Poèmes extraits de Faire parler son âme Éric Chassefière

L’enfant silencieux

sous la nuit de ses yeux

son regard profond

à la fois interroge et répond

pas interrompu

gestes en suspend

il nous regarde intensément

et conclut d’un sourire léger

qu’aussitôt ses lèvres reprennent

comme s’il souriait à l’intérieur

si nos yeux se lisaient dans les siens

qui ne portent que lumière et innocence

on entre ainsi dans les pensées secrètes

de cet enfant qui a su nous toucher

de l’évidence simple de son regard en nous

révélant l’enfant que nous n’avons jamais cessé d’être

*

Rythme lent des pas et des gestes

dans la cuisine carrelée de soleil

fenêtre ouverte sur l’écho des jours passés

le petit arbre d’autrefois au plein des tempes

geste après geste la vie rejouée

le rythme retrouvé du corps

cela que le chant des oiseaux est silence

que la lumière ne touche la pierre que la caressant

*

Pièce tout entière lumière et ombre

où venir chercher caresse du geste d’écrire

dans la profondeur du lumineux après-midi

s’enfouir au cœur simple de l’ici

tout au partage des lisières

à l’invention de la fleur dans le reflet

la fragile écriture des lointains

s’y laisser effacer par le murmure de l’arbre proche

*

Geste après geste

elle entretient le feu de la vie

sous l’œil bienveillant du ciel

partout présent dans le miroir de ses souvenirs

son pas la porte d’une fenêtre à l’autre

d’un horizon à l’autre de la journée

on la voit ouvrir des portes de lumière

parfois elle parle au merle qui lui rend visite

*

Goûter le vin ensemble

presque rien juste

un peu de bleu au ciel dans la fenêtre

de lumière dans tes yeux

éclairant la pénombre des miens

de joie prise aux gestes simples

qui aussi devront devenir musique

un peu de silence à retrouver

de désir à déposer sur tes lèvres

de larmes à nouer

de sourires à délier

un peu d’air à humer avant de refermer l’instant

L’éloquente Agnès Adda

Elle s’avance première

Ordonne le silence.

Flambeau de lumière

Avant-dire.

Et la voici maintenant qui danse, qui rythme et qui inspire :

Sceptre du discours

Métronome de ses processions.

A quelque appel bifurquant, soudain épouse d’autres courants (serviable, mais non servile, la main, et même un peu volage) :

Période démâtée

Phrasé disloqué

Verve muette.

(In Tours de mains, Les éditions Transignum, septembre 2021, p. 1)

Main-d’œuvre

Agnès Adda

Ferme et résistante

Ouverte et libérale

Elle a du contact.

Orfèvre en la matière

– Et diplomate !

Elle se fait à toutes sortes de choses inertes

Les travaillant

S’éveille aux riens qui les effleurent

Et qui affleurent de dessous

Des profondeurs.

Bel organon que la main.
Majeur coiffé prend les auspices

Pointes de fée tressent et tissent

Pulpe du doigt baise le braille.
Qu’elle menuise, taille ou martèle

Toujours pondère son outil.

Telle voix virtuose de tête et de poitrine

Ah ! de paume et de phalanges vibre.

De la fabrique enfin levez le rideau

Admirez le décor fait au tour

Le plan de feu.

Elle attaque

Elle œuvre.
J’ouïs

Emmenottée

L’opéra fervent de la main. (Idem, p.13-14)

Geste Catherine Bruneau-Chassefière

Pourquoi devez-vous parler avec vos mains ?

Il n’est pas forcément question de faire de grands gestes ou d’utiliser vos mains plus que de raison …

Il faut distinguer, paraît-il, trois familles de gestes de la main :

  • Les gestes personnels
  • Les gestes d’explication
  • Les gestes de comparaison

On se demande bien pourquoi comparaisons et ou explications n’appelleraient pas une implication personnelle, mais bon…

Et après quoi ?

Il faudrait suivre quelques conseils pour briller lors d’une prise de parole en public grâce à ses mains

Comme, adoptez une gestuelle ouverte : alors, ouvrez les bras, ouvrez les mains !…

Et après quoi ?

Évidemment, il vaut mieux éviter les mains liées, devant soi ou derrière son dos. Votre public pourrait y voir une barrière, ou même vous soupçonner de dissimulation

Et puis encore ?

Évitez d’avoir les mains dans les poches : trop de décontraction nuit à l’autorité. Une seule main, c’est une option à considérer, pour plus de connexion comme on dit aujourd’hui, si votre public est assez jeune, oui, peut-être … mais ça se discute…

Et après quoi ?

Décollez vos bras et mains du corps, on vous dit ! Sinon, on pensera que vous êtes stressé et on ne vous écoutera pas …

Et quoi encore ?

Limitez les gestes de nervosité : ne vous grattez aucunement. Ne jouez pas avec vos cheveux, quand vous en avez encore, ne jouez pas avec vos doigts, gardez vos jambes fermement ancrées dans le sol, pas de tremblement, bien sûr

Quelque chose encore, que l’on sait moins : adaptez vos gestes de la main à la taille de la salle… Eh oui, des grands gestes dans une petite salle, ça rime à quoi ?

Et après quoi ? Qui pourrait bien le dire ?…

Traces  extraits du Carnet de l’Obscur Mireille Diaz- Florian

III

La pluie est venue lentement

Sur la citadelle

La vallée résonnait du glissement des eaux.

La brume instaurait le silence

Au loin, le ciel s’appuyait sur les crêtes

de toute sa masse d’ombre.

La mémoire des pierres restait intacte,

Figée dans le vide du temps.

Là-bas, à l’entrée de la vallée le pas des chevaux

S’était ralenti.

Le cavalier avait hésité à franchir le seuil.

On l’observait.

Les guerriers guêttaient les signes invisibles du combat

Pas une marche de la haute citadelle

Qui ne soit à conquérir.

Les vautours attendraient avant de s’abattre

La nuit venue.

L’aube glacée effacerait l’odeur du sang.

Dans l’anfractuosité des roches

Les momies bercées d’éternité

tournaient leurs orbites vides

Vers la vallée.

Les eucalyptus ployaient doucement

Au passage du vent.

***

Traces

IV

Un passage est ouvert dans la roche

Où s’engouffre la nuit basaltique.

Creux d’oubli où s’élaborent les signes.

Vibration perceptible de la pierre.

La lumière n’y pénètre que par effraction

Comme les voix soudain absorbées

Creux d’ombre où meurent les gestes.

Trame infinie du silence.

Alors renaître au jour déjà finissant

Franchir le seuil intangible et muet

Deviner à l’horizon la course du vent

Oser un instant défier l’éternité.

Carnet de Dax Michel Cassir

le fleuve dissous

l’image que lui rend

l’enfant dispersé

*

les poètes de soixante-dix lunes

ont perdu leurs culottes courtes

dans les ronces du lendemain

ils ne peuvent aboutir

à la complaisance

leur boîte à magie

navigue sans repère

la liberté tangue le mot

tentation

        *

deux felouques

sur l’Adour

partagent la nuit

en scénarios

de film égyptien

Passager

tour de passe-passe

cloîtrée

lieu de passe

dérobé

de passe-muraille

entre les mondes

nar nahir 

écoutez l’ire du fleuve

engorgé de feu

écoutez sa lyre

inquiète

nar nahir

dans la cavité du mythe

larme pure

une fêlure intraveineuse

lie le vertige de l’enfer

Zeus n’y terrasse

le dragon qu’à l’aide

de dieux barbares

à celui de l’éden

lieudit où le souffle

va s’éteignant en spirale

jusqu’au lieu de culte

réduit à quelques pierres

l’aspiration soupirail

de lumière orpheline

le paradis et son réciproque

ne tiennent qu’à l’apesanteur

de l’eau en flamme

Conversation suivi par Verve saltimbanque l’ange Agnès Adda

L’ange – Cher hôte de passage, puisque vous voici sur le seuil, prêt à poursuivre le voyage, choisirez-vous la voie des airs – de l’avion, de la libellule ?

L’ange – Et pour la hauteur, la destination ?

Elle – Il ne s’agit que d’un bout de chemin…

Elle – …

L’ange – Puisqu’on vous octroie quelque temps, l’avenir est entre vos mains. Que diriez-vous d’une randonnée souterraine : le labyrinthe des sources ?  Imaginez, in fine, votre apparition.

Elle – Brillant final !

L’ange – Il faut savoir prendre des risques… Et l’on se plaît à explorer les profondeurs, les trésors de la terre : ses gemmes, ses cavités, les dépôts du passé, la promesse magmatique des renouveaux…

Elle – …

L’ange – Il est aussi l’eau des océans et les fougueux transatlantiques ; ou l’eau douce, peut-être plus conforme à votre nature : la barque, la péniche, et le tendre reflet des berges à contempler d’une lente cadence…

Elle – Oui, et se pencher : l’aventure d’une métamorphose…

L’ange – …

Elle – Éprouver sa fluidité, ondine devenir ou nymphe des eaux…

L’ange – Viendriez-vous du Moghol pour prétendre au vagabondage des âmes ? Auriez-vous goût d’éternité ?

Elle – Et encore, au crépuscule chatoyant de promesses, de la barge aux hirondelles, toutes nous envoler…

L’ange – À la passée – l’heure de l’affût.

Verve saltimbanque

À leur passage

Ils te font signe.

Tu les retiens

Promesse entre tes paumes.

Et tu es maintenant

Cette conque

Qui résonne

De leur présence.

Les autres mots s’en sont allés

Dissipés dans le bruit du monde.

Il se fait tôt, il se fait tard.

Un seul carillon t’accompagne

Sans trêve.

Tu es patiente

Avec ces mots,

Méticuleuse.

Tu explores

Le nid de leur chant

Le creuset de leur histoire

De leur image.

Au hourdis se mêle l’ardoise fine

Et des brindilles et des rameaux

– Pot-pourri hasardeux des origines !

Tu entonnerais bien leur légende

À l’unisson :

Vols d’usage, prouesses d’envergure

– Et le conte du rare, de l’hapax,

Du moderniste au coeur las.

Minutieuse,

Tu cartographierais leurs voyages

Leurs migrations

À l’épreuve des climats, des accents

– Ces contingences.

Car ces mots-là

De très loin

Ils sonnent

Ils chantent et carillonnent

Et toi, tu es leur abri de passage

(In La filature)

Petite suite passagère Bernard Fournier

1

qu’as-tu retenu de ton passage

chez les dieux

tes aïeux 

du creux des forêts

au bout de ce chemin qui ne mène pas

ne mène plus

ce chemin où je ne passe plus

2

la borie a dansé

une seule volte

dans le ciel bleu diamant

la borie a passé

ses briques, ses pierres

sont retournées poussière

la borie

n’était que de passage

3

mes aïeux me font signe

me saluent

leurs mains, au loin

sans fin

s’agitent, me suivent du regard

me lancent des au- revoir

dans le lointain du temps

leurs ombres s’évanouissent dans la fumée

des décombres

s’effacent dans l’air

passent dans l’heure

4

leurs ombres demeurent sur la rive

tandis que passent

les eaux grasses de tant de pluies

les eaux rouges de tant de colère

les eaux sombres de tant de sang

de tant de morts

guettant quelque barque improbable

5

vieil homme,

je viens à ton passage

honorer ta mémoire

je me dresse devant toi

stèle, borne, menhir

monument votif

pierre miliaire

qui atteste l’empan de notre distance

entre nous passe

cet oc

de roc et de broussailles

langue insue

qui nous traverse

6

et voici le vieil oncle

passager fulgurant

dont il ne reste qu’une étincelle

dans l’ombre poussière

et vous, mères

pleureuses antiques

ombres noires et grises

éplorées

au passage des aïeux

vers le cimetière

7

adieu, adieu, tour de garde

arbre immobile

au front séculaire

adieu, ombre tutélaire

adieu, rires d’enfants

le long de la rivière

adieu, gabarres

frêles autant qu’aventureuses

adieu, vieil oncle

au sourire frais comme les eaux

je salue ton passage

le long de cette route

qu’ombragent les frondaisons

leurs ombres

me sourient au soleil

étroit passage

entre les rives où virent les vents

les rires de la rivière

où se faufilent les gabarres

8

que restera-t-il

de cet effluve du fleuve

de ce bruissement de l’arbre

de ce crissement de pneu

peut-être un peu d’oc

qui ne fait que passer

au fond de ma gorge

Les « pas sages » Nicole Goujon

Jeff avait facilement raflé le titre de chef de bande, celle des audacieux, des indisciplinés et des imprudents, bref des « pas sages », ceux et celles qui n’étaient pas faits pour la voie royale, devant lesquels on ne déroulait pas le tapis rouge et n’ouvrait pas grand les portes. Car, oui, ils ne filaient pas droit, n’empruntaient pas les passages cloutés, étaient coutumiers du passage à l’acte et des passages secrets.

Dans le quartier, ils avaient pris possession d’une ruelle qui partait des arcades de la place et finissait dans l’ombre d’une voute mystérieuse. Hormis les vents furieux, personne n’osait s’aventurer dans la ruelle dite des « pas sages ». Tous, garçons et filles de la bande, artistes en herbe, tagueurs, graffeurs, y avaient réalisé là une œuvre à ciel ouvert. Sur les murs salpêtrés et lézardés qui suintaient l’urbaine pollution, s’étiraient des couleurs éclatantes et des griffures complexes. Assis sur les pavés, ils regardaient leur fresque ; ils en étaient fiers. De temps à autre, ils tournaient leurs regards vers la place…, mais pas question d’y retourner jouer, fini ! passé l’âge ! Leurs regards longeaient souvent les fers à béton qui hérissaient les murs et accrochaient un long rectangle de ciel : trop hauts pour y grimper et s’évader… Mais tout au bout, faisant suite aux murs colorés, la bouche d’ombre les fascinait et les attirait comme un puissant aimant. Jeff avait promis qu’un jour il les conduirait dans ce tunnel. Un jour… L’impatience et l’inquiétude grandissaient…

… car jamais ils n’avaient vu quelqu’un entrer ou sortir de ce passage. La bouche noire retenait-elle les audacieux ? Faisait-elle disparaître à tout jamais les risque-tout ? A quoi conduisait-elle? Qu’y avait-il de l’autre côté ?… Ils ne partageaient pas leurs questions, pas même avec Jeff qui, lui, savait peut-être ?

Un jour il dit « C’est à notre tour ! On est assez grand maintenant ! Mais si on s’engage on ne revient pas en arrière ! Le mieux est devant nous ! ». A entendre : passage irréversible !

Ceux qui sont partis avaient le cœur fiévreux, la peur au ventre et les poings dans les poches. Ils ont rasé les murs lépreux et délavés, pénétré dans le couloir obscur en criant pour tester l’écho qui, heureusement était au rendez-vous ; ce fut rassurant. Mais très vite un profond malaise les gagna. A quoi mène cet interminable tunnel de ténèbres ? Peut-il précipiter dans une autre dimension comme dans les romans de Murakami ?… Aucun point ne brillait au bout, et d’ailleurs, on ne voyait pas le bout… Peu à peu ils se séparèrent et disparurent…

… disparurent mais continuèrent d’avancer vers leur destin. Tous les passages conduisent à d’autres mondes, mondes inconnus, percées secrètes, parcours imaginaires, voies des songes, des au-delà qu’on ne nomme pas, que l’on appréhende autant que l’on désire.

On perdit donc la trace des « pas sages » fugueurs. Et le passage déserté perdit ses couleurs. Un jour, on crut reconnaître l’un d’eux qui errait sur la place, et Jeff, barbu, qui auscultait les murs déteints, et une jeune-fille dont la poitrine bombait le torse, et une autre qui tirait un enfant par la main alors qu’il cherchait à se cacher dans le tunnel.

Le temps avait passé…

extraits de Le jardin d’absence Éric Chassefière

Lampes dans des fenêtres à la tombée du soir, fruits à cueillir de la main du souvenir dans cette chaude obscurité des salles, comme scellées dans les vitrages, peintes de reflets où ne se lit nulle présence. Et dans l’autre fenêtre, trouant la nuit, le passage du miroir, cette paroi au fond, ce désordre de vignes grimpantes, cette unique fleur rouge, cette lumière tombée d’on ne sait quel ailleurs éclairant le lieu désert, où se cache cet autre que l’image ne montre pas. Et là, tout près, à portée de souffle, s’ouvrant au fond du puits d’obscurité de la fenêtre grande ouverte sur l’intérieur, le rectangle encore éclairé d’une façade dans une autre fenêtre sur l’arrière, qu’un paravent d’osier enlumine de ses ornements, traversée de rapides formes d’oiseaux, avec balustrades et fenêtres, qui, à la nuit presque complète, acquiert visage du miroir. La lumière des lampes alors est d’or. C’est au fond de soi-même que la fenêtre brille, que s’effacent les oiseaux, que la pierre, au noir ultime de l’éclat, devient soie d’un toucher. 

*

Fenêtre grande ouverte sur le sombre, les passages de l’intérieur, les veines de lumière de lointains où sinue l’arabesque noire de quelque ciel dressé, quelque paravent léger pris à la nuit, dont, sur cette clarté éblouissante, resplendit la présence, tout en courbes et arcs. Ce paravent d’osier qui s’interpose, aussi noir qu’est blanc le fond de jour où il vient découper son ornement, concentre toute l’obscurité du dédale, toute la profondeur de vie de ces pièces sombres ouvertes sur le jardin, qui en occupe le centre, sur ces murs plus clairs qu’horizons, ces arbres minces, ces rares fleurs, cette immobilité de tout après le vent, mots échangés sur l’ongle. Tandis qu’avec le soir, l’espace se ramifie, le noir du paravent se fait plus dense, la crevasse de lumière plus aveuglante. Il entre et referme derrière lui la fenêtre, se fond à l’obscurité longtemps contemplée du paravent devenu le seuil. Là, un couple enlacé dans l’eau des rêves, damier de peaux des corps qui parait un vitrail, noire lumière des mains.

*

Voix mélangées, lointaines, douces comme est la voix du vent à laquelle elles se mêlent. Peut-être qu’on s’entend mieux sur ce fond de voix, peut-être que la vague chante, que ces voix sont échos d’autres, que c’est nous qui parlons, d’autres qui nous écoutent, que les mains se rejoignent à l’instant que les mots reviennent, renvoyés par les lèvres. Peut-être que tu dors, rêves ces voix, ce jardin, ces passages dans la pénombre, ce miroir au fond de la fenêtre, ailleurs sans fin dérobé. Peut-être que les mots sont la lumière des rêves, qu’il suffit de toucher par les mots pour que la voix prenne vie, que l’un parle, l’autre écoute, sans plus savoir qui écoute, qui parle, que simplement la voix respire, peut-être cette musique lustrale d’eau qui coule et de bols tibétains, partagée dans les langues du jardin, est-elle ce balancement des corps, cette voix de l’un à l’autre qui porte mémoire des vies. Peut-être que, tout vent clos, les fleurs prennent souffle de leur couleur dans la lumière qui ne les éclaire plus, que le vent est à l’intérieur, pur jardin de la lisière.

*

La nuit encore, l’aube sombre, les formes plus tranchées, les couleurs plus denses, la profondeur qui parait couleur, la sensation de la proximité des murs, des continents qu’y dessine l’usure, des lambeaux de peau qui les tapissent, les passages vers l’obscurité, les intérieurs où tout dort encore, fenêtres grandes ouvertes sur la nuit, le tournoiement sonore des insectes, la voix là-haut palpitant sous l’aile, à peine audible, pas plus qu’un souffle. Lumière qui, peu à peu, vient par les murs, par ces torrents de tiges incrustées, ces minces coulées de feuilles qui font cadres autour des fenêtres, la soie de quelques fleurs griffant la pierre, la couleur qui renaît du noir. Lumière doucement par la peau, par la chaleur du souffle, lumière à l’intérieur, par la courbe de l’éveil, la présence au corps, le repli au sombre, à l’écouté. Chemin de l’aisselle, la lampe, la voix écrite, le jour enfin, là, tout contre la nuit, la pensée qui s’ouvre, l’en deçà, la lisière. 

Passage piéton du réel à la fiction Danielle Marty

Quand la réalité commence à ressembler à une décharge publique

qui m’ensalit, très vite je m’enrêve

je file par la fente de l’imaginaire

je flotte, je flaque, je me dissous

si bien qu’à la fin, j’en viens à vivre en pointillés.

Un trait égale un pas dans le réel

un vide égale un envol dans la fiction.

Le passage se fait sans la pensée.

Ne serait-ce pas tout simplement marcher ?

Quand on marche, on n’a pas les deux pieds par terre

au même moment.

Il y a du vide entre deux pas, du temps, du manque

du néant, de l’angoisse, du peut-être

du je-ne-sais-pas-si-je-vais-toucher-terre-à-nouveau.

Un trait j’expire, un vide j’inspire ou le contraire.

Plus on s’autorise à s’absenter

plus on prendra plaisir à être présent.

Si le trait plein devenait ligne droite et se prolongeait indéfiniment

n’est-ce pas le corps roide de la mort qui apparaîtrait ?

Le pointillé est un trait d’union entre deux absences

le pointillé est un monde qui renaît entre deux vides.

Pour que la vie se renouvelle

il nous faut accepter ce passage incessant

cette oscillation souvent inconfortable

entre le rêve et la réalité

bref, accepter de vivre en pointillés.