Ce texte a été écrit à partir de 3 œuvres de Annie Saumont : La guerre est déclarée – Noir comme d’habitude – Un soir à la maison.
Je viens de terminer la lecture d’un recueil d’Annie Saumont. Comme à
chaque fois, je me retrouve environnée de bruits. Plus exactement de
bruissements. Une bande-son, obsédante. On ne finit pas un livre d’Annie
Saumont dans le silence. Le texte vibre encore. La présence des
personnages se prolonge. Ranger le livre dans son sac ne résout rien.
Tenter de s’abstraire dans l’agitation des rues, la bousculade d’un métro,
encore moins. Les éclats du texte se sont fichés en nous.
Une traversée nord-sud de la capitale n’y change rien. Au contraire. On a
raté la bonne station. Il suffit de changer de quai. Justement on se perd. Le
texte d’une nouvelle brouille nos perceptions urbaines les plus aiguisées.
Le bruit de la vie se mêle étrangement aux voix des personnages que l’on
vient de quitter. Plus encore, voilà que dans le monde d’au-delà des pages, les sons se mêlent,
s’entrechoquent, s’harmonisent avec les paroles des personnages.
Ils sont tous là. On jurerait qu’on les connaît. On les a suivis dans le
halètement d’un monologue, avec ces ralentis du texte interstitiel qui dévie
la cible d’une douleur. Un instant seulement. L’espace autour de nous se
dilue. Le bruit des voix a suffi à capter notre attention. Le glissement
s’opère entre le lieu du lecteur et celui du personnage.
Aurai-je croisé Jean Victor lors d’une séance de dédicace dans une
librairie à Lille ? Il me semble bien en tout cas avoir été un court instant,
attirée par son regard : « deux aigues marines ». Je quitte le métro bondé.
J’y ai saisi des bribes de conversation de deux jeunes filles. Textuellement
s’entend. L’une s’appelle Ada, je crois.
Je suis de très près une femme. Elle va fuir vers le nord. L’espace y
étanche le moindre bruit. Elle y rencontre un homme, juste avant qu’il ne
parte lui, vers la foule bruyante du sud. On connaît le poids du son silence.
Lorsqu’elle avance plus avant, il y a juste un léger craquement de la neige
sous ses pas.
Ou alors ce sera le bruit d’un train. Il y a plusieurs trains qui sillonnent nos
mémoires. Des gares de triage. Il y a des trains dans les nouvelles d’Annie
Saumont. On s’y installe, on frémit au passage du contrôleur. Le moindre
uniforme et la casquette plate glacent n’importe quel lecteur. On en
descend parfois avec un regard vers le signal d’alarme. Enfin, on voudrait
faire signe, appeler, crier.
Plus souvent je saisis juste le timbre d’une voix, l’intonation. J’y entends
la lassitude d’une femme, les questions des enfants qui harcèlent la
mémoire, la protestation d’une ado exaspérée, la confidence des vies
meurtries, le slam d’un prisonnier, la faconde du faux malfrat dans un bar
de hasard, la morgue de l’ami d’Aldo qui n’est pas un cadeau.
Et puis, il y a tous les silences dans lesquels Annie Saumont taille des
brèches vives. Là où l’enfance et la vieillesse partagent les rêves et la
souffrance, tentant parfois de mutuellement l’apaiser. Là où un homme et
une femme auraient pu s’aimer, s’aiment parfois. Là où de n’avoir pas
crié, nous regardons les traces ineffaçables sur les ruines de l’Histoire.
J’emporte avec moi ces bruits du monde magistralement interprétés. Pas
une mesure ne fait défaut pour me laisser souvent inconsolée.
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