Son vol soudain suspendu (Agnès Adda)

Son vol tout soudain suspendu

Tu le devines au seuil

De quelque souffle

D’un parfum.

 

 

De la gorge invisible

D’une corolle des champs

Tu pressens l’accueil

Charmeur et capiteux.

 

 

Halte terrestre ou aérienne

– Qui évaluerait telle pesée

Au cœur de la fleur ? –

Avec ardeur il se repaît

D’un suc imperceptible.

 

 

D’élan conquérant, point 

Car il est juste de passage

Volage, volage…

Pauses sans calcul

Frissons insouciants…

 

 

Il dérive, dérive

Hors plan, hors page.
Tu évalues sa trajectoire

Tel un astrologue

Décans et ascendants.

 

 

Ailes ouvertes, ailes fermées

Empreintes silencieuses et fugaces

Sur les tremplins de l’air et des jardins.
Tu les recueilles éperdument

Dans les filets de ta poursuite.

 

 

Tu consignes et tu élabores

Leur trace poudreuse

Leur chatoiement fragile

Dans les croquis de ta mémoire.

 

 

Puis tu assembles tes calques

Diffractes les vides

Ponctues d’écailles pérennes

Ce qui a fui et tes oublis.

 

 

Minutieuse, tu épingles ce vol

La geste solaire d’un papillon.

 

 

 

 

 

S’élancer, dit-elle (Nicole Goujon)

On peut voir, posé sur la plage, un rocher arrondi, poli par des millénaires, à moins que ce ne soit un boulet tombé d’un astéroïde, ou encore un gros scarabée pétrifié… Mais le cœur n’est pas de pierre. Il bat doucement… C’est un corps-bloc. Un être accroupi, enroulé, tête dans la poitrine, bras autour des genoux. Est-il endormi, blessé, en prière ? Est-il de ce monde ou bien d’un autre ? Survivant ou envahisseur ? Ou tente-t-il de s’enfoncer, de s’ensabler, de disparaître ? Régulièrement, une respiration soulève cette masse.

Soudain, le corps s’ébranle, se déplie, se délie, se redresse, et, tel un automate, il ajuste ses mouvements avec de légères saccades. Corps svelte, anguleux, vibrant, inconnu. On sent l’énergie prendre possession de ses membres. On sent des forces bander ses muscles. On sent une impulsion, une détermination. Son visage concentre quelque chose en devenir. C’est alors que, mécaniquement, il s’élance, se jette en avant, prend de la vitesse pour ne dessiner qu’un trait.

 

Elle, elle que cachaient des arbustes, surgit d’un bond et crie « Reviens ! Reviens !… Viens me pousser ! ». Cette voix le bloque dans son élan. Il la rejoint, la pousse doucement, puis de plus en plus fort pour qu’elle monte haut-très-haut, jusqu’à ce qu’éclate son rire, que le vent l’enlace, qu’elle touche le ciel. Elle s’applique à combiner les mouvements des jambes et du buste, vers le haut, vers l’arrière, vers l’avant. Sa jupe gonfle comme un parachute. Méduse céleste, elle gagne en amplitude, commence à déplier ses ailes, et ouvre ses grands yeux dans le bleu.

 

Lui reprend sa course, bondit, conquérant, à l’assaut, mais-de-qui-mais-de-quoi ?… Saturé d’énergie, sur sa lancée, il accélère, enjambe les obstacles, et, machine déréglée, est propulsé par son fol emballement.

 

Elle, toujours-plus-haut-toujours-plus-vite, grisée, survoltée, tendue, rouge de plaisir, s’élève aux limites du mouvement pendulaire. Poussée par cette fièvre qui la consume, elle s’envole, s’éloigne à jamais.

 

Regard accroché au loin, il la perd de vue… Comme foudroyé, ses forces cèdent. Son ardeur le lâche. Brisé en plein élan. Epuisé. Chute. Roule en boule. Scarabée impuissant. Ses pattes prennent le pouls de la roche. Une plume virevolte. Le vent fait chanter le sable.

 

Rencontre (Françoise Bernard)

Il était comme à son habitude prostré sans élan sans envie

Ses amis l’avaient quitté ,

Ses ennemis l’ignoraient

Son chat seul lui témoignait quelque élan !

Comment se retrouva t-il un jour dans le grand nord canadien, plus loin que la lointaine Gaspésie ?

Le mystère reste entier, aujourd’hui encore.

Pourtant c est là qu un matin d’hiver lumineux il fit la rencontre qui changea sa vie, celle d’un élan superbe et interrogatif : il lut dans son regard cette question: c’est toi mon frère ?

Et il devint ce photographe renommé pour ses portraits retouchés d’élans mystérieux !

 

L’ÉLAN (FRANCIS B. d’AZAY )

« On solde ! On solde !… Tout doit disparaître !… » psalmodie Monsieur Ciboulot sur le trottoir, rue de Rennes, crieur engagé pour attirer à tout prix le chaland vers l’intérieur d’un grand magasin de commerce.

Élan de générosité ?…

Mais le client est lent.

En ce début d’année c’est toujours la grève. Et sans un sou en poche, le voilà rétif aux bêlements du type hélant, provisoire chambellan au service du business.

Élan contrarié !…

Et matériellement parlant, c’est ça qui cloche.

Surnomme-t-on ‘Monsieur Ciboulot’ par dérision, tous l’estimant faible d’esprit ?… Ou ‘Six-boulots’ comme on dirait ‘trente-six boulots’ puisque ce Monsieur ne vit que de petits emplois saisonniers ?…

Nul n’en sait rien.

Le mois dernier il était bonhomme Noël et se traînait entouré de petits Parisiens par kyrielles, tous désireux de faire des selfies avec son jeune caribou.

Autant d’élans d’intérêt envers le nordique animal que lui abandonna sa compagne, lorsque sur un coup de… Sur un coup de… Ah pour rester correct, disons que sur un coup ‘de tête’, elle le quitta.

Mais non sans promesse de retour.

Une miss débarquée de nulle part, un jour.

De Mars, Jupiter, ou venue d’un astre de la constellation du Capricorne ?

Non… Plus vraisemblablement échappée d’une piste aux étoiles, une ménagerie de cirque, avec ce petit cervidé.

Monsieur Ciboulot ne connaît toujours pas le nom de la star, l’ayant d’emblée appelé Monica dès qu’elle lui fit entendre que de tous les arts, le sien était de jouer de l’harmonica pour prévenir son élan.

« C’est un animal magique », avoua-t-elle sur l’oreiller, intimant le secret à Monsieur Ciboulot en lui faisant signe de l’index posé à califourchon sur ses lèvres.

Ce à quoi il souffla, la soupçonnant blagueuse :

« Miss, t’es rieuse !… »

Bel élan du cœur que connut là Monsieur Ciboulot…

Avec Monica pour partenaire de travail, il fit équipe, tous deux accompagnés de l’élégant cervidé.

 

Oui, ‘cervidé’ en un seul mot, cher public, car après la curée d’une chasse à coure, conviens avec moi qu’un cerf vidé n’est jamais bien élégant…

Noël passé et vœux échangés, Monica se révéla soudainement sadomaso en filant avec le père Fouettard, opportuniste amant qu’elle promit à Monsieur Ciboulot de plaquer sitôt qu’elle serait lasse d’être lacérée.

Pour preuve de sa bonne foi, elle jura, cracha et lui confia son caribou qui fit de même, ayant vu son cousin lama agir ainsi dans leur commune ménagerie.

Monsieur Ciboulot en perdit la raison. Des jours entiers on l’entendit alors chanter « je suis malaaaaade…complètement malaaaaaaade… »

Et cela dure… Dure…

Et Monsieur Ciboulot se lamente, se lamente. Ne cesse de dire :

« Et sa promesse ? Et sa parole en échange de l’élan laissé en caution ?…

Et zut !… Élan gage de pute, en somme !… »

L’été est là.

Comme jumeaux porteurs de bois, Monsieur Ciboulot et son petit caribou s’élancent vers les marchés de Provence pour tenter d’oublier Monica et ses bécots, sa chère petite reine avérée vilaine petite garce.

Moroses suppléances que lavandes, romarins et fougasses, si loin de la rue de Rennes et de l’amour perdu…

Tout magique qu’il soit, nimbé dans la touffeur des cricris de cigales ou dans l’ombre des platanes, aussi bien que la nuit sous les réverbères, avec ses paniers d’osier il a chaud au dos et le poil triste, l’élan terne.

Les enfants lui donnent à grignoter carottes et feuilles de salade, apportent des écuelles d’eau, lui flattent la croupe, caressent son museau, ses oreilles, pendant que leurs parents achètent saucissons d’âne et savonnettes olivâtres à Monsieur Ciboulot.

 

Non ! Pas de ciboulette ! Ah, vous m’attendiez au tournant mais elle était trop facile, celle-là !

Autant d’élans spontanés qui engorgent l’élan. Oui, il faut bien le dire : trop d’élans tuent l’élan.

Quand bien même Monsieur Ciboulot intervient à temps pour ôter de la bouche du caribou les dix ou douze carottes de trop, celles qui en lui gonflant le ventre, lui seraient fatales.

Le brave homme est obligé de se justifier auprès des badauds afin de ne pas s’entendre accusé de cruauté pour quelques carottes crues ôtées !

 

Mais de cela, le mois dernier, je vous ai déjà parlé.

Inutile de repasser une couche ou d’en faire des salades !

En dépit de leurs prodigalités nourricières excessives, comme autant de petits Aladin, avec leurs caresses salvatrices les enfants finissent par raviver l’élan terne magique.

À tel point qu’en foire nocturne, une magistrale pétarade du cervidé manque d’enflammer tout le chapiteau de toile sous lequel se tient le marché artisanal illuminé aux chandelles de cire locale.

Souffle inaccoutumé en pays de Mistral où jamais Daudet n’évoqua telle ventosité sortant des entrailles de la rancunière mule du pape.

Une fois les pompiers repartis, Monsieur Ciboulot convient in petto que oui, la magie a opéré, et le lendemain, la ‘une’ du Petit Provençal titre qu’en dépit de son total dépaysement climatique, un élan pète le feu…

Et lance-flammes !

Aujourd’hui rentré rue de Rennes, Monsieur Ciboulot pressent le prompt retour de Monica que leur élan guette.

L’animal en tous sens dresse ses oreilles dans l’espoir d’entendre de son harmonica vibrer les languettes.

 

 

Alors, où est-elle la chute de l’histoire ?…

Même s’il manque un peu de poésie, je vais m’en sortir avec un dicton québécois.

Preuve de l’utilité de connaître les grands classiques de nos cousins américains.

                   «  Hier, caribou gazeux…

                      Élan demain heureux !… »

 

L’élan de vie (Stan Dell)

Damien se tient immobile, debout sur le plat sommet d’une petite montagne. Vêtu d’une épaisse combinaison blanche et coiffé d’un casque blanc également, il attend, immobile. À vrai dire c’est Joseph, sanglé à lui et derrière lui, qui attend son signal de départ.

C’est lui que Damien, a choisi parmi les cinq instructeurs présents tout là-haut sur le plateau d’envol. Pourquoi ce choix ? Surement pour son prénom, le même que celui de son père, peut-être aussi pour son regard apaisant et sa voix rassurante.

Joseph attend son signal pour qu’ensemble ils prennent leur élan. Et lui attend d’être prêt dans sa tête. Son rêve de l’autre nuit lui revient. Il était oiseau, un grand oiseau blanc. Libre au-dessus du monde, il se jouait des vents et aucun geste de la nature ne lui était incompris. Ses circonvolutions planantes le rendaient harmonieux. Il allait, venait, montait, descendait, par simple plaisir d’être.

Il n’a toujours pas donnée le signal du départ. Sa peur le paralyse. Il ne comprend plus ce qui l’a guidé vers cette aventure entre ciel et terre. Enfin, par un sursaut inattendu, il revient à la raison. Il sait qu’il doit tenter cette expérience. Ne l’a-t-il pas choisie ? Tout est parti d’une discussion entre amis. Il était question de s’adonner à une activité propice aux émotions fortes. Planeur, parachute, saut à l’élastique, la liste des possibles fut allègrement déroulée, jusqu’à ce que Damien propose un baptême de parapente. Cela se passait le jour qui suivit son fameux rêve d’oiseau, ce qui l’avait peut-être influencé. Il formula sa proposition avec une telle conviction qu’il reçut un unanime « pas chiche ! » en réponse. Pour lui, l’idée dépassait le défi, il sentait comme une étrange force le pousser à franchir ce pas.

Damien attend encore. Il se doute que son hésitation intrigue ses amis. Il sent leurs regards braqués sur lui. Ils doivent le trouver un peu poltron à hésiter de la sorte. Peut-être se moquent-ils de lui, ce qui le trouble encore plus. « On y va ? » demande Joseph lui signifiant qu’il a largement dépassé les limites de l’attente ; c’est ainsi que Damien le perçoit. Sans savoir pourquoi, il tourne la tête sur sa droite et ses yeux se fixent sur un tout petit rocher, à quelques pas de lui. Un gros oiseau blanc, s’y est posé et regarde dans sa direction. La présence de cet invité surprise lui donne le courage qui lui manquait. « Go » s’écrie-t-il. Il se met aussitôt à courir. Joseph lui emboîte le pas dans une parfaite synchronicité et l’encourage. Damien n’est plus le même. Il sort de son être. « Allez ! » crie Joseph. Damien libère ses pensées. « Vas-y ! ». Il quitte sa vie. « Encore ! ». Son cœur s’emballe. « Go ! ». Il vole.

Il n’entend même pas les clameurs de ses amis enfin rassurés. Sans s’en rendre compte, il continue à agiter ses jambes, poursuivant sa course dans le vide. C’en est maintenant terminé de l’élan qui devait le projeter hors du monde des terriens. Il reprend sa respiration et progressivement s’affranchit de tout mouvement. Alors que Joseph se livre aux premières manœuvres de stabilisation de la voile, il voit un oiseau blanc le dépasser sur sa droite. Il se plaît à penser qu’il s’agit de son invité surprise de tout à l’heure.

Il se sent fondu dans une quatrième dimension, celle des émotions. Il laisse éclater sa joie par un hurlement prompt à faire lever la tête des habitants de la vallée deux-cents mètres plus bas. Il entend la voix criarde de Joseph décomposer pour lui une à une les manœuvres qu’il entreprend. Il sourit en pensant que l’instructeur incarne pour lui un père qui le guide dans ses évolutions. Comme cela vient de lui être annoncé, il sent l’aile descendre puis s’incliner vers la gauche. Il s’émerveille de ce magistral paysage vu du milieu du ciel, les vagues de collines à perte de vue, le long tapis vert qui recouvre ces terres qu’il aime tant. Joseph dit maintenant qu’ils vont entamer un long virage vers la droite. Damien éprouve une étrange sensation de légèreté filante, il n’est plus qu’un fluide pénétrant un autre fluide.

Enveloppé d’une douce sérénité, Damien voit le film de sa vie tout entière défiler dans sa tête. Les moments de joie, les peines, les succès, les êtres chers, il est surpris du niveau de détail des scènes qu’il a l’impression de revivre. Comme si ses anges-gardiens voulaient le gâter davantage, il aperçoit un autre oiseau juste en dessous de lui. Un autre oiseau ou qui sait, de nouveau son invité surprise.

Joseph lui annonce qu’ils vont maintenant gagner en altitude. Damien sent aussitôt ses jambes pousser son bassin vers le haut. Tel Icare dans sa course effrénée vers le soleil, il se sent grisé par cette sensation d’extrême légèreté. Il se met à imaginer que plus jamais il ne deviendra terrien et que désormais il habiterait le ciel. Ses réflexions angéliques sont stoppées par un subite mouvement vers le bas. N’ayant pas entendu la voix de l’instructeur, il attribue ce changement d’altitude à un trou d’air, comme ceux que l’on traverse en avion. Soudain, alors qu’elle semble accélérer sa plongée, la voile s’incline sur le côté droit, causant chez Damien un violent coup de sang doublé d’une inquiétude de ne plus entendre la voix de Joseph. La panique le gagne aussitôt. D’une torsion du buste, il se retourne vers son instructeur. C’est la catastrophe. Joseph est avachi sur le côté droit, les yeux mi-clos, la bouche grande ouverte. Ses bras pendant dans le vide, ses mains ont lâché les commandes de la voile. « Joseph, Joseph ! ». Ses cris désespérés n’y font rien. Son compagnon de vol, le père protecteur de son élan n’est plus qu’une masse inerte.

Au-dessus de lui, la voile n’est plus qu’un immense chiffon entraîné dans une chute telle un bloc de pierre dévalant une pente. Le cœur de Damien s’emballe, ses membres ne répondent plus, son corps l’abandonne. Un milliard de pensées se bousculent dans sa tête, il revoit le film de sa vie, en vitesse accélérée cette fois. De plus en plus faible, il ferme les yeux. Une seule certitude marque son esprit : c’est la fin. Soudain, il entre-ouvre les yeux, comme s’il en recevait l’ordre. Il aperçoit sous lui une masse blanche arriver à toute allure. Au moment où ils vont entrer en collision, un intense flash de lumière inonde sa vue.

Libre au-dessus du monde, un grand oiseau blanc se joue des vents et aucun geste de la nature ne lui est incompris. Ses circonvolutions planantes le rendent harmonieux. Il va, vient, monte, descend, par simple plaisir d’être. De quelle âme un oiseau survolant une vallée baignée d’un soleil ardent peut-il être habité ?

Stan Dell

Hé ! LENT ! (Catherine JARRETT )

_ Hé ! LENT ! Tu viens !

La moquerie, le jeu de mots se répétaient.

Il restait caché sous les feuilles. Ce qu’il en restait. Des liasses luisantes sur lesquelles dérapaient les grands pieds des humains.

Il se sentait à l’abri. Des prédateurs? Allons-bon! En avait-il seulement. Il était doux de se terrer. Et la liasse se corrompait sûrement ,et lui, vivait en son sein la patiente transformation. Cela grésillait, prenait son temps _ce qu’entre nous, il appréciait le plus au monde.

  Le temps s’était remis à la bruine. Il riait. D’éprouver une simple partie des choses. Le froid, par exemple, ne l’atteignait pas. S’il devait geler, il gelait, même la liasse y était sujette, mais lui se faufilait, contournait toute aspérité à laquelle il accordait un air de rondeur, et le voilà qui glissait dans une fente, s’immisçait entre deux pétales d’une Ronsard tardive, bâillait voluptueusement au jour qui tardait à paraître mais qui jusqu’à présent avait toujours paru, bâillait de nouveau, observait…

_Hé ! LENT !

Cela recommençait. Il fallait toujours qu’on l’appelât, l’extirpât de la torpeur éveillée qui faisait son bonheur, cette conscience d’être délicieuse.

Un sabot joli s’avança, gratta. La liasse gelée se déchiquette. Une langue rose qui s’en empare. Que c’est beau, se dit-il, contempler ce mouvement de si près, les dents qui broient, se chevauchent, tout le travail des molaires  frottement grincement, leur son aigu et décalé comme un chanteur qui chante faux ouh! Cela fait rire cela provoque des frissons,  cela t’emporte et tu divagues tu t’embrases tu t’exclames: comme chante faux le chanteur, comme les notes se coincent juste à l’arrière des oreilles pour que lui-même y soit aveugle  _dans ce cas-là se confondent les sens, font un gros tas : voir-entendre-sentir-goûter : tout un, qui racle tasse halète détonne, mais ce tas-là qu’il mange, lui au sabot d’argent avec un singulier vouloir une telle conscience dans l’ardeur…

Hé-LENT se cale dans la Ronsard.

Langue la happe.  Comme c’est chaud. Et hop il coule dans une sauce qui s’agite, un océan.

Là, pas moyen de rêvasser. Il guette une herbe, une lumière qui s’entrouvre, il prend appui sur un anneau

_Hé ! LENT !  Hé LAN ?   Miracle   Il le produit  l’élan!

Il danse dans la forêt de dents  il saute sur la babine tiède  fourrage une narine et clip et clop et rang et cloung  et zing et zoung   il titille un poil rêche  caresse valse de l’un à l’autre   il crie :

J’arrive!       Il bondit d’un élan.

En un battement d’aile (Mireille Diaz-Florian)

(Matière Noire)

Il s’est approché de la falaise.

Une poussière ocre filtrait les pans de lumière à l’horizon.

Parfois, il se demandait ce que cachait la lente arrivée du crépuscule. Était-ce le signe de l’attente qui était sienne ?

Cette façon, la sienne, d’écouter le silence entre les notes de musique, de pénétrer ainsi dans un espace où les vibrations s’amplifiaient.

Cette façon, la sienne, de s’allonger, la nuit, sur la pierre plate, pour fixer, les yeux écarquillés, la trace gélatineuse de la Voie Lactée.

Il connaissait depuis longtemps l’écoulement scintillant des étoiles dans l’obscurité absolue du monde.

Pourrait-il expliquer, à supposer que cela lui fût demandé, ce rapport entre son corps, le sien, dont il mesurait la dérisoire petitesse et l’infini déploiement de la galaxie ?

Une chose était sûre, c’est qu’à l’instant même où la nuit approchait, il entrait dans un mouvement qui le plaçait, lui, après un si long chemin, à la place exacte de la vie où il serait question de sa mort.

Il s’est approché jusqu’au bord du gouffre. Une brume légère masquait l’aspérité des roches.

De grands oiseaux s’engageaient dans leur vol nocturne.

Il sentait sur les épaules le souffle de la nuit.

Il se tenait debout contre le ciel.

Lorsqu’il aperçut sur la pierre plate l’ombre portée de l’Aigle, il sut que le fil des jours et des jours se tendait jusqu’à la brisure.

Il prit son élan.

l’ Aigle le saisit dans un grand battement d’ailes.

Compte-rendu du Buffet littéraire du 29 janvier (L’élan)

Pour le premier Buffet littéraire de l’année 2020, le thème proposé aux participants fut L’élan. Et comme le dit le dicton : « A nouvel an, nouvel élan ». Les contributions de ce BL furent à la hauteur du dicton.

Après ces agapes littéraires, rendez-vous fut pris pour un autre Buffet littéraire, le 25 février à 20h. Le thème retenu : L’absence. Gageons que les participants soient au rendez-vous.

Salutations littéraires et poétiques.

François Minod

Biblique (Agnès Adda)

Récemment je me suis découvert un noyau dur. Cette révélation n’a pas fini de me surprendre, je le pressens, comme entre les chairs fondantes de l’abricot, l’apparition sombre et grandiose de son noyau, ou celle du coeur sec et fripé de la pêche soyeuse. C’est bien ça : une résistance, sous la pulpe des apparences.

J’avais bien perçu quelquefois au-dedans comme une tête d’épingle : à travers les larmes, dans quelques rares accès de colère immédiatement refoulés ; un moteur vital parfaitement invisible et silencieux qu’aucune agression du monde (et Dieu sait s’il en fourbit ! ) ne parvenait à entamer. Mais bon ! Tous les fruits ont leur dignité, même les plus courants à l’étalage : la couleur, le teint, le velouté ! Et puis, l’appel du vivre et du jouir était trop forte pour s’attarder aux élucubrations romanesques et romantiques de l’analyse de soi.

Aux vents d’automne les chairs s’amenuisent, les sucs se renfrognent. Libérés de leur gangue plantureuse, les troncs arborent leur squelette où ne tarît point la sève. C’est en cette saison où l’on y voit clair qu’il s’est révélé : JE, JE, le Verbe performatif comme en sa genèse – sans doute aucun, mon noyau dur, luisant au centre de la caisse où s’accumulent les reliquats de l’été.

Hâte-toi, lecteur, de l’enfouir en terre dans l’hiver et qu’il fructifie, car il est de bonne semence !

Je – version 4 (Isabelle Camarrieu)

La première personne du singulier sera conjuguée à la troisième, pour personnifier.

JE à un nom. La preuve, il vient quand on l’appelle. Il faut s’entrainer quand on change de papiers à réagir à son faux nom. Comme si c’était le vrai ! Et peut-être qu’on l’oublie quand il s’agit de survie !

JE est un visage, un corps que les autres apprennent à connaitre, reconnaître, identifier dans sa singularité. Mais JE se pose des questions : qui suis-je au fond ? Et quand JE surprend, ne se ressemble-t-il plus ? Où est-ce à ce moment précis qu’il incarne son moi profond ?

JE dans le miroir s’ausculte, se scrute. JE s’appuie ou se méfie, c’est selon, sur son physique. Va-t-il me permettre d’être aimé ou dois-je absolument le transformer ? JE s’arrange en cabine d’essayage, pour la mode ou pour avoir l’air sage ! Et quand il veut être embauché : JE va se faire coiffer.

JE se rêve : amour, puissance ou gloire. Alors JE joue un jeu pour arriver à ses finalités. Il cultive les relations, les talents, les opportunités pour tirer au mieux son épingle du JE.

JE veut laisser une trace. Artiste : son oeuvre luit dans son sillage. Elle avance lentement, et il en bave JE pour la mener au bout ; sous la pluie de l’inspiration il chemine, avec les antennes de l’intuition, il se guide vers ce que personne avant lui- croit-il, n’avait dit. Parfois JE escargot plus décevant, met ses salades en avant.

JE coïncide avec le temps présent. C’est l’homme au jeu de l’action. Avec, soyons juste, un petit temps préalable de réflexion. Un je pense d’élaboration avant la réalisation. Le « je pense donc je suis », n’est pas son souci ! Car il peut de la tête aux pieds se palper et constater qu’il est ! C’est un JE qui veut se réaliser, pas se chercher.

JE est un laborieux. Et tout ce qui lui plaît c’est de se perdre dans la répétition, une forme de JE en pleine immersion, qui le coupe de toute autre préoccupation. Alors quand il en a fini, il se trouve démuni.

JE plane à l’infini, qu’y a-t-il à espérer dans un monde aux lois mal accordées avec les exigences d’un coeur vrai. Tout est à le démotiver, mais JE par sensualité préfère accommoder sur de minuscules merveilles à ramasser. Sa philosophie : autant en profiter !

Il y a le JE multiple : un coup je suis un autre- qui soudain apparaît, un JE Janus, problème d’identité !

Tous les JE ne sont pas à égalité ! JE a fini par s’adapter à ce qu’il est. Il fait avec ce qu’il peut. Il s’est beaucoup efforcé, il a profondément travaillé. Et comme il s’est investi, disons qu’il a réussi !

Le JE m’en fous, celui-là, on le connaît. Et on préfère l’éviter s’il doit s’occuper de nous. Mais il faut l’avouer ce jeu est aussi un JE pas mal pratiqué.