« L’éloge de l’ombre (Junichirô Tanizaki) » présenté par François Minod

Ce court recueil, écrit en 1933 a été traduit en français en 1978 et publié une première fois aux Presses orientalistes de France. Il faut rendre hommage aux Éditions Verdier d’avoir réédité ce bijou littéraire en 2011 dans la remarquable traduction de René Sieffert.

Dans cet essai Tanizaki tente de nous faire partager sa conception japonaise du beau dans la vie quotidienne du Japon traditionnel : la douceur d’une lumière naturelle tamisée par les Shôji ( cloisons mobiles), le Toko no ma (espace esthétique de la maison japonaise où sont mis en valeur  une estampe, une œuvre d’art et un arrangement floral), le bol laqué dans lequel est servie la soupe de miso, le frémissement du thé dans la porcelaine…
Tout en reconnaissant les bienfaits qu’apportent les progrès techniques dus à la fée électricité, Tanizaki estime que les règles élémentaires de la vie quotidienne sont menacées par l’excès de lumière crue, de néons, de guirlandes d’ampoules multicolores. C’est tout un art de vivre que défend  l’auteur, basé sur les jeux subtils entre l’ombre et la lumière, les reflets qui captent de biais le regard, dévoilent les contrastes et les reliefs, créent une atmosphère propice à la contemplation.

À la culture de la clarté, de l’éclat, de la transparence qui se profile en ce début du vingtième siècle,  il oppose celle de la profondeur, de l’ombre feutrée de la tradition.
Tanizaki, au fil des pages, non sans humour (voir plus loin le passage sur les lieux d’aisance), nous fait voyager dans cet empire des signes qu’est le Japon traditionnel. Nous ne pouvons pas ne pas penser à Roland Barthes qui, en sémiologue avisé, a su décrire avec beaucoup de finesse ce Japon traditionnel qu’il affectionnait tant.
Concernant l’éloge de l’ombre,  tout en rendant hommage à l’immense talent littéraire de son auteur,  on est parfois irrité par un discours trop culturaliste qui brode à l’excès sur le thème de l’antagonisme entre occident et orient.

« Chaque fois que dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais les lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mouse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie ouverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance  de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert feuillage. Au risque de répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables… »

Eloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki , Editions Verdier, P19, 20

L’intime de Nicole Goujon

 

Je vous propose d’approcher trois auteurs dont les textes me semblent pouvoir faire écho au thème de l’Intime dans des styles et registres différents :

–                 Rainer Maria Rilke, 1875-1926 : Correspondances avec Lou Andreas-Salomé et avec Franz Xaver Kappus ; + poème « Portrait intérieur ».

–                 Violette Leduc, 1907-1972 : roman : « Thérèse et Isabelle ».

–                 Pascal Quignard, 1948- : roman : « Les solidarités mystérieuses ».

 

1. Rainer Maria Rilke : l’intime de lui-même

Il a écrit 18000 lettres !… Ce qui frappe dans sa correspondance c’est sa retenue, sa pudeur – des secrets, des incertitudes -, pudeur alliée à la confiance et à la confidence. Ses correspondantes lui ont donné un lieu où il a pu ouvrir sa vie à l’autre – lui l’intériorisé l’inhibé-, en particulier Lou Andréas-Salomé. Après 4 années de passion, rompue en 1900, ils entretiennent une correspondance de 30 ans : une relation inépuisable ! Il lui confie ses questions les plus douloureuses : son conflit entre la vie et le travail d’artiste. Elle l’écoute, répond, et soutient. Leur complicité est patente et émouvante : un dedans partagé ; c’est Lou qui le dit dans sa lettre à Rilke du 24 juin 1914 :

 

«  Cher, mon cher vieux Rainer, il me semble que je ne devrais du tout l’écrire ici, d’ailleurs il n’y a rien ici qui se puisse vraiment écrire, j’ai l’impression que nous sommes quelque part étroitement l’un près de l’autre (à peu près comme à Dresde consultant tous deux l’indicateur lorsque tout à coup nous vint l’envie de revenir à Munnich), serrés l’un contre l’autre tels des enfants se chuchotant mutuellement quelque chose de douloureux ou de rassurant.

Et j’aimerais écrire sans cesse et dire et continuer de dire : – non que je sache vraiment beaucoup de choses, mais parce que ces accents de ton cœur, ces accents profonds, nouveaux, je les perçois au-dedans de toute mon âme (encore que tout autrement que toi, pour la raison qu’en tant que femme on se trouve de quelque façon enracinée dans ce domaine). »

 

Rainer Maria Rilke : l’engagement poétique absolu

De février 1903 à Noël 1908, il entretient une correspondance avec Franz Xaver Kappus qu’il n’a jamais rencontré. Dans « Lettres à un jeune poète », il ouvre son cœur à ce poète inconnu qui lui demande conseil et critique. Il lui écrit avec bienveillance, justesse, chaleur, exigence intellectuelle et sensibilité. Le ton est celui de l’intimité ; intimité à laquelle on demeure sensible en tant que lecteur. Voici la 1ère lettre de Rilke, 17 février 1903 :

 

« Votre lettre m’est parvenue voici seulement quelques jours. Je tiens à vous remercier pour la grande et chaleureuse confiance dont elle fait preuve. Je ne peux guère faire plus. Je ne peux examiner le caractère de vos vers ; car loin de moi toute intention critique. Rien ne me permet moins l’approche d’une œuvre d’art qu’un discours critique : il en résulte toujours des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes aussi aisées à saisir et à dire qu’on voudrait nous le faire croire le plus souvent ; la plupart des événements sont inexprimables, s’accomplissent en un espace que nul mot n’aura jamais foulé, et plus inexprimables que tous sont les œuvres d’art, ces existences mystérieuses dont la vie se perpétue à côté de la nôtre, éphémère. »

 

Rainer Maria Rilke : le poète de l’intime

 

« Portrait intérieur

 

Ce ne sont pas des souvenirs

qui, en moi, t’entretiennent

tu n’es pas non plus mienne

par la force d’un beau désir.

 

Ce qui te rend présente

c’est le détour ardent

qu’une tendresse lente

décrit dans mon propre sang.

 

Je suis sans besoin

de te voir apparaître ;

il m’a suffit de naître

pour te perdre un peu moins. »

 

 

2. Violette Leduc : « Thérèse et Isabelle », 1966.

Roman longtemps censuré, où elle décrit la relation intime de deux adolescentes pendant 3 jours et 3 nuits. Elle a déclaré qu’elle essayait de « rendre le plus minutieusement possible les sensations éprouvées dans l’amour physique ». Elle nous livre : sensualité, érotisme; précision de la rencontre intime, poésie et réalisme, tendresse et violence ; détails, sensations et métaphores des lieux de l’intimité des corps féminins.

 

– ex. p. 28 :« Elle mit ma tête dans ses mains comme si j’avais été décapitée, elle ficha sa langue dans ma bouche. Elle nous voulait osseuses, déchirantes. Nous nous déchirions à des aiguilles de pierre. Le baiser ralentit dans mes entrailles, il disparut, courant chaud dans la mer. »

– ex. p. 73 : « Il  faut se supprimer pour donner. Je me voulais une machine qui ne serait pas machinale. Ma vie c’était son plaisir. Je visais plus loin qu’Isabelle, je le faisais dans le ventre de la nuit. Nous nous accordions tant que nous disparaissions. »

 

3. Pascal Quignard : « Les solidarités mystérieuses », 2011.

Le roman met en scène de nombreux personnages, mais se centre sur Claire, femme que l’on ne cerne pas facilement. Elle entretient des relations complexes et peu communes avec son entourage -familial, amical- et son environnement naturel : une intimité mystérieuse.

 

– ex. p. 209-210 : « Ils ne se parlaient pas beaucoup… Ils restaient souvent assis, la nuit une fois tombée, dehors, sur des chaises du jardin, côte à côte. Ils ne faisaient pas grand-chose. Ils regardaient la mer ou les nuages. Ils se tenaient la main. Quand l’un s’endormait, l’autre le réveillait, le tirait par la main et ils allaient ensemble se coucher. »

– ex. p. 257-258 : « Quand ils marchaient tous les deux, le frère et la sœur, il y avait entre eux une harmonie qui était étonnante à voir. Pourtant il était tout petit, elle, elle était très grande, mais c’était magique. Ils filaient. Ils marchaient assez vite. Ils ne parlaient pas vraiment l’un avec l’autre. Ils s’arrêtaient, admiraient, continuaient, se montraient des choses avec le doigt. Ils s’éloignaient l’un de l’autre, s’attendaient, c’était comme un élastique. Tout était d’une aisance incroyable, sans la moindre impatience. Ils n’étaient jamais impatients l’un de l’autre. Je n’ai jamais vu cela chez d’autres êtres humains. »

 

Références :

–                 Rilke Correspondance … , Gallimard « Du monde entier »

–                 Rilke, Lettre à un jeune poète, Gallimard Folio classique, Grasset…

–                 Violette Leduc, Gallimard, Folio poche 5657

–                 Pascal Quignard, Gallimard, Folio poche 5678

Janvier 2014 : Le fils de Michel Rostain par Brigitte Laporte (Oh Editions littérature)

On peut vivre avec ça. Ça, c’est la mort d’un enfant.

Michel Rostain a perdu son fils, il écrit ce livre en lui prêtant sa voix.

Je vous lis le début.

Papa fait des découvertes. Par exemple ne pas passer une journée sans pleurer pendant cinq minutes, ou trois fois dix minutes, ou une heure entière. C’est nouveau. Les larmes s’arrêtent, repartent, elles s’arrêtent encore et puis ça revient, etc. Plein de variétés de sanglots, mais pas une journée sans. Ça structure différemment la vie. Il y a des larmes soudaines – un geste, un mot, une image, et elles jaillissent. Il y a des larmes sans cause apparente, stupidement là. Il y a des larmes au goût inconnu, sans hoquet, sans la grimace habituelle ni même les reniflements, juste des larmes qui coulent.

Le onzième jour après ma mort, papa est allé porter ma couette à la teinturerie. Monter la rue de Couédic, les bras chargés de ma literie, le nez dedans. Il se dit qu’il renifle mon odeur. En fait, ça pue, je ne les avais jamais fait laver ces draps ni cette couette. Des jours et des mois que je dormais dedans. Ça ne le choque plus. Au contraire : subsiste encore quelque chose de moi dans les replis blancs qu’il porte à la teinturerie comme on porterait le saint sacrement. Papa pleure dans le coton. Il évite les regards, il fait des détours bien au-delà du nécessaire, il prend à droite, rue Obscure, il redescend, puis non il remonte, rue Le Bihan, rue Émile Zola, les Halles, quatre cent mètres au lieu des cent mètres nécessaires, il profite. Il sniffe encore un coup la couette et il pousse enfin la porte du magasin…

 

Quand viendra le moment où papa et maman ne rechercheront plus partout pieusement la moindre trace de moi ? Jusqu’à quand plongeront-ils presque avec acharnement dans ce qui les fait pleurer ?

 

Ce père pour ne pas avoir de regrets et de remords cherche désespérément, partout, des preuves prouvant que son fils n’avait pas abandonné l’envie de vivre.

Découverte des textos échangés avec mon amie, ma Nanie.

Découverte que j’avais pris rendez-vous au service universitaire de médecine préventive le 29 octobre , l’ennui c’est que je suis mort le 25 octobre.

 

Il est dans le chaos de sa vraie première semaine de deuil, quand les cérémonies ont eu lieu et que les copains sont partis. Solitude, c’est là que commence réellement la mort. Papa a passé la journée à trier mes affaires, à pleurer… au cas où j’aurais laissé traîner une note, un dessin, une chose perso qui lui ferait message. Il ne trouve rien, pas de signe….

Voici qu’il aperçoit soudain au bas de la convocation qui le turlupinait, une indication marquée au crayon, à la main, en tout petit. Une information à peine visible, et pourtant essentielle : je n’avais pas rendez-vous avec n’importe quel docteur qui serait disponible ce jour-là pour n’importe quel contrôle préventif annuel d’un étudiant, j’avais un rendez-vous très précis « avec la psy, Madame Le Gouellec ».

Ça change tout.

Une vielle angoisse envahit papa. Elle l’avait effleuré dès l’instant de ma mort. Il avait cru l’éloigner. La revoici cette angoisse, fulgurante. Tout remonte. Explose à nouveau la certitude intime que papa porte depuis longtemps en lui comme un délire : la toute puissance de l’inconscient. La folie du désir et de l’âme. Je vis parce que je le veux. Et donc je meurs parce que je… Le délire n’ose même pas finir la phrase.

Papa s’est déjà demandé mille fois si j’étais vraiment mort foudroyé par la faute à pas de chance, un méchant microbe qui passerait et voilà tu es mort. N’aurais-je pas plutôt baissé la garde un instant ?

Une minute, j’aurais moins désiré de vivre et vlan !…

 

Alors, il s’est demandé si moi aussi, ces jours-là, inconsciemment, plus ou moins volontairement, je n’aurais pas laissé la porte ouverte à mes propres forces de destruction…

Qu’avais-je dans la tête il y a trois semaines pour demander cet entretien et risquer la mort ?

 

Depuis quelques jours, papa allait justement mieux, allégé de ses doutes, il avait pleuré de joie en constatant sur le cadran de ma voiture que quelques heures avant ma mort, j’avais fait le plein d’essence. Plein de carburant égale plein de projets, non ?

Pareil, la preuve de mon désir de vivre, il la voyait dans cet abonnement au journal Le Monde que je venais tout juste de souscrire. Je voulais lire Le Monde, la vie, le quotidien, j’avais donc des projets de vie, n’est-ce pas ? Je venais aussi de m’abonner à l’opéra de Rennes, tarif étudiant. La grande faucheuse m’était tombée dessus, c’est tout, ni papa ni moi ni personne n’y pouvait rien…

 

Et  maintenant patatras, voilà tout par terre après sa lecture enfin complète du pense-bête de la médecine préventive universitaire.

Il décide de téléphoner à la psy qui ne veut rien lui dire mais qui sur son insistance lui dit qu’il s’agissait d’un premier RV.

Soulagement de papa. Je n’étais pas encore tombé entre de mauvaises mains de mauvais psy. Je ne suivais pas une analyse à son insu depuis des mois. Voici au moins une chose d’épargnée à sa culpabilité.

 

Les doutes envahissent papa… La mort est une machine à regrets…

 

Pourquoi j’avais laissé le microbe me tuer ? Après tout ce microbe – Meningitis fulgurans, c’est son nom – il vit normalement chez plein de porteurs sains. Pourquoi soudain, là, en moi, ces jours-là, il a trouvé un terrain favorable ?Qu’est-ce qui lui a permis de proliférer tout d’un coup furieusement et de dévaster ma vie ? Ce ne peut pas être le pur hasard. Ne serait-ce pas plutôt ma vie qui se serait abandonnée au monstre et au renoncement et à la mort ? Pour lui mort égale ce que nous ne contrôlons plus.

Regrets des derniers moments non partagés avec Lion, moments passés à aller dormir ou moments à s’occuper de façon obsessionnelle à des activités mineures alors que son fils serait mort dans les heures qui suivent.

 

En novembre, quelques semaines après mon enterrement, l’amie Bérangère, ma complice rennaise, rend visite à papa et maman Encore, encore. Papa accueille avec avidité touts les souvenirs, tous les détails de ma vie, toutes ces choses qui semblent tisser des liens avec mon passé. Encore, encore, racontez encore, papa fait comme si je durais jusqu’à l’heure présente du simple fait qu’on lui dit et redit comment je vivais avant…

 

Bérangère raconte la journée d’août où eu lieu l’enterrement de sa propre grand-mère. J’étais venu avec elle. Ce fut sinistre..

–        Nous nous sommes dit de soir-là que nous ne voulions pas que ça se passe de cette façon pour nous, ces simagrées, cette déco, ces paroles qui se lamentent…

–        Bérangère prend les deux mains de maman dans les siennes :

–        – Pour l’enterrement de Lion, tu as été géniale, Martine ! tu zd demandé des fleurs blanches… C’est exactement ce qu’avait dit Lion ce soir-là : « Rien que des fleurs blanches ! » Comment as-tu deviné ?…

Les parents sont un peu inquiets, il y a l’angoisse pas loin. Lion pensait à sa mort prochaine ?

Pourquoi avez-vous décidé incinération ? C’est ce qu’il voulait….

 

Arrivé à ce stade du récit déjà périlleux. Bérangère racont mon dernier vœu.

–        Lion a aussi dit que sa mort devrait se terminer par une dispersion de ses cendres en Islande…

Bérangère, c’est génial, nus en avons ? Nous avons des cendres de Lion ici, à la maison. Nous n’avons pas tout enterré. Nous pourrons les disperser ces cendres !

 

Six mois plus tard avant de quitter la maison de Douardenez pour faire Paris – Brest -Reykjavik, les parents préparent mes cendres…

 

Une fois arrivés, ils hésitent entre la route du bord de mer et la route de l’intérieur de la vallée.

On leur conseille d’aller plutôt vers l’intérieur des terres, il y a là-bas une des plus belles choses que vous puissiez voir leur dit-on…

 

Puis changement de programme, une marche s’improvise sur la montagne de l’Eyjafjalolajökull (ai-ia-fja-tla-jökoul). Montée difficile, l’Islande comme on peut la rêver, lumière aux angles inconnus des latitudes méridionales. La nature, rien que la nature. Gravité et légèreté…

 

La pente grimpe très fort. C’est plus que magnifique, c’est prenant…

 

Ils dispersent mes cendres dans la cendre de ce volcan éteint depuis deux siècles, c’est mon second cimetière…

 

Vous accomplissez le rituel, cendres blanches déversées sur la cendre noire du volcan. Larmes. Assis côte à côte, mains dans les mains, vous pleurez.

 

Chaque année de 2004 à 2009, maman et papa sont retournés en Islande, chaque fois ils ont beaucoup pleuré…

 

Ils peuvent vivre avec ça…

 

Papa et maman croyait que ce lieu était un secret à eux seuls réservé. Et puis cette explosion violente, mes cendres mêlées aux cendres du volcan…

 

Ils me voient à la une des journaux. Ils exultent. Ils m’appellent à grands cris fous. Ils m’encouragent à paralyser le trafic aérien. Total délire…

 

L’histoire qu’ils racontent aux amis est de plus en plus incroyable, heureuse, émerveillée et humoristique. Un fils insolent à ce point-là, c’est du gâteau pour raconter des histoires.

Papa et maman inspirent à plein poumons les minuscules bribes de cendres qui descendent du Grand Nord jusqu’au sud de l’Europe, comme si elles leur venaient tout exprès chargées de moi…

 

La mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça.

L’ivresse, présenté par Brigitte Laporte-Darbans

Le thème du livre « Se noyer dans l’alcool » d’Alexandre Lacroix (PUF , 2001)

De Baudelaire à Bukowski, l’alcool connaît un âge d’or en littérature. Non seulement les écrivains boivent, mais l’ivresse devient un de leur thème majeur, qu’ils soient poètes, dramaturges ou romanciers.

Arthur Rimbaud, Bertolt Brecht, Jack Kerouac, Malcom Lowry, Marguerite Duras… rares sont ceux qui échappent à cette fascination.

Cet essai s’intéresse à la place qu’a tenu l’alcoolisme dans la vie des écrivains et à l’impact qu’il a eu sur la littérature contemporaine.

Parfois l’alcool a permis une désinhibition qui était nécessaire à l’accomplissement de l’œuvre, d’autrefois l’alcool n’a ni empêché, ni favorisé l’écriture et d’autrefois encore il a détruit l’œuvre et l’écrivain.

L’alcool consommé de façon non continue peut apporter l’ivresse, mais consommé de façon continue il ne permet que d’annuler les effets du manque.

L’écrivain contemporain affronte la difficulté de s’assurer, par les fruits de son travail, un statut social. Sous l’ancien régime, l’écrivain pouvait sans remords adopter l’attitude de l’aristocratie – qui le plus souvent le pensionnait – et mener à bien son œuvre sans se préoccuper du chiffre des ventes. Ce statut privilégié convenait à une activité qui vise plutôt à la beauté, à la plénitude et à la portée des réalisations, qu’à un profit immédiat. Cependant après la révolution française, c’est la bourgeoisie qui remplace l’aristocratie comme classe dominante. L’instrument de domination de la bourgeoisie est l’argent. Dès lors, l’écrivain se trouve écartelé entre deux possibilités : soit il accepte de se comporter en bourgeois, et produit des livres dans le but de les vendre – mais il se coupe de la possibilité de composer une œuvre difficile ou à contre-courant – ; soit il continue à singer les manières de l’aristocratie, et travaille avec désintéressement – mais alors il s’exclut de l’élite et s’expose à une grande précarité matérielle.

Baudelaire, comme l’a très bien montré Jean-Paul Sartre dans l’essai qu’il lui a consacré, fut l’un des premiers à avoir conscience du déclassement symbolique dont il se trouvait la victime en même temps que l’ensemble de la gent littéraire. Il trouva une manière de revendiquer ce déclassement le dandysme. Il porta des costumes de velours moulants aux couleurs extravagantes, arbora des gilets de soie, canne et monocle, se teignit à l’occasion les cheveux en vert, se fit volontiers passer pour homosexuel, et essaya en toutes circonstances de s’attirer le mépris de ses semblables. La volonté de déplaire fait partie intégrante de son projet, puisqu’il note dans ses carnets : « Quand j’aurais inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurais conquis la solitude. »

Le dandysme consiste à se conduire comme un aristocrate dérisoire, à revendiquer son détachement et sa fantaisie, à une époque qui construit des usines à la gloire du rendement. Aux yeux de Baudelaire, rien de plus odieux que le mode de vie bourgeois, avec la croyance aux bienfaits du salariat et de l’activité rationalisée qu’il suppose : « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux », affirme-t-il encore dans ‘Mon cœur mis à nu’.

À une situation sociale mal assurée, correspond un mode de vie original. L’écrivain n’occupe pas ses journées de la même façon qu’un bourgeois. De tous les poètes, Baudelaire s’est montré le plus obsédé par les questions d’emploi du temps : « À chaque minute nous sommes écrasés par l’idée de la sensation du temps. Et il n’y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar – pour l’oublier : le plaisir et le travail. »

On voit le poète, qui n’est astreint à aucun horaire fixe, pour qui il n’y a pas de repos hebdomadaire ni de congés, on voit ce poète hésiter entre deux moyens de faire passer les heures : l’écriture et la débauche, la rigueur et la dispersion, la maîtrise de soi la plus soutenue et les virées dans les paradis artificiels…

L’idéal serait de ne jamais sentir le poids du temps, d’échapper à l’ennui. Pour cela, il n’y a qu’un remède : être toujours ivre. Le poète doit en permanence alimenter un état de décollement, de décalage avec la réalité, sous peine de voir sa veine poétique se tarir. C’est bien le sens de la recommandation de Baudelaire dans ‘Le Spleen de Paris’.

Enivrez vous

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible

fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans

trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise, Mais enivrez-vous, Et si

quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé , dans la solitude morne

de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent,

à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui

roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la

vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas

les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie

ou de vertu, à votre guise. »

Par un tour ironique, la position sociale de l’écrivain et celle de l’ouvrier ont ceci de commun que tous deux se trouvent fortement incités à boire. Le loisir, cette formidable invention bourgeoise, n’est pas pour eux. Ils ne connaissent pas le confort modérateur, ne peuvent comme le bourgeois se limiter à un alcoolisme raisonnable, lors des dîners copieux, et des soirées de fin de semaine. Après l’usine, l’ouvrier recherche le vin qui réchauffera ses muscles et le paiera pour sa peine. L’écrivain de même, quand le fil subtil de l’inspiration se rompt, redevient un mauvais bougre : ne sachant plus comment tuer le temps, incapable de se prélasser dans la bonne conscience du devoir accompli, il se saoule, il s’enivre.

Quand Rimbaud répond à l’invitation de Verlaine et se rend à Paris, à la fin de l’été 1871, il est présenté à un groupe de poètes qui se réunissent dans les tavernes, les Vilains Bonshommes. Leur boisson emblématique est l’absinthe – à tel point que Rimbaud, dans une lettre à son ami d’enfance Ernest Delahaye dit de l’ivresse que procure cette eau-de-vie verdâtre qu’elle est « le plus délicat et le plus tremblant des habits » : comparaison significative, affirmer que l’ivresse est pour le poète un habit revient à la classer cette ivresse parmi les accessoires qui lui sont nécessaires pour paraître en société. Être déguisé en homme ivre, c’est manifester son déclassement symbolique…

Le style d’un auteur dépend bien sûr de ses choix, de son vocabulaire et de sa culture, mais aussi et surtout de son vécu, c’est-à-dire des différentes situations concrètes dans lesquelles s’est trouvé son corps. L’incarnation, avec tous les détails à première vue insignifiants qui s’y rapportent – le régime alimentaire, la santé, la qualité du sommeil, l’habitat – n’est pas moins déterminante pour l’écriture que les influences littéraires. Conséquence : une consommation d’alcool régulière, vu qu’elle influe sur le fonctionnement des organes, ne saurait être sans effet sur l’œuvre d’un écrivain. 
On demandera alors par quels traits distinctifs se révèle l’accoutumance à l’alcool. Cette question risque d’encourager des conjectures hasardeuses. Je propose néanmoins de soutenir ce point de vue, à titre de simple hypothèse : à la période contemporaine, l’alcoolisme continu de certains auteurs les a amenés à travailler dans le sens de l’improvisation. La recherche d’une écriture de plus en plus spontanée semble avoir été directement stimulée par l’ivresse éthylique – on assiste à une évolution similaire en musique, où les jazzmen ont tenté de se libérer de toute préparation et de la contrainte du thème, pour mener des improvisations qui culminent avec un état physique proche de la transe.

Baudelaire pourrait à bon droit passer pour l’inventeur du jazz. Dans un texte daté de 1851, intitulé ‘Du Vin et du Haschisch, comparés comme moyens de multiplication de l’individualité’, il décrit avec une précision prophétique l’atmosphère qui sera celle des clubs de jazz de la Nouvelle Orléans, soixante ans plus tard. Rien n’y manque : l’alcool, la nonchalance apparente des musiciens, l’énergie libérée par l’improvisation, le public que la musique porte jusqu’au délire.

L’anecdote rapportée par Baudelaire est la suivante : un musicien ambulant espagnol, qui aurait quelque temps accompagné Paganini, fait escale dans une petite ville de province. Il trouve une salle pour donner un concert. Une date est arrêtée. Le jour venu, en se promenant dans la ville, le musicien rencontre un compatriote, marbrier et fabricant de tombeaux. Tous deux vident plusieurs bouteilles et sont complètement noirs à l’heure du concert. Ils arrivent en retard à la salle. Comme le marbrier est un peu violoniste, les deux Espagnols montent ensemble sur la scène. Ils se font apporter des jarres de vin. La moitié du public a déjà quitté les lieux. Aux heureux qui sont restés, il est donné d’entendre une musique qui ne ressemble à aucune autre : « la guitare s’exprimait avec une sonorité énorme ; elle jasait, elle déclamait avec une verve effrayante, et une sûreté, une pureté inouïe de diction. La guitare improvisait une variation sur le thème du violon d’aveugle. Elle se laissait guider par lui, et elle habillait splendidement et maternellement la grêle nudité de ses sons. Mon lecteur comprendra que ceci est indescriptible ; un témoin vrai et sérieux m’a raconté la chose. Le public à la fin était plus ivre que lui…

Au XVIIe siècle ensuite être capable d’improviser est un fantasme pour qui manie les mots…

Le fantasme de l’écriture improvisée s’est de nouveau manifesté avec le romantisme (Stendhal dictait le Rouge et le Noir), mais surtout avec les expérimentations des surréalistes. Si on prend au mot la définition du surréalisme que donne André Breton dans le manifeste de 1921, celui-ci consiste pour l’écrivain à passer en pilotage automatique – laisser les images et les idées s’associer librement sur le papier, en échappant à toute élaboration secondaire. Cette pratique est révolutionnaire, dans le sens où elle démocratise l’écriture : désormais tout un chacun est un écrivain en puissance…

Il faudra attendre les romans de Jack Kerouac, et le mouvement de la beat génération, pour voir se nouer les différentes problématiques : l’alcool, le jazz, l’écriture et la vitesse d’écriture.

Kerouac est l’homme qui réussit à écrire douze romans de plusieurs centaines de pages chacun en un temps exceptionnellement court : cinq ans. Pour accomplir cet exploit, il dut mettre au point une méthode d’écriture personnelle à laquelle il donna le nom de « prosodie bop spontanée ». Cette méthode est largement inspirée des techniques de jazzmen, capables d’improviser chaque soir des heures durant, et de se renouveler, de faire évoluer leur style…

Kérouac tapait très vite à la machine…

Il s’est vanté d’avoir vécu sur les routes pendant sept ans, pour écrire ensuite « Sur la route » en moins d’un mois…En fait il en avait écrit sept versions…

Kerouac en fait avait renoncé à l’habitude des écrivains, qui partent d’un premier jet qu’ils travaillent jusqu’à obtenir un ensemble acceptable. Chez Kerouac, il n’y a pas de remaniement, mais seulement une série de jets successifs, l’entreprise est chaque fois reprise à zéro : ce qui conserve au roman sa spontanéité, tout en permettant un niveau d’exécution satisfaisant. C’est ainsi que travaille un jazzman : chaque improvisation reprend intégralement le thème, mais elle est riche de toutes les précédentes…

L’un des grands avantages du jazz, Kerouac n’a de cesse de le répéter, est sa jeunesse, son humour, propres à le préserver d’une trop grande intellectualisation. Par comparaison, la forme littéraire est inhibée : elle est alourdie par une foule de conventions grammaticales et syntaxiques…

Et pour la levée des inhibitions, l’alcool peut s’avérer d’une aide efficace…

Kerouac conseille à celui qui veut écrire de s’asseoir ivre à sa table de travail, d’être plein d’une surexcitation – « N’essayez jamais de vous saouler en dehors de chez vous »….

« Plus c’est givré, mieux c’est », attendons que l’homme soit ivre pour qu’il libère son chant.

Dans l’argot des jazzmen, on emploie le mot « it » – littéralement, le « ça »- pour désigner le moment de grâce, où une improvisation trouve son équilibre…

Quand le it est là, le public initié des boites de jazz réagit au quart de tour, et l’on assiste à des scènes d’ivresse collective comme celle évoquée par Baudelaire.

La quête du it hante l’écrivain Kerouac…

Si l’alcool peut être utilisé comme un stimulant directement au cours de l’acte d’écriture, il arrive aussi qu’il joue le rôle d’incubateur. Prendre une cuite, naviguer entre deux ivresses en attendant de se mettre à l’œuvre…

Citons le cas d’un peintre, Francis Bacon qui met à profit la fonction incubation de l’alcool. Le mode de vie de celui que ses amis surnommaient « Eggs » est désormais légendaire : il passait ses cheveux blancs au cirage, et tous les soirs s’en allait traîner dans les clubs de Soho, entouré d’une cour d’excentriques, de grands buveurs et d’éphèbes. Il suivait un régime spécial d’huîtres et de champagne. Quelques soient les quantités d’alcool ingurgitées la veille, tous les matins Bacon commençait à travailler dès six heures, sans s’arrêter jusqu’à deux ou trois heures de l’après-midi.

Francis Bacon avait donc l’habitude de peindre pendant ces matinées qui succèdent à l’ivresse…

La gueule de bois permet à l’artiste de se surpasser, n’étant pas en pleine possession de ses moyens, il ne peut s’en remettre à son habilité technique. Il dit : « Nous vivons presque tous derrière des écrans – une existence voilée d’écrans. Et je pense quelquefois, que j’ai peut-être été de temps en temps capable d’écarter un ou deux de ces voiles ou écrans. » La gueule de bois est probablement l’équivalent d’un de ces écrans contre lesquels l’artiste exerce sa violence.

Il dit aussi : « J’ai fait la Crucifixion en 1962, pendant une période d’ivresse et de terribles gueules de bois d’environ une quinzaine. Quelquefois cela vous délivre, mais je pense également que cela oblitère sur d’autres terrains. Cela vous laisse plus libre, mais d’un autre côté cela oblitère votre jugement sur ce que finalement vous tenez. »…

Marguerite Duras provoqua le scandale : elle fut une des premières femmes à ne pas faire mystère de son penchant pour l’alcool. Dans une interview en 1984 pour France Culture, elle parle très librement de sa dépendance : « Quand j’ai commencé vraiment à boire ? 35ans. Cela a été très fort à 42, 43ans. Et à 50ans j’ai fait une cirrhose du foie. J’étais sauvée. Un peu de justesse. » Plus loin : « J’ai repris, j’ai repris, j’ai repris. La dernière fois c’était terrible parce que je ne voulais pas guérir du tout. Voilà. »…

Duras justifie une telle envie de boire par la vacuité du monde, sa tristesse, son injustice – Puisque Dieu n’existe pas, il faut bien que quelqu’un ou quelque chose le remplace, qu’il y ait un grand dispensateur de consolation. Et l’alcool précisément joue ce rôle. Il maintient d’aplomb ; à la pointe extrême de la solitude, il indique la voie d’une transcendance : « Il me reste cette nostalgie de certains moments. Se réveiller la nuit et boire. Être seule éveillée dans la ville. De quoi mourir vraiment. »

Dans la même interview, Duras reprend un par un les titres de ses livres et les classe en deux catégories, ceux qui ont été écrits avec et sans alcool. Pour le lecteur la différence entre les deux catégories n’est pas évidente : les livres écrits avec l’alcool ne sont pas meilleurs, ni plus sombres, ni moins maîtrisés que les autres….

Duras avait la capacité d’écrire pendant ses périodes d’alcoolisme – elle devait s’arrêter de boire, non pas pour se consacrer à son œuvre, mais par ordre du médecin….

Il parle ensuite de James Ellroy qui était un délinquant imbibé et qui a écrit à partir du moment où il a arrêté de boire. Le « monde de la vraie vie » commence à éclipser le « monde des fantasmes ». Dans une scène de « Ma part d’ombre », il fait le bilan de son parcours.

Pour Ellroy, le propre de l’écrivain est d’être capable de vivre uniquement son obsession d’écrire. Il donne l’exemple d’un sevrage réussi….

Il parle ensuite de

L’alcoolisme épisodique et le passage à l’acte

La différence entre l’alcoolisme épisodique et l’alcoolisme continu est que, dans le premier l’absorption d’alcool est suivie d’une excitation, d’une ébriété, tandis que , dans le second, boire ne sert pratiquement plus qu’à apaiser les effets du manque(tremblements, suées, délirium). On parlera d’alcoolisme épisodique chaque fois que l’expérience de l’alcool est décrite selon cet enchaînement : une montée, un moment culminant de l’ivresse, puis une descente caractérisée par la fatigue, éventuellement la gueule de bois. Lors de la montée, l’alcool qui circule confère au coups une légèreté, une liberté de mouvement inégalée. La censure exercée par la conscience morale est suspendue. Le passage à l’acte s’en trouve momentanément facilité : l’alcool appelle la transgression…

Il parle ensuite du rapport de l’érotisme et de l’ivresse deux domaines de l’excès…

Au sein de l’érotique de l’ivresse, nous devons distinguer plusieurs modes.

Le premier mode est celui de la frivolité …. ‘Maître Puntila et son valet’ de Brecht…

Le deuxième mode est celui dans lequel l’alcool libère la pulsion…

Cette violence de la pulsion traverse de part en part la pièce de Tennessee Williams,’Un tramway nommé désir’…

La pièce de Tennessee Williams confronte deux alcoolismes différents : celui de Stanley et celui de Blanche. L’alcoolisme de Stanley est celui du milieu ouvrier : il boit tous les soirs de la bière en compagnie de ses collègues d’usine, lors d’interminables parties de poker. Blanche, une femme qui conserve des restes d’éducation bourgeoise, peut difficilement consommer de l’alcool en public. Elle est donc obligée de dissimuler ses bouteilles dans ses valises, et de les boire en cachette, compulsivement…

Au 20ème siècle, le personnage de l’alcoolique remplace dans les romans l’ivrogne. L’alcoolique n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais plus généralement des classes moyennes… Ils situent l’origine de l’alcoolisme dans un événement traumatique, qui tantôt remonte à la petite enfance, tantôt vient bouleverser la vie d’adulte.

Dans Moderato Cantabilé, Marguerite Duras se livre à des jeux subtils autour de la thématique du crime passionnel et de l’alcoolisme…

Il aborde ensuite

L’alcoolisme continu qui vise la destruction. Mais de tous les moyens qui sont à la disposition pour se détruire (revolver, grève de la faim, drogue dure,tentative de suicide, etc.), l’alcool est de loin le plus lent. C’est pourquoi on a judicieusement comparé l’alcoolisme continu à un suicide différé…

L’autodestruction par l’alcool est celle d’Émile Zola dans « l’Assommoir ». Son personnage Coupeau devient ivrogne à partir du moment où il comprend que sa condition ne lui laisse aucune chance, qu’il est voué à être un perdant…

Zola imagine ce que pourrait être un corps sursaturé d’alcool : 3 Mon Dieu ! qu’est-ce qui se passait donc là-dedans ? Ça dansait jusqu’au fond de la viande ; les os eux-mêmes devaient sauter. Des frémissements, des ondulations arrivaient de loin, coulaient pareils à une rivière sous la peau. À l’œil nu, on voyait seulement les petites ondes creusant des fossettes, comme à la surface d’un tourbillon ; mais dans l’intérieur, il devait y avoir un sacré ravage. Quel sacré travail ! un travail de taupe ! C’était le vitriol de l’Assommoir qui donnait là-bas des coups de pioche. Le corps entier en était saucé, et dame ! il fallait que ce travail s’achevât, émiettant, emportant Coupeau, dans le tremblement général et continu de toute la carcasse. ».
Curieusement, les romanciers du XXème siècle ont une vision du corps de l’alcoolique radicalement opposée à celle de Zola… Ils insistent sur la froideur de l’alcool : l’alcoolique fait selon eux l’expérience d’une insensibilité croissante…il est engagé dans ce qu’on pourrait appeler un ‘devenir marbre’.

Pour mieux comprendre les symptômes du devenir marbre, deux romanciers qui avaient une connaissance intime de l’alcool, Francis Scott Fitzgerald et Malcom Lowry respectivement dans ‘Les Heureux et les Damnés’ et ‘Au dessus du volcan’…

Le devenir marbre se caractérise par une insensibilité de la peau. Le derme de l’alcoolique est progressivement anesthésié, il ne sent plus les coups et les caresses. Incapable de rendre un baiser, de se prêter au jeu de l’étreinte… une grande solitude physique est son lot.

‘Il sont réduits à une morne séparation des corps’.

Une autre caractéristique du devenir marbre est l’indifférence au temps…

Les phrases sont interminables et donne l’impression de s’arrêter et de ne commencer nulle part – elles sont panoramiques, étales, elles distendent le moment présent ; et il y a parfois entre ces phrases une rupture, un changement de lieu, comme si la narration s’était suspendue pendant quelques heures et reprenait plus loin.

Gilles Deleuze a, dans ‘La logique des sens’ analysé la temporalité de l’alcoolique. Celui-ci vivrait dans un présent induré. Pour l’alcoolique, tout ce qui excède le présent semble rigide et lointain. Le futur est vide, le passé figé. Aussi la conjugaison de l’alcoolique n’emploie-t-elle que deux temps : le présent et le passé composé qui lui sert à désigner l’homme qu’il a été avant de commencer à boire. Ce sont les fameux « j’ai fait », « j’ai été » que les piliers de bar assènent à longueur de discours, quand ils racontent leur splendeur d’autrefois.

L’idéal pour l’alcoolique, remarque Deleuze dans ‘Mille plateaux’, serait de pouvoir prolonger à l’infini le moment du dernier verre. Il essaie à chaque fois de se convaincre – et de convaincre son entourage – que le verre qu’il est entrain de boire est bien le dernier, qu’il s’arrêtera juste après. Si bien que le présent de l’alcoolique s’apparente à une « série de derniers verres ».

Une dernière caractéristique du devenir marbre est l’insensibilité à l’alcool lui-même. Il a perdu l’ivresse.

L’insensibilité à l’alcool… signifie que le processus d’autodestruction a passé un point de non-retour… il ne se sent plus concerné par la dernière habitude qui le rattache à l’existence.

Il parle ensuite de la liaison alcoolisme, pulsion de mort de Freud …

Il aborde aussi non pas l’aspect génétique de l’alcoolisme qui n’a jamais été prouvé, mais le rôle de la filiation, James Joyce avait un père alcoolique.

Quel rapport entretient l’alcoolique avec la transcendance ? Est-il un ennemi ou un ami de Dieu ?…

Baudelaire envisage l’alcool comme une sorte de ticket de transport – un ticket truqué – permettant de quitter la station du quotidien pour rejoindre le ciel….et vice-versa…

L’alcool permet à l’homme de faire la navette entre le paradis et l’enfer.