les fleurs arrachées, dispersées, emportées très haut dans le ciel. J’ai couru, couru, mais les mots et les lettres que je devais sauver m’ont échappé !

Le repos de la terre et la couleur du silence s’installèrent. Mes poings fermés retenaient encore quelques miroitements du nuage, à peine de quoi écrire un haïku. C’est alors qu’un rire éclatant et triomphant brisa ma déception, emballant mes regrets dans son enchantement. « Petit, regarde ! Là-haut ! Nous avons réussi !… C’est écrit sur le vent !… ».

Avril 2022.

Carnet d’oublis (Stan Dell)

Ce matin, une pensée m’est venue, comme ça d’un coup. Je n’ai même pas eu le temps de regarder d’où elle m’arrivait, que je l’avais déjà oubliée. D’habitude, quand une pensée me vient, je la note aussitôt dans mon carnet de pensées.

La mémoire des pensées, ça rapporte. Avant le carnet, j’avais tout essayé. Les nœuds à mon mouchoir, ça lui donnait un aspect laineux, les entailles à l’écorce des arbres, mes pensées devenaient des idées fixes, des mots en craie sur une ardoise, ça faisait dette mémorielle. Alors je me suis mis au carnet, comme d’autres au cornet, pour des notes emportées. Mais pas n’importe quel carnet. Surtout pas un bloc-notes, sa version désincarnée. Ni un carnet à spirales qui fait revenir les pensées en boucles, et quand elles sont noires, je sombre. C’est pourquoi j’écris à l’encre bleue dans mon carnet de pensées. Le bleu ça donne un effet mer qui dure. Bref, depuis ce matin, cette pensée se fait mère de toutes mes pensées et je dois en faire fi. Pour cela, rien de tel qu’un carnet d’oublis.

Il est important de conserver la mémoire de ses oublis. Oublier un oubli, c’est bien pire que penser à rien. Surtout que les oublis peuvent être éphémères eux-aussi. La pensée et son oubli sont deux versants d’un iceberg. Observer l’un, c’est comme se regarder dans la glace, on ne voit pas son autre. J’ai longtemps cru qu’à oublier mon oubli, je penserais à ma pensée. Depuis, le réchauffement climatique est arrivé et la glace a fondu.

Dans mon carnet d’oublis, j’écris à l’encre rouge pour les oublis encombrants, ou à l’encre verte pour ceux qui m’allègent. Un oubli n’est jamais neutre. Un jour, l’impensable s’est produit. J’ai inscrit par mégarde un oubli à l’encre bleue. Ça m’a complètement gribouillé. Quand mes esprits me sont revenus, j’ai écrit dans mon carnet de pensées de ne pas tenir compte de l’oubli écrit en bleu dans mon carnet d’oublis. Et ensuite, j’ai rouvert mon cahier d’oublis pour y inscrire en vert que j’avais oublié que le bleu y était prescrit. Puis de nouveau dans mon carnet de pensées, qu’il me faudrait écrire noir sur blanc dans mon carnet de regrets celui d’avoir si mal agi.

Oubliés le bleu, le rouge, le vert ou une autre couleur. Un carnet de regrets ce n’est pas un arc-en-page. C’est un cimetière d’illusions perdues, d’actes manqués et de souvenirs disparus. Mais la vie n’étant pas faite que de regrets, j’y inscris aussi blanc sur noir tout ce que je ne regrette pas. De blanc et de noir, mon carnet de regrets est un échiquier de papier. Je saurai qui l’aura emporté quand je l’ouvrirai pour la dernière fois.

La pensée de ce matin se rappelle à moi. Je m’empresse de la noter, de biffer son oubli et d’effacer son regret. Alors tout est à jour, comme le carnet de vaccins d’un animal carné après une nouvelle injection. Qu’ils soient de joies, de tristesses, de souvenirs, de projets, d’envies, de choses à faire, de choses à ne pas faire, de rencontres, de disparitions, d’amis, d’ennemis, de présences, d’absences, ils éternisent mes faits de vie. Même défaits, ils resteront, moisissures, poussières ou cendres. Rien n’est éphémère, tout se transforme.

Il est écrit dans mon carnet de rêves éveillés : « Un jour le temps n’existera plus et je serai l’éternel écrivains de carnets ». Mais peut-être devrais-je plutôt rendre pérenne la pensée de ce matin : « Il est bon parfois de penser à rien ».

Inédits sur le thème de l’éphémère, (Isabelle Courteau)

Toute chair est de l’herbe et toute grâce est comme la fleur des champs.

Is 40, 6

Au plus fort de l’été,

alors que la chaleur nous épuise

tout près, sous la verdure feutrée des arbres

à travers les branches,

dans l’oblique lumière jaune,

le vol d’un oiseau, comme feu follet;

confusion de souffles

une brise cajole l’épaule.

*

Un proche a disparu.

Cette absence fait souffrir

et ce n’est pas ce qui a été vécu

et dont nous savons qu’il ne reviendra plus,

mais les espoirs demeurés.

Tout est suspendu dans la confusion,

puis se remet à vivre,

à l’envers du monde,

nous fait sentir ses pointes,

bouleversés que nous sommes.

                                                                          *

Côté sud,

la fenêtre ouverte du petit chalet,

c’est le ruisseau qui chante.

On imagine la tresse

liquide, miroitant

sur des pierres rondes

de la grosseur d’une main;

Voici la joie, ni cachée

ni trop offerte.

                                                                         *

Quelques feuilles rouges

tombées au sol

puis un rameau tout à la cime d’un érable

 choc à l’annonce de la fin de l’été 

                                                                         *

Notre âme. Par quel chemin de paradis s’envolera-t-elle un jour,

dont sans savoir nous en avons déplacé les dernières pierress?

La Carpe et l’Éphémère (Francis Berthelot d’Azay)     

                                                   

                                  

Dame Carpe, énorme parce que multiséculaire, s’apprête en cette fin d’après-midi à gober Monsieur Éphémère posé en bordure de nénuphar. L’insecte est vert-bleuté irisé de doré, contour des yeux rehaussé de marron tendre, abdomen arqué en gracile virgule. Si ses longues antennes finement recourbées ne bougeaient quelque peu, on le croirait fait en cristal coulé de Baccarat, Daum ou Lalique…

Oublieuse de sa gloutonnerie, Dame Carpe ne remue nulle nageoire, n’émet aucune onde qui provoquerait l’envol de l’éphémère à l’élégance surpassant celle des libellules observées au château de Fontainebleau.

Lui, se sachant immortel jusqu’à la nuit, ne soupçonne pas le péril. Bienheureux, il étire ses pattes une à une, se délecte des bienfaits solaires.

La carpe, pourtant d’un naturel peu causant, engage alors la conversation. Elle évoque ses souvenirs allant des anciens aux plus récents, désireuse de se raconter au bel insecte complaisant.

Puisqu’elle le dévorera ensuite, qui, sur ce royal étang, lui serait meilleur confident !

Elle explique à Monsieur Éphémère comment le roi François, premier du nom, la fit venir ici avec cinquante-neuf autres carpes prélevées d’un lac, près de Nancy.

Un transbordement de trente-deux jours, qui ne dénombra aucune perte, effectué en coche-d’eau sur la Marne, de Vitry-le-François à Charenton, ensuite par la Seine jusqu’à Fontainebleau, chacune d’elles soigneusement installée dans un étui conçu à sa mesure.

Puis Dame Carpe raille Marie de Médicis qui dans une lettre décrivit la pêche de deux d’entre-elles, en 1606. La première surestimée avoir huit cents ans, l’autre, une jeunesse de trois cents.

Dame Carpe raconte aussi à Monsieur Éphémère comment le sémillant Louis XIV lui lança du pain en esquissant des entrechats sur le ponton ; de quelle manière un jour Louis XV gâteux et goûteux lui tendit du bout des doigts un morceau de brioche ; dit qu’avant la Révolution elle contempla Louis XVI et Marie-Antoinette encore entiers ; se rappelle que Napoléon lui donnait un fichu tournis, tant il arpentait nerveusement la rive en dictant ses courriers.

Puis Dame Carpe digresse sur les éphémères Cent-jours de cet Empereur et parle des Cosaques qui vinrent camper en 1815, pêchèrent et mangèrent la moitié du cheptel de l’étang.

Elle dit encore que depuis le départ des derniers convalescents, soldats estropiés des guerres mondiales, elle s’intéresse aux chevalets des peintres, aux trépieds des photographes, s’amuse du comportement des visiteurs férus d’Histoire, se distrait de l’incessante lutte des jardiniers contre l’éphémère généré par les saisons. Elle guette avec gourmandise la venue des promeneurs de la ville, charmants Bellifontains pourvoyeurs de  nourriture.

« Ah si ! », s’exclame soudainement Dame Carpe qui allait oublier qu’en juin 1984, rompant cette paisible monotonie, Margaret Thatcher et François Mitterrand vinrent s’assoir pour converser devant son étang… Elle raconte à Monsieur Éphémère qu’ils parlèrent du chancelier allemand, l’un des invités au G7… Et ajoute ne pas savoir si, parce que trouvé sympathique, la première ministre anglaise et le président français dirent d’Helmut qu’il était cool… Ou s’ils le traitèrent de ‘colle’ parce qu’ils eurent du mal à s’en dépêtrer pour filer à leur éphémère tête-à-tête… 

Son confident ne sachant la renseigner, Dame Carpe continue de parler, assure que ses observations du parc lui permettraient d’établir un catalogue des modes vestimentaires à travers les époques, qu’elle est capable de dresser la liste des jeux auxquels s’adonnèrent des générations d’enfants, y compris leurs sempiternels mais bien éphémères bonshommes de neige.

Ainsi elle raconte tout ce qu’elle vit et entendit au fil des siècles ; au fil évité des cannes de pêcheurs ; à ses promptes esquives au bec effilé des hérons.

« – Et vous, que pouvez-vous m’apprendre que je ne sache pas, frêle petit éphémère sans passé, sans avenir, né probablement juste près d’ici, dans les marais d’Avon, de Moret ou Thomery ?… »

À son tour, Monsieur Éphémère dit ce qu’il entendit et vit depuis sa naissance au monde, très tôt en ce matin de juillet.

Transporté par T.G.V. depuis Nancy, où en gare il s’était pris les pattes dans les cheveux d’un docte voyageur, l’insecte raconte avoir entendu celui-ci discuter avec un collègue sur « l’éphémère et le perpétuel », raison de leur voyage à Paris pour un colloque traitant de ce thème.

Monsieur Éphémère détaille leurs balades matinales dans la capitale, lui, toujours agrippé depuis Nancy à la chevelure de son transporteur. Il rapporte à Madame Carpe les propos peu amènes que les messieurs tinrent sur les colonnes tronquées du Palais-Royal, décrétées irrévérencieuses sachant de quelle manière la Terreur coupa court à la royauté. Les deux hommes se dirent même prêts à s’emparer de marteaux pour buriner les colonnes !… L’insecte raconte combien ils vilipendèrent l’anachronique pyramide de la Cour du Louvre, critiquèrent les tuyauteries bigarrées du Centre Beaubourg, estimées mal venues dans le quartier où le musée est enchâssé.

Toutes incongruités parisiennes que les deux collègues souhaiteraient éphémères, mais qui durent et perdurent là où des gouvernants les installèrent.

L’homme sur les cheveux duquel l’insecte cramponné avait écouté tout cela, évoqua un éphémère projet d’éléphant, Place de la Bastille. Une sculpture creuse, de quinze mètres de haut et seize de long, recouverte des cent-soixante-dix-sept milles kilos de bronze récupérés sur les canons ennemis. Faite de plâtre et lattes de bois, sa maquette à échelle réelle était restée sur pied une trentaine d’années, immortalisée par Victor Hugo qui en fit le squat de Gavroche.

Suite à cette remémoration, les deux Nancéiens se demandèrent quelle aurait été leur réaction face à l’éléphantesque monument s’il avait existé en lieu et place de l’actuelle Colonne de Juillet… Pris de rires, tous deux s’étaient alors imaginés militer ardemment pour son transfert à la Défense…

Maintenant en confiance, Monsieur Éphémère s’enhardit, allant jusqu’à imiter pour Madame Carpe tout ouïes, les bavardages des deux voyageurs de Nancy.

« – Ah cher confrère, la suprême astuce de nos politiciens urbanistes consiste à faire croire que telle ou telle nouveauté sera éphémère. Ce qui ne suscite pas trop de mécontentements si l’ouvrage s’avère médiocre. Ils édifient, inaugurent, rassurent sur le provisoire de la chose et laissent filer le temps… ‘ Cause toujours, la populace ! L’avenir nous donnera sans doute raison ‘… À cet égard la Tour Eiffel en est le meilleur exemple, mollement critiquée parce que construction vouée éphémère. Par chance, une réussite qui dure ! »

Après acquiescement, l’autre homme s’était laissé aller à une réflexion : 

« – Par ailleurs, cher ami, ne confondons pas avec ce qui est beau mais introduit dans un cadre inadéquat. Il conviendrait d’exposer les œuvres monumentales en lieu neutre, et de procéder à un référendum afin qu’entre plusieurs endroits possibles, le peuple souverain décide de l’implantation définitive. »

Ce à quoi son compère s’était esclaffé :

« – Ah, les constructions pérennes qui disparaissent… Les constructions éphémères qui perdurent… Et l’Art éphémère, cher collègue !… Hein ?… Les emballages de Christo, les sculptures de sable, de glace, les dessins de craies sur trottoirs, les tatouages au henné, le maquillage… Et l’art culinaire ! Vite en bouche, vite avalé, vite oublié ! Sans doute parce qu’il touche notre perception du goût, il est l’éphémère auquel nous sommes le plus tôt confrontés, cause de nos premières rages et larmes de bébé, sitôt achevée la succulente tétée !…

En fait, l’apprentissage de l’éphémère est l’enseignement de la vie. L’enfant, de suite confronté à la notion de retard, doit continuellement se soumettre aux enchaînements de moments éphémères. Telle la durée de sonnerie lui annonçant de loin l’imminente fermeture de porte d’entrée de son école, et l’instant où la porte de celle-ci lui claque au nez parce qu’il a trop musardé en chemin…

Et la leçon révisée juste avant l’interrogation, éphémèrement mémorisée, juste pour l’obtention d’une bonne note !…

Hélas, une fois adulte rien ne change. C’est l’éphémère instant de l’heure dite ‘ butoir ‘, celui du fameux cachet de la poste faisant foi… Ou l’éphémère durée d’un feu orange ! Tellement éphémère que si on l’outrepasse, sait-on vraiment s’il sera considéré comme lié au feu vert ou déjà estimé rouge, et sanctionné !

– Oui, oui, vous avez raison… Souvent l’éphémère nous conduit à user de notre libre-arbitre. Accélérer ou freiner… La fameuse demi-fraction de seconde… Minuit ou zéro heure… Dans une famille nombreuse, les soirs de Réveillon il est impossible d’embrasser tout le monde pendant que s’égrènent les douze coups du Nouvel An !

– Voyez-vous, ce que j’aimerais voir éphémère et qui dure, pourtant, c’est le démasquage des belles façades haussmanniennes des Champs-Elysées ! Quand je pense qu’ils furent qualifiés de « plus belle avenue du monde » !… Imaginez si pareil déshonneur avait été infligé à la magnifique homogénéité des bâtiments de la place des Vosges !…

Mieux encore, je suis contre le fait que l’UNESCO décerne à vie le titre de Patrimoine Mondial à des sites… Si l’honorifique qualification était de durée éphémère, les Vénitiens continueraient-ils de laisser pénétrer ces monstrueux ferries qui détériorent leur cité ?… Après tout, l’homologation « Pavillon bleu » de nos stations balnéaires n’est-elle pas éphémère, remise en question chaque année ?…

Bah, de toute façon ici-bas tout est éphémère. Nous compris… Ou qu’on prie pas, d’ailleurs, c’est pareil !…

Sitôt né, le vivant se confronte à ce qui régule tout : l’éphémère ! C’est la prise de conscience de sa réalité qui nous élève et nous forge, comme il pousse la moitié de l’humanité à l’humilité, tandis que l’autre trépigne d’impatience…

– C’est vrai ça !… Nous passons notre existence à louvoyer avec l’éphémère. Nous sommes les créateurs de sablier, horloge, compteur, calendrier éphéméride, afin que chacun puisse se colleter aux valeurs de temps éphémères. De peur de les oublier, certes, mais aussi pour les vivre en harmonie les uns avec les autres, puisque nos rapports à l’autre ne sont qu’éphémères… Tout compte fait, voyez-vous, nous ne sommes que des envolées de bulles de savons qui s’échappent, se touchent, s’écartent, font un bout de chemin ensemble, se quittent et parfois se retrouvent, se détruisent en éclatant dans le ciel… Pschitt !…

– Alors dites-moi, mon cher collègue… L’éphémère est-il source de frustration, ou indicible moment ?… Pérennité et perpétuité sont-ils antinomiques d’éphémère ?…

– Bah que vous répondre… Éphémère ne peut avoir de contraire, puisque, à échelle de longévités différentes, dans l’Univers, pérennité et perpétuité sont éphémères !

Voyez-vous, là est le problème avec l’éphémère. Bien souvent on ne connait pas la réelle durée de son existence… Pour preuve :

‘ Ah, j’ai une fièvre éphéméride ! Merci du renseignement docteur, mais pour combien de temps ? ‘…

– Éphémères sont l’arc en ciel, l’étoile filante, l’éclair d’orage… Les feux d’artifice, même !…

– Et cet article de presse : « Brillamment élu hier, le nouveau secrétaire perpétuel de l’Académie française, immortel parmi les immortels, n’aura connu qu’un mandat éphémère. De trop de joie, il est mort d’une crise cardiaque dans la nuit. Titulaire de sa concession à perpétuité au Père Lachaise, il devrait cependant n’y rester qu’éphémèrement puisque beaucoup veulent le faire entrer au Panthéon. Ne restera alors que sa tombe vide, portant l’épitaphe déjà gravée : La gloire est éphémère, seule la renommée est durable… »  

– Bien, bravo cher ami… Et que dites-vous du maire qui aux lendemains de l’invalidation des élections municipales n’a connu que l’éphémère exaltation que lui procura « l’effet maire » !

– Ah très drôle ! Je suis content d’être venu avec vous, cher collègue, cela me change de mon quotidien ! Devenue rébarbative et acariâtre, si vous saviez comme mon épouse m’épuise, m’éreinte, me détériore, me délabre moralement et physiquement au point que je m’amenuise, me rabougris, qu’elle provoque le grisonnement prématuré de mes cheveux, creuse mes joues et fait mes rides jour après jour !…

– Savez-vous qu’à Hollywood les unions sont si éphémères que, lorsqu’ils sortent de l’église, on jette aux mariés du riz à cuisson rapide !…

– Ah merci d’essayer de me distraire, mon ami… Merci !…

Mais dites-moi donc, c’est cela la vie ?… Ou dois-je en attendre autre chose ?

– Oh, la vie ne vaut pas tant de tracasseries, mon cher. Devenez adepte de la sagesse de Râmakrishna : quand vous aurez reconnu que notre monde est irréel et éphémère, vous ne l’aimerez plus, votre esprit s’en détachera, vous y renoncerez et vous libérerez de tous vos désirs !… »

Monsieur Éphémère raconte encore à Madame Carpe tout ce qu’il vécut et entendit jusqu’à présent, sa moitié de vie… Comment, après que les deux hommes sont sortis de taxi pour rentrer au Collège de France, lui, resté fixé au plafond de la voiture et trimballé selon les désirs de clients successifs, sentit qu’une plus longue course l’amenait près de l’humidité dont il avait vital besoin. Et c’était Fontainebleau. 

Le soleil sur l’étang du parc réduit sensiblement sa luminosité… Vite, il devient disque rosé, juste posé sur l’horizon. Puis il décroit ses éphémères orangés, sanguins arcs de graduations, jusqu’à devenir demi-soleil…

Non, non, on ne dit jamais « demi-soleil » tant sont éphémères les variations de cette géométrie appelée « demi-lune »…

Maintenant l’astre se réduit à un mince trait grenat affleurant l’étang…

Le temps éphémère réside là, bribe de fraction de seconde offerte à nos yeux, à nos oreilles, à notre palpable et respirable.

Instant choisi par la carpe pour sauter sur l’insecte omniscient.  

« – Gloups ! Et un de moins !… Manquerait plus que pareilles bestioles vivent davantage qu’une journée ! Sinon ces dizaines de milliards de charmeurs, usant de toutes les ruses pour nous espionner, auraient tôt fait de gouverner notre monde.

Ah… Il fallait l’entendre ! Et que ceci et que cela, comment faire ainsi et pas comme ça, et patati et patata… J’t’en foutrais, moi !… »

Se frayer un chemin jusqu’au ciel (Dominique Zinenberg)

Échelle adossée à la maison. Toujours adossée. (un dessin d’enfant que je fais encore pour les enfants, car ne dessinant pas du tout, je reproduis éternellement les mêmes dessins enfantins.)

J’ai peur. Le vertige me gagne quand on m’oblige à grimper à l’échelle murale pour faire des exercices pour réparer ma scoliose. je ne peux plus redescendre. Mes mains transpirent. La hauteur me paraît monstrueuse. Le professeur ou kiné est obligé de venir me chercher. Il n’est pas content. J’ai sept ou huit ans. Pas de force. Pas non plus de compréhension de la situation. C’est violent. C’est un cauchemar. Mon dos crispé me fait souffrir. (anamnèse)

L’échelle des valeurs ! A chacun la sienne et pourtant quand on dit « chacun sa vérité », on creuse le fossé de séparation, d’incompréhension, de haine, vengeance, guerres à l’infini du nord au sud en passant par l’ouest et l’est et l’on ne perçoit pas bien les impératifs catégoriques de Kant dans le chaos grandissant de l’internationale de la bêtise humaine ! (petite réflexion passagère, à peine élaborée)

Échelle de Jacob. La plus connue. Elle exerce un espace aimanté, qui tangue. Un espace de rêve qui grimpe jusqu’aux temps très anciens, temps biblique à évoquer si ce n’est à interpréter. (selon la légende racontée dans la Genèse)

Va mon fils, va Jacob et ramène femme au retour.

Jacob va, fuyant son frère Ésaü et obéissant à l’injonction maternelle, il ne peut que marcher, sandales légères, et soulevant poussières et pensées. Jacob est jeune, altier, et n’a nullement besoin de bâton pour avancer dans la campagne couleur de miel, piquetée d’oliviers et de cèdres, traversée d’oiseaux ou d’anges. Jacob allonge le pas, boit à petites gorgées l’eau de l’outre et dévore à belles dents le pain imbibé d’huile et d’épices. Le ciel d’un bleu intense le remplit d’une joie et d’une exaltation qui n’ont d’équivalent que l’accomplissement des désirs ou la force du rêve. Quand il eut marché jusqu’au soir, quand il vit briller dans le ciel les constellations bienveillantes, quand il eut constaté que ses sandales étaient recouvertes d’une fine poussière et que la soif asséchait sa bouche, il choisit de s’installer pour la nuit dans un creux d’herbes tendres et aromatiques, tout près d’une pierre dont il se servit comme d’un oreiller et comme il avait marché tout le jour égrenant dans son âme tous ceux qui l’avaient précédé, remontant jusqu’à Abel et Caïn, il se coucha sur la terre et s’endormit sans tarder ne sentant nullement la dureté de la pierre où reposait sa tête. Une échelle lui apparut en songe. Elle s’ancrait dans la terre et allait jusqu’au ciel. Des anges y montaient ou en descendaient. C’était merveille de les voir évoluer sur cette échelle souple qui se confondait avec le ciel chargé de nuages. On aurait dit une fourmilière affairée qui jamais ne cessait d’aller et de venir, en équilibre précaire sur l’échelle légère, affolante échelle pour acrobates professionnels et gymnastes hors pair ! Mais les anges vaporeux, ailés, ne se souciaient guère du mouvement vertigineux de l’échelle et allaient et venaient en un ballet étourdissant avec jeux de lumière arc-en-ciel comme pour affermir le lien entre Dieu et les hommes. Au milieu de ce spectacle grandiose Jacob ouït la voix de Dieu qui lui promit une descendance infinie s’égaillant vers le nord, l’ouest, le sud et l’est et une bénédiction sans faille. Au réveil pourtant Jacob fut effrayé à l’idée que la maison de Dieu soit partout et que la porte du ciel commence là où la pierre sur laquelle sa tête avait reposé se trouvait. Avec la rosée du matin et la dissipation de l’essaim d’anges se profila à l’endroit de la pierre le temple en trompe l’œil qui plus tard y serait érigé ! Puissent les ponts et les échelles conduire les êtres à s’aimer plutôt qu’à se haïr comme Caïn vis-à-vis d’Abel ou Jacob fuyant Ésaü !

                                                                                             20 février 2022