Envoyée spéciale de Jean Echenoz (Les Editions de Minuit, 2016) par François Minod le 14 janvier 2016

 

Après ses romans sur des personnages tels que Ravel, Zatopek (Courir), Tesla (Des éclairs), et un livre très dense (14), Jean Echenoz revient au roman de genre (espionnage ? aventure ?) façon Echenoz, avec son style, ses figures, son ironie discrète et son sens de l’absurde. Il reprend les codes du roman d’espionnage, pour mieux les subvertir en jouant avec les coulisses de la fiction, ses trucs et ses ficelles, établissant avec le lecteur auquel il s’adresse pour différents motifs, un lien de complicité malicieuse:

« Nous ne prendrons pas la peine de décrire Pak Dond-bok : il va jouer un rôle mineur et nous n’avons pas que ça à faire. »

Et

« Pak craignait avec raison pour sa peau, ce n’avait été qu’au prix de longues négociations, ouverture d’un copieux compte en Suisse et promesse d’exfiltration rapide, que les réseaux l’avaient convaincu de laisser utiliser son appartement comme planque, ne serait-ce que pour quelques heures, et de fournir un véhicule d’apparence officielle. Ce qui peut paraître invraisemblable dans un pays à ce point surveillé, mais je n’y peux rien non plus si les choses se sont ainsi passées. »

 

Son sens de la précision et du détail un peu maniaque lui fait faire de nombreuses digressions, parfois hilarantes :

« On ouvre toujours une boîte de médicaments du côté où la notice d’utilisation est pliée sur les pellicules, les comprimés, les gélules, de telle sorte qu’il faut refermer la boîte pour la rouvrir de l’autre côté. »

Et

« Quant à ceux qui n’avaient pas compris que le commanditaire se nomme Clément Pognel, nous sommes heureux de le leur apprendre ici. »

Concernant les noms quelque peu bizarres de certains personnages du roman (Lou Tausk, Alover, Lessertisseur, Pelestor, Objat…), ils participent à la  parodie, car il s’agit bien d’une parodie du roman d’espionnage.

 

Ne souhaitant pas m’attarder sur l’intrigue dont l’auteur dit lui-même qu’elle est « un mal nécessaire », je reprendrai la quatrième de couverture qui donne le ton (loufoque) du roman.

« Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé ».

 

Venons-en maintenant aux raisons qui m’ont poussé à présenter ce livre, publié il y a environ un mois.

Tout d’abord, je voudrais dire que je suis un fidèle lecteur d’Echenoz que je lis depuis une trentaine d’années. Fidèle ne veut pas dire inconditionnel, nous le verrons plus loin.

Il y a dans l’écriture de cet auteur un style (élégant, ciselé, virtuose, flamboyant parfois) et une voix singulière qu’on reconnait d’emblée. Il y a aussi une façon très visuelle, voire cinématographique de décrire certaines scènes, certains micro-évènements, fussent-ils loufoques. Son souci du détail rappelle certains ouvrages de Georges Perec et je pense notamment à un très court opus « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ».

Il y a enfin, dans la plupart de ses ouvrages un humour (british est l’adjectif qui me vient) auquel j’adhère.

Concernant Envoyée spéciale, on retrouve l’univers de l’auteur et les qualités précédemment évoquées. Peut-être va-t-il plus loin encore cette fois dans la loufoquerie, l’aspect burlesque des personnages et des situations, les digressions, que dans ses précédents romans (d’espionnage).

Il faut dire que ce livre de plus de 300 pages est un des plus volumineux qu’il ait écrit. Il a pu donc prendre le temps de déployer son art de la fugue et des rebondissements rocambolesques.

Et c’est peut-être là que le bât blesse car quel que soit le talent de l’auteur, on s’essouffle au deux tiers de l’ouvrage qui de rebondissements en digressions parodiques ne parvient pas à nous tenir en haleine, comme pourrait le faire un vrai roman d’espionnage avec une vraie intrigue et des personnages plus crédibles.

C’est sans doute la limite de l’exercice auquel se livre l’écrivain et notamment dans ce livre trop long, de mon point de vue. Quoiqu’il en soit, Echenoz, avec cet ouvrage dont je recommande la lecture malgré mes réserves, continue son parcours d’excellence et demeure un des fleurons de l’écurie des Editions de Minuit.

 

 

 

 

 

 

 

Check-point de Jean-Christophe Rufin, Editions Gallimard (Brigitte Laporte-Darbans)

Jean-Christophe Rufin est membre de l’Académie française depuis 2008, où il a succédé à Henri Troyat. Il vient d’écrire un roman et l’appelle étonnamment pour un académicien : « Check-point ». le mot n’est pas dans le dictionnaire. Pourtant Rufin a une écriture classique, puissante et claire, il est difficile de le ranger parmi les propagateurs de la novlangue… Lorsqu’il choisit d’employer l’anglais check-point, il le fait à dessein. Jean-Christophe Ruffin a répondu par avance à ses détracteurs dans une courte postface: «Certains pourront s’étonner que j’aie choisi d’utiliser comme titre de ce livre le terme anglais «check-point». Il est vrai qu’à la différence de “check-list” ou de “check-up”, le terme “check-point” ne figure pas (encore) dans les dictionnaires français. Il me semble pourtant que ce mot n’a pas vraiment d’équivalent et qu’il s’impose désormais de façon universelle. »

D’emblée en lisant ce livre, on est tenu à aller plus loin, non pas parce que l’on est passionné par les personnages ou par l’histoire ou par la description des paysages mais par le climat dense et énigmatique de l’intrigue.

Un convoi humanitaire à bord de deux 15t, est parti depuis 10 jours de Lyon. Quatre hommes et une femme sont au volant des camions : Lionel, le chef de mission de l’ONG lyonnaise « La Tête d’Or » ; Maud, l’héroïne, jeune idéaliste qui cache sa beauté sous des vêtements informes et de grosses lunettes ; Marc et Alex, deux anciens militaires, anciens casques bleus qui reviennent sur les lieux de leur engagement et l’étrange Vauthier mécanicien que ses camarades soupçonnent d’être un barbouze à la solde des services secrets.

On est en 1995, après avoir traversés de multiples frontières, limites officielles entre États, ils arrivent en Bosnie qui est dévastée par la guerre. L’ancienne Yougoslavie a éclaté au début des années 1990, les frontières n’existent plus nulle part dans l’ancien royaume pulvérisé par la haine. Seuls subsistent des barrages sauvages, des séparations imprévisibles et mouvantes entre zones ethniques, obéissant à l’autorité de petits chefs locaux. On ne les appelait pas en français « point de contrôle » ce qui aurait rendu la chose presque normale. Le mot apatride « check-point » utilisé par tout le monde sur le terrain, rendait mieux compte de l’aspect improvisé, désordonné, imprévisible et dangereux de ces barrages.

Ce terme «check-point» est l’emblème du chaos et du morcellement d’un pays soumis à une guerre civile, il signifie que la frontière est partout, que tout le monde devient en quelque sorte le gardien de son propre territoire. Sur tous les continents depuis vingt-cinq ans, au Moyen-Orient, en Afghanistan, en Afrique et dans les Balkans, les «points de contrôle» improvisés au carrefour de pays en guerre sont des nœuds névralgiques où se cristallisent tous les désordres du monde contemporain.

D’un point de vue plus métaphorique, c’est aussi un point de passage vers autre chose.

À chaque check-point, le convoi vit l’angoisse.

L’objectif de la mission validé par les Nations Unies : amener des vivres, des vêtements et des médicaments à des victimes musulmanes réfugiées au centre de la Bosnie, dans une ancienne mine de charbon cernée de miliciens croates.

L’auteur nous fait bien sentir qu’il connaît ce pays. Ils roulaient dans une campagne morne où trainaient encore des brumes. Il y avait peu de village dans cette partie de la Krajina. De temps en temps, ils apercevaient une maison détruite, les murs éventrés par des obus, les poutres calcinées. Ils croisèrent une charrette de foin tirée par un tracteur sans âge, qui roulait au pas. Cela n’est pas étonnant Rufin, surdoué multicartes — Prix Goncourt 2001 pour « Rouge Brésil », ex-ambassadeur de France au Sénégal, désormais on l’a dit membre de l’Académie française — a aussi été président d’Action contre la faim. Ces guerres, il les a vues. Ces check-points, d’enclave en enclave ennemies, il les a franchis. D’où ce supplément de force dans ce roman.

Dans les deux camions qui forment le convoi, la tension est perceptible, l’atmosphère est détestable, le machisme de rigueur.

Au sein de la mission, deux conceptions vont s’affronter. Les membres de l’association caritative Lionel et Maud qui prônent un humanitaire pacifique. Les militaires, Alex et Marc ; ex-casques bleus, qui révèlent avoir garder l’espoir de pouvoir sauver ce qui peut encore l’être par l’action, le combat.

Les secrets se dévoilent. Sous les bâches des camions, les chargements ne sont pas ceux que l’on imagine. Les militaires veulent armer les réfugiés.

L’expédition humanitaire tourne à l’équipée sauvage.

Contre toute attente, Maud se rapproche des militaires. Le groupe se scinde de manière dangereuse. Une idylle passionnée se noue entre elle et Marc.

Le check-point n’est pas qu’une frontière physique, c’est aussi une sorte de frontière mentale. Maud et Marc vont à un moment franchir une ligne et passer de l’humanitaire pacifique à un engagement beaucoup plus lourd…

Vaugier va lui aussi franchir une limite et préférer exercer sa propre loi que suivre les directives de ses employeurs.

Après avoir vu les scènes de massacre de femmes et d’enfants organisées par Arkan et sa bande qui n’appartiennent pas à l’armée régulière mais qui sont impunis, Maud est renforcée dans l’idée qu’elle doit, elle aussi, faire à sa manière la guerre, que l’action humanitaire pacifiste n’est plus adaptée, n’est plus suffisante.

On le voit Ruffin pose la question du rôle actuel de l’humanitaire. Pendant un demi-siècle, depuis la Seconde Guerre mondiale, nous nous sommes rêvés bienveillants, généreux, charitables. humanitaires en somme. Les conflits étaient ailleurs, lointains et les citoyens qui, ici, voulaient s’engager, le faisaient avec les idéaux d’Henri Dunant : humanité, impartialité, neutralité. Et l’ONU agissait selon les mêmes principes, ce qui la rendait souvent impuissante.

Ces dernières années, cet humanitaire pacifique a cédé plusieurs fois la place à un engagement militaire. Pour secourir les populations libyennes, syriennes, ukrainiennes, la communauté internationale s’est finalement résolue à les armer. On a commencé à parachuter des vivres puis, bientôt, ce sont des armes que l’on a larguées.

De quoi les victimes ont-elles besoin ? De nourriture ou d’armes ? De survivre ou de vaincre ?

Aujourd’hui, il y a eu le 11 septembre, le 7 janvier, le 14 juillet, on est aussi concernés par ces conflits. On est moins dans une réponse de bienveillance que d’engagement armé, c’est clair. D’autant que les humanitaires sont pris pour cible… Ils sont pris en otage, égorgés, détestés pour ce qu’ils représentent : l’idée de l’égalité, de l’éducation des filles…

La guerre en Bosnie est un décor propice pour mettre en scène tous ces débats très actuels.

Ruffin pense que l’humanitaire classique est en crise, ses beaux jours sont derrière lui.

« La tache », Philip ROTH « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert », Joël DICKER – lectures croisées par Nicole Goujon

– Lectures croisées ?
– Oui c’est un choix que je vais essayer de motiver ; mais rien n’interdit de lire les 2 romans séparément, ils ont
toute leur indépendance.
– Même celui de J Dicker ?
– Oui, et c’est ça qui est troublant et intéressant…

Voici les éléments de mon exposé (pour éviter de perdre le fil car c’est un peu long…)

Questions d’introduction : Faut-il lire les livres dont tout le monde parle ?

2- Présentation à grands traits des deux auteurs

3- Pourquoi présenter ces deux romans de façon croisée ?

4- Pourquoi la question des « pères en littérature » est-elle posée ici ?

5- En quoi ces deux romans sont-ils proches ?

6- En quoi ces deux romans sont-ils différents ?

7- En quoi tout est dit dans les textes…

… et pourquoi faudrait-il « préférer » l’un des deux ?

« Faut-il lire les livres dont tout le monde parle ? »
ou
« Pourquoi faudrait-il ne pas les lire ? »

D’abord de simples questions :
Pourquoi tout le monde s’emballe sur les mêmes objets littéraires ? (ici « La Vérité… » de J. Dicker).
Quand beaucoup/trop de livres sortent en même temps (ex. prix littéraires) comment trier ? faire son choix ?…
Le mérite des livres n’est-il pas de faire « causer », les critiques, médias, amis, lambda, et… le BL !
= Des positions subjectives à la pelle, allant de l’admiration/adulation à la suspicion/férocité !
= L’environnement d’un livre fait-il partie du livre ?
= Un livre dont on parle, de quoi, et de qui, parle t-il ?

1- Présentation à grands traits des deux romans (ce que l’on voit d’abord en les regardant/ouvrant)

« The Human Stain » », USA 2000
« La tache », France 2002

– Editions Gallimard, 442 pages
– Prix Médicis étranger ; le PEN Faulkner Award, …
– 22ème roman de P. Roth (31 publiés aujourd’hui)
– titre court
– couverture noire
– aux USA : l’histoire intrigante d’1 prof d’Univ…
– adapté au cinéma «La couleur du mensonge»
– sorte d’enquête… ; un secret
– roman psychologique-sociologique-historique
– se déroule entre 1996 et 1998

puis, lecture des toutes premières lignes des 2 romans

2- Présentation à grands traits des deux auteurs (éléments factuels)

Philip ROTH
– né en 1933, Newark, New-Jersey
– écrit en américain ; séjour en France
– célèbre, reconnu, traduit
– vieux lion
– 1er livre écrit à 26 ans : Goodbye Columbus
– met en scène son double littéraire :
Nathan Zuckerman
– met fin à sa carrière d’écrivain; soulagé :

«Ecrire est une frustration quotidienne»
«Mon conseil à 1 écrivain débutant? Arrêter d’écrire».

3- Pourquoi présenter ces deux romans de façon croisée ? (Trois raisons principales)

1- J’ai pris au sérieux ce que J. Dicker déclare dans ses interviews et sur son site à propos de P. Roth (son auteur
de référence). Après lecture et quelques intuitions, j’ai voulu en savoir plus. Le BL m’en a donné l’occasion alors
j’ai creusé . « J’ai dit : « Je crois que je vais te prendre au mot », et je l’ai fait. » : La tache, p. 293

2- J’ai eu envie de partager avec vous deux beaux et grands textes, et vous inviter à une lecture personnelle (si
ce n’est déjà fait?). Deux romans pour ceux qui aiment s’aventurer sur des pages et des pages, être emportés
dans de vraies histoires, des personnages ambigus, des énigmes. Romans ambitieux et affichés comme tels, et
qui, du fait de leur longueur et de leur structure, sont impossibles à résumer ici. De plus, les personnages et
rebondissements sont trop nombreux , et il faut ménager le suspens ! On comprendra que je ne raconterai pas
« les histoires » dans cette présentation.

3- Les grandes fictions dites « à l’américaine » ont un côté fascinant et, à la limite, paralysant, surtout quand on
fait partie de ceux qui se risquent à écrire de courtes et modestes histoires… (ces petits objets artisanaux face
aux monuments de la littérature). Mais que cela nous empêche pas d’admirer la construction de ces 2 récits : du
grand art ! Le roman dans le roman, la mise en abîme des récits, l’élaboration de la fiction sont autant de sujets
au cœur même de la littérature. De plus, dans ces deux romans là, on « croit » voir se monter l’échafaudage du
récit, cad « comment écrit-on un roman ? » (c’est tentant quand on est apprentis !..).
Cf. « La Vérité » p. 17 , 29, 326

4- Pourquoi la question des « pères en littérature » est-elle posée ici ?

« Aucun texte n’est jamais né sous X, et s’il doit se déclarer un père… », Salman Rushdie dans Joseph Anton une
autobiographe, 2012.
Cette question est centrale et complexe en littérature et dans tous les arts… j’en dis juste quelques mots:
Le 1er roman que J. Dicker a publié s’intitule : « Les derniers jours de nos pères » (où l’Histoire = se souvenir de
son père ?). Et à propos de « La Vérité… » il déclare : « Je pourrais dédier ce livre à Philip Roth ». « Philip Roth

m’a amené à la littérature. Son œuvre m’a nourri. Sa pensée m’a guidé. »

P. Roth : admirateur de Flaubert, James, Saul Bellow, Céline,Tchekhov, Kafka,…
J. Dicker : admirateur de Roth, Gary, Steinbeck, Orwell,…

On écrit parce qu’on a lu des livres . On écrit à partir des livres. Les romanciers en témoignent.
– Certains affichent et revendiquent leur filiation, soit pour s’inscrire dans une continuité (Faulkner..), soit pour la
questionner ou la dénoncer (le nouveau roman…).
– Certains plongent dans les textes anciens et les travaillent encore et encore, comme pour leur faire rendre
l’âme, ou signifier à quel point ils sont inépuisables (Quignard, Yoursenar…)
– D’autres, plus allusifs, déguisent ou cachent leur héritage littéraire… (beaucoup…)
Avec J. Dicker, le « père littéraire » est clairement nommé, c’est P. Roth. Les critiques de la rentrée littéraire 2012
l’ont souligné, mais peu se sont aventurés à savoir en quoi consistait cette influence, cet emprunt, ou cette
dette ? Modestement, je vais tenter ici d’en dire un peu plus…

Le 1er chapitre de « La Vérité… » – numéroté 31.- est intitulé : « Dans les abîmes de la mémoire »… ; le jeune
écrivain questionne son maître :
-… « Vous pensez qu’un jour j’y arriverai ?

– A quoi ?
– A écrire un livre.
– J’en suis certain. »

5- En quoi ces deux romans sont-ils proches ? (ou en quoi sont-ils rapprochables?)

Au 1er regard
J. Dicker fait ouvertement de nombreux clins d’oeil au roman « La tache » et à son auteur P. Roth lui-même.
Deux romans de la démesure, que l’on qualifie « d’américains ».
Deux histoires incroyables. Construction virtuose, complexe, maîtrisée (talent, technique, savoir-faire).
Textes très travaillés. Ecriture efficace. Puissance de travail et d’imagination.
Personnages nombreux, énigmatiques.
Thème de l’identité : Qui est qui ? Qui est quoi ?
Thème de l’amitié littéraire ; de l’amour décalé ; de l’Amérique moyenne ; de l’écriture romanesque …

Les 2 romans partent d’un fait divers
« La tache » : le fait divers qui lance le roman est la démission de Coleman après avoir été suspecté de racisme.
Pourquoi ce comportement?… (1ères pages). Chez Roth, le fait divers devient un fait singulier.
« La Vérité… »: le fait divers qui lance le roman est la découverte du corps d’une jeune fille assassinée. Qui est
coupable?… (1ères pages) . Chez Dicker, le fait divers enclenche une enquête savamment menée.

Les 2 romans s’inscrivent sur un arrière plan politique, une actualité
« La tache » : l’Affaire Bill Clinton-Monica Lewinski, 1998 , p. 12; et, plus lointaine, mais très présente, la guerre
du Vietnam (avec le personnage de Les Farley. cf p. 270, 300, 427): occasion de parler des vices et blessures
américaines.
« La Vérité… » : la campagne présidentielle, 2008 et le roman se finit avec l’élection d’Obama p. 587; en fait,
l’action commence en 1998 où l’affaire Clinton-Lewinski joue un rôle et marque le début de la relation entre
Goldman et Quebert. p. 89.

L’action des 2 romans se passe sur la côte Est des aux USA
« La tache » à Athéna.
« La Vérité » à Aurora.
… petites villes imaginaires de l’Amérique profonde, au calme trompeur.
Plus précisément, Dicker situe son roman dans le New-Jersey et son héros, M. Goldman, est né à Newark comme
P. Roth. « Newark est le berceau des lettres américaines ».
Les 2 romans font vivre une communauté autour d’une vingtaine de personnages liées par un événement.
Peintures des mœurs ; études sociologiques de l’Amérique moyenne.

Les 2 romans mettent en scène un double littéraire, porte-parole de l’auteur, alter ego, sans pour autant
développer un roman autobiographique (bien que les éléments de fiction et d’autobiographie soient toujours
difficiles à démêler).
Il s’agit dans ces 2 romans d’un écrivain qui écrit sur un autre écrivain :

La tache : Nathan Zukerman, écrivain en retraite, 65 ans, écrit l’histoire de Coleman Silk (professeur d’Univ.) qui a
lui-même écrit son histoire intitulée « Zombies » (30 cahiers). Zuckerman et Silk deviennent amis. p. 253.
La Vérité… : Marcus Goldman, jeune écrivain, écrit l’histoire de Harry Quebert (professeur d’Univ.) qui a publié un
livre « Les origines du mal ». Malgré leur différence d’âge, Goldman et Quebert deviennent amis. chap. 28
. Un même écrivain, Roth, écrit Zukerman, qui écrit Silk, qui a écrit (mais pas publié) sa biographie.
. Un même écrivain, Dicker, écrit Goldman, qui écrit Québert, qui a publié des livres cités dans le livre.

Et c’est même encore un peu plus compliqué !… mais on peut lire sans réellement s’en soucier!

Les 2 professeurs ont des traits communs : force intellectuelle et force physique
Ils enseignent les Lettres = C. Silk : latin, grec, littérature ; H. Quebert : littérature
Ils se ressemblent physiquement = dynamiques, séduisants, musclés, sportifs (natation, boxe,…)

Les 2 professeurs sont accusés d’avoir commis une faute très grave
« La tache » : Coleman Silk a tenu des propos racistes à l’Université ; se dit innocent ; démissionne. p.30
= roman sur le politiquement correct américain et sur la complexité des êtres.
« La Vérité… » : Harry Quebert est accusé d’avoir tué une jeune fille ; se dit innocent.
= roman enquête sur le meurtre 30 ans plus tard, et sur la complexité des faits.
Les 2 professeurs ne cherchent pas à se défendre des accusations portées contre eux ; pourquoi ?

Les 2 professeurs gardent un secret que le roman s’emploie à déplier/révéler.
Le roman se présente comme lieu du dévoilement du mensonge, du camouflé de toute une vie que l’ami
romancier, le double littéraire, va mettre à jour progressivement.
« La tache »: secret et subjectivité (recherche de motifs personnels) = psychologie ; mystère.
« La Vérité » : secret et vérité (recherche de mobiles objectifs) = loi ; justice.

Deux personnages sont des imposteurs
Coleman Silk (Roth) et Marcus Goldman (Dicker) ont développé, dès leur jeunesse, le projet de devenir les
meilleurs. Ils ont rêvé de plaire et d’être reconnus, et ce, à tout prix, cad au prix d’impostures et de
manipulations.
Le 1er, Silk, a été surnommé « le soyeux » (Silky Silk, qui peut signifier également : le styliste). « le grand ,
l’incomparable, le seul et unique Silky Silk » : p.116
Le 2ème, Goldman « le formidable » (celui qui porte l’or, gold, dans son nom). p. 42 et svt, chap. 30.
Deux surnoms donnés à l’occasion d’expériences sportives où leurs exploits/victoires ont été usurpés…

Les 2 professeurs ont une liaison avec une femme plus jeune (cf. Clinton/Lewinski) :
– Coleman Silk, 71 ans, avec Fonnia Farley, 34 ans
– Harry Quebert, 34 ans, avec Nola Kellergan, 15 ans
Deux femmes plus jeunes et :
– au passé familial et affectif complexe, mystérieux, difficile à élucider
– de statut social différent : Fionna Farley, déclassée, se dit analphabète, fait des ménages ;
Nola Kellerman va à l’école, et s’intéresse à l’écriture du roman de Quebert
– un lien différent au sexe : Fionna décomplexée, vit le plaisir sans question (sagesse sauvage) ; p. 43 et svt, 280
Nola, mineure, vit l’amour romantique, mièvre, admiratif de Quebert. P 65, 136, 140

« Il était sur le point de s’offrir le plaisir facile des grands sentiments auxquels on aspire quand on cesse de
réfléchir », La tache p. 216.

Les origines juives
Quartiers juifs : lieux de résidence des personnages.
Familles juives : celle de P. Roth d’abord, et celle inventée de son héros Silk,
celle de Goldman dont la mère est digne de Woody Allen…
Noms à consonances juives : Zuckerman, Coleman, Goldman, Fensterman…
Réussir : sortir du rang, de la médiocrité (et satisfaire de hautes aspirations/ambitions) pour Marcus Goldman
Réussir : sortir de ses origines noires (pour un avenir plus libre) pour Coleman Silk. p. 140

(en effet, on passe sans transition de la gloire à l’opprobre dans ce pays !)

Les noms propres
Herb Keble, 1er professeur noir, ancien collègue de Silk. Herb Keble sonne presque comme Harry Quebert !
Roth : nom que porte l’avocat de Quebert dans « La Vérité ».
Dicker : nom suisse certes, mais presque américain ? Dick est le nom du détective dans les thrillers.
Quebert c’est un peu : Québec ? Dicker dit l’avoir parcouru à vélo ; est la destination du couple romanesque.
Golman et Coleman : même sonorités…
etc.

Et encore dans les 2 romans
l’humour (Roth p. 85-86),


la complexité des récits ; la construction romanesque (gigogne, enchâssement, imbrication etc.);
la vérité qui se dérobe et qui, ce faisant et paradoxalement, trouve en même temps son dénouement…

les temps des récits se mélangent et se télescopent. On joue avec les dates et l’emboîtement des
histoires ; avec le présent et le passé (flash-back)

les points de vue narratifs se télescopent (selon les auteurs et leurs sources/informations). L’auteur peut
se faire l’avocat des différents personnages.

on passe de la 1ère à la 3ème personne du singulier ( « Ecrire à la 1ère personne c’est révéler et cacher
à la fois » La tache p 423), brouillant les repères : qui écrit ?…
Entre introspection et question ? (avec même l’usage du « tu », p. 293 La tache)
= méta-roman avec jeux de miroirs entre les différents écrivains.
la réflexion didactique sur le métier d’écrivain et sur la création littéraire (ce point développé plus loin).

6- En quoi ces deux romans sont-ils différents ?

« La tache » comprend 5 grandes parties titrées (chacune entre 80 et 100 pages) et pas de subdivisions, ce qui
donne l’impression d’un livre d’un seul tenant, d’un seul souffle, et touffu. (les phrases sont souvent très longues)

« La vérité » comprend 3 parties titrées, 31 chapitres titrés et numérotés de 31 à 1, chacun étant introduit par
une page de conseil pour écrire un roman… A l’intérieur des chapitres : nombreuses subdivisions, indications de
dates etc. = livre très architecturé, haché qui ralenti et excite le rythme tout à la fois. (les phrases sont courtes)

Roth, l’américain, ne cède pas au seul élan épique du récit ; il est dans la filiation des romans psychologiques
européens (France, Russie), où la subjectivité des personnages est analysée dans sa complexité et sa profondeur.
Personnages ambigus, pétris de contradictions, de sentiments, de passions, aux nombreuses facettes.
En référence à la psychanalyse : une quête, un flou.
ex. de portraits : Delphine Roux (p. 235-6-7).

Dicker, le suisse francophone, connaît bien l’Amérique et les romanciers américains qu’il admire. Il se lance dans
un récit qui se situe sur le registre de l’action. Les personnages sont tels qu’on les imagine et ne surprennent pas
vraiment. Ils sont plutôt du côté des archétypes/stéréotypes : le flic, la serveuse, le pasteur…
En référence à la psychologie comportementale : une enquête, un objectif clair.
ex. chap. 22

Chez Roth, les personnages sont pris dans la langue (d’où leur ambiguïté). Le père de Coleman Silk est un
admirateur de Shakespeare et soucieux de faire respecter les règles de la grammaire… Or ce sera justement une
question de langue qui causera la chute de Coleman Silk. Un comble !… Le mot « zombie » (spook) n’a pas été
compris comme il l’entendait lui (spectre/fantôme et non : bougnoule/bamboula), p. 17-18, 106 : question
d’acception des termes, de précision des concepts, de signifiant/signifié, qui, sans aucun doute, a réveillé la vérité
cachée de son histoire.
Chez Dicker, les personnages, eux, sont pris dans un récit événementiel. Leur histoire est à rebondissements. Le
récit les porte et les entraîne, leur donnant peu à peu, au fil du déroulement de l’enquête, au compte-goutte
donc, une apparente complexité.
Idem pour la passion, les sentiments, le sexe…

« La tache » : roman sur le noir, être noir, la tache, la tare cachée, l’être obscur (cf. couv.)
« La vérité » : roman sur le blanc, la vérité au grand jour ; blanchir un romancier (cf. couv.)
« La souillure est en chacun de nous… le fantasme de la pureté est terrifiant » , La tache p. 300.

Sur le style (cf. les critiques négatives)
On critique plus facilement un auteur débutant qu’un auteur chevronné…

Relâchement certes de l’écriture chez Dicker : des boucles, détours, détails qui semblent inutiles,
invraisemblables ; mais aussi chez Roth ! : des longueurs, tirades, digressions…

Pauvreté, chez Dicker, de l’analyse des relations sexuelles entre Nola et Quebert ; non seulement, elles
n’ont rien de sulfureux (!) mais elles ne sont, tout simplement, pas crédibles par manque de passion.

Les 2 romans : récits puzzles dont les pièces s’ajustent plus ou moins… ou parfois s’ajustent trop bien !
Dans les 2, la conclusion tire en longueur…, besoin d’avancer encore un pas plus loin…(laborieux!) et
précipite les éléments pour tenter de finir l’histoire. Hantise du point final ?!
Roth : style parfois lourd, insiste (cf. passage sur les corneilles p. 207…), éprouve le besoin de beaucoup
expliquer, rabâche les questions de valeurs et de mœurs de la société américaine (qui sont ses
leitmotivs). Mais des passages sublimes, complexes, profonds … p. 164 : la chevelure d’Iris, etc.
Dicker : style assez plat, basique, clichés, redondances, dialogues médiocres, faiblesse des mots : plus
un scénario qu’un roman ? (avec ses voltes-faces, coups de théâtre, révélations nombreuses,
accélération finale). Mais l’intrigue avance bien…

Exercice de sens // exercice de style ?…

7- En quoi tout est dit dans les textes…

Roman de faussaire ? de tâcheron admiratif ? Dicker ne se cache pas de ses références et leur fait même
révérence. Il multiplie les points de ressemblance et de jonction avec Roth, son modèle, et déroule de bout en
bout sa question : Comment écrit-on un roman ? Quels sont les rapport entre le héros et son maître ?
(L’idée de transmission, de fabrication du roman est centrale). Il fait tout celà trop bien pour qu’il s’agisse d’une
resucée ! En fait, il suit une autre voie romanesque.
Romans à tiroirs, mise en abîme. Qui est l’auteur ? il y a plusieurs sources dans les 2 récits (= on s’y perd un
peu).
Chez Dicker, la recherche de l’assassin devient une quête d’écriture.
Chez Roth, faire un livre c’est permettre au narrateur de prendre la parole, de reconstituer.

« La tache »: un écrivain va découvrir que celui sur lequel il écrit est noir.
« La Vérité »: un écrivain va blanchir celui sur lequel il écrit.

Question style, Dicker n’est pas P. Roth, ni James Ellroy, ni De Lillo, ni… , plus proche de Douglas Kennedy, d’un
Jonathan Franzen…

La question du cliché, essentielle ici, et dès que l’on écrit, est abordée différemment :
Roth, cf. p. 259 « de notoriété publique » ! où il le décortique et lui fait un sort. et p. 326 les hommes américains.
Dicker s’y engouffre, joue avec = économie d’écriture, permet donc une rapidité du récit et une compréhension
aisée par le lecteur…

Dans les dernières pages…

La tache : le récit répond à des questions certes, mais au final, les personnages demeurent complexes, de plus
en plus complexes et opaques ; ils ont acquis une densité, une épaisseur. Le cas reste énigmatique et sombre.
(d’autant plus sombre que la dernière scène se détache sur le blanc de l’hiver et de la glace du lac).

La vérité : le récit résout des questions ; les choses rentrent dans un certain ordre. Les personnages sont
éclairés les uns après les autres. Les énigmes trouvent leur dénouement après moult rebondissements et fausses
pistes. Le cas est clarifié, la situation apaisée.

… et pourquoi faudrait-il « préférer » l’un des deux ?

Aucune raison !
Deux façons de raconter
Des publics différents
Chaque roman ouvre sur l’autre, et enrichit la lecture
Deux faces : la noire et la blanche
Mon conseil : lire les deux !

« Sur la route du papier » d’Erik Orsenna présenté par Brigitte

Quand j’ai eu ce livre dans les mains, « Sur la route du papier » d’Érik Orsenna, cet été et que je l’ai parcouru rapidement, je me suis posé plusieurs questions : Est-ce que j’ai envie de lire un livre sur le papier ? Ne s’agit-il d’un livre trop didactique qui ne me détendra pas ? Est-ce que je ne vais pas être contrainte d’ingurgiter le savoir de l’auteur ?

Non, la lecture de ce livre m’a apporté un véritable plaisir.

Le propos d’Erik Orsenna séduit par sa simplicité bien loin du jargon des spécialistes. Il se plaît à répéter : « La science n’est pas réservée aux scientifiques ». Il en fait un objet accessible à tous. Il a été auréolé de multiples récompenses comme le Goncourt (pour L’exposition coloniale en 1988). Ancien conseiller de François Mitterrand, homme de gauche qui aime l’entreprise, il aurait pu envisager une carrière politique opérationnelle. Nicolas Sarkozy lui a d’ailleurs proposé trois fois d’être ministre, mais il a refusé tour à tour la culture, la coopération et le Grand Paris.

Il conseille François Hollande, mais il a, par avance, écarté la perspective d’un ministère. Il dit : « Je préfère une mission à l’administration ». Et son agenda est déjà bien rempli : il ira cet été croiser du côté du détroit de Behring sur le voilier d’Isabelle Autissier pour écrire son prochain essai sur la mer qui précédera, celui sur les villes au bord de l’eau, lequel sera suivi d’un autre sur le tempsIl dit : « À chaque fois que je ne comprends pas quelque chose, j’ai un sujet ! ».

Il nous parle d’abord du comment est né de ce livre :

Un jour, je me suis dit que je ne l’avais jamais remercié.

Pourtant je luis devais mes lectures.

Et que serais-je, qui serais-je sans lire et surtout sans avoir lu ?

Pourtant, c’est sur son dos que chaque matin, depuis près de soixante années, je tente de faire avancer, pas à pas et gomme aidant, mes histoires.

Et que serait ma vie sans raconter ?

Je n’avais que trop tardé.

L’heure était venue de lui rendre hommage.

D’autant qu’on le disait fragile et menacé.

Alors j’ai pris la route. Sa route.

Cher papier !

Chère pâte magique de fibres végétales !

Nous voici donc en route avec sac à dos et calepin pour une sorte de procession du papier à travers les âges et les contrées, passant d’un bout à l’autre du globe en savourant les récits que l’auteur nous donne à partager.

Il nous entraîne d’abord dans les papiers passés.

D’après mes souvenirs d’école, nous devons à la Chine quatre inventions majeures : la poudre à canon, la boussole, l’imprimerie et le papier.

C’est donc là-bas que devait commencer ma route ;

La Chine est vaste.

Je me suis renseigné.

Par une sorte de paradoxe fréquemment constaté, le plus grand connaisseur des antiquités asiatiques habitait… l’ouest. Peut-être pour se remettre d’avoir dirigé longtemps l’École française d’Extrême-Orient.

C’est ainsi qu’un matin pluvieux d’octobre, je me retrouvai derrière l’église de Plogonnec, petite localité discrète située, si vous voulez savoir entre Quimper et Douarnenez.

Rue de la Presqu’île, dans l’ancienne maison du notaire, un chat noir et Jean-Pierre Drège m’attendaient.

J’espère que M Drège ne m’en voudra pas mais au premier regard, je nous ai trouvé, lui le savant et moi l’ignorant, certaines ressemblances physiques : même taille modeste, mêmes lunettes, même rondeur de la tête et semblable calvitie…

Sans plus tarder, l’animal et son maître me donnèrent leçon.

On apprend :

Ces ancêtres de notre papier étaient faits de fibres végétales broyées, principalement du chanvre. Il y avait aussi du lin, du bambou, de l’écorce de mûrier. Ils étaient faits aussi de vêtements usagés et même de filets de pêche pourris.

Le chat noir allait, venait, comme font les chats. Il avait l’air de prêter l’oreille. On aurait dit qu’il contrôlait, en inspecteur l’enseignement du professeur.

–      Et savons-nous dans quel endroit de Chine fut produit le premier papier ?

–      Sans doute un peu partout dans l’Empire. Et si toutes les découvertes se concentrent dans le Nord, aux abords des déserts Taklamakan et Gobi, le long de la route de la Soie, c’est que, par définition, le climat y est sec. Le papier est un faux fragile : il résiste à presque tout. Il n’a qu’un ennemi : l’humidité.

Depuis l’enfance, je rêvais de prendre un jour cette fameuse route.

Le papier allait me faire ce cadeau ?

Jean-Pierre Drège continuait sa leçon me démontrant la relation entre les idéogrammes chinois pour la soie et ceux pour le papier, idéogrammes fait de deux caractères dont un en commun.

–      Observez, me dit-il l’intelligence de la langue chinoise : soie et papier se ressemblent, non ?

Au fond, le papier, c’est de la soie en plus humble.

J’avais sorti mon carnet et notais, notais, avec la frénésie du bon élève.

Timidement, je revins à mon rêve, la route de la Soie.

Il me conseilla de prendre contact avec une collègue sinologue. Elle s’appelle Catherine Despeux. Une spécialiste du corps dans la pensée chinoise. Elle a travaillé sur les manuscrits de la bibliothèque murée.

Une bibliothèque murée ? Je sursautai, voulus en apprendre un peu plus.

–      Oh elle vous racontera elle-même. Si elle veut. Je sais qu’elle prépare un voyage. Peut-être acceptera-t-elle votre compagnie ?

–      J’ai quitté titubant le savant et son chat.

Mon enquête s’annonçait riche en échos, ressemblances, allégories et métaphores de toutes sortes.

Cette route démarre donc en Chine où le papier fut inventé deux siècles avant notre ère, sur la route de la Soie, où les plus anciens manuscrits sont emmurés secrètement et gardés scellés dans une grotte.

Quand il arrive à Urumqi, il est déçu.

Vous étiez venu, appelé par une route.

Dès les premiers kilomètres, vous constatez qu’elle est morte.

Non qu’elle manque d’activité : les caravanes continuent de se succéder et qu’importe si les camions ont remplacé les chameaux, qu’importe si d’autres chargements se sont substitués à la soie. Et les quatre voies, le futur TGV, suivent scrupuleusement le tracé légendaire de sable et de cailloux entre des neiges éternelles.

Une route meurt quand elle s’arrête.

Et la route désormais s’arrête à Urumqi. Tout ce qui vient de l’Est ne sert qu’à construire le bastion de l’Empire.

Autrefois, la route de la Soie était cette grande entreprise de tissage entre les humains qu’on appelle le commerce.

Aujourd’hui, le Comité central l’a mise au service d’une affirmation, celle de la frontière.

Pour un peu, je reprenais l’avion.

Mais la grotte aux trésors m’attendait, la bibliothèque de Dunhuang, si longtemps murée.

Il va ensuite au musée de Turpan à l’entrée duquel un message en lettres d’or est clair : « Prenons leçon de notre passé glorieux. » Tous ces peuples Ouïgours, Sogdiens, Han, Tibétains, Mongoles ont bâti, en s’appuyant sur leur diversité, la plus riche des civilisations du monde.

Je me souvenais de l’enseignement de Jean-Pierre Drège.

Constructeurs du Grand Canal, de la Grande Muraille, les Chinois ne sont pas seulement un peuple d’ingénieurs.

Ils ont toujours ressenti un impérieux besoin de tenir compte et chronique de tout. Avec le papier, ils ont inventé la matière qui convenait à leur manie obsessionnelle.

Au fur et à mesure de son voyage, il a envie de proposer des titres à la route de la soie plus conforme à sa réalité présente :

La route des Grands Trésors préservés.

La route de la Possibilité infinie…

La route des chameaux de pierre…

La route des Matières premières…

La route des Muqueuses agressées….
La route du grand vent permanent….

La route du Parfum de sable….

C’est ensuite Le temps des Arabes

Durant des siècles, le papier reste en Chine. Puis peu à peu il gagne le reste de l’Asie.

À l’ouest de l’Indus, on n’utilise encore que le papyrus et le parchemin.

Et puis arrive juillet 751.

Cette date est décisive.

Pour le papier et pour l’histoire du monde.

Les Arabes et les Chinois se disputent le contrôle de l’Asie centrale.

Les deux armées se rencontrent sur les bords de la rivière Talas près de Samarcande.

Au bout de cinq jours de combats violents, les Chinois cèdent. L’empire du Milieu a fini de s’étendre. Il vient d’atteindre sa limite occidentale, qu’il ne dépassera plus.

Le papier va conquérir un nouvel univers.

Pour les Arabes, le papier n’est pas seulement un outil pratique de gestion administrative et commerciale, c’est le support privilégié de tous les savoirs.

Nous autres Français, dont la morgue est une seconde nature, aimons croire que l’encyclopédisme est notre monopole, que les lumières de notre cher XVIIIè  siècle sont sans égal dans l’histoire intellectuelle du monde.

La seule consultation des titres de quelques grands ouvrages écrits par des Arabes entre 750 et 1200 suffit à rabattre notre caquet.

Un rôle plus noble encore l’occupe : celui d’accueillir la parole divine.

Cent soixante dix femmes, dans une ancienne maison de Cordoue, recopiaient jour et nuit le Coran.

Jusqu’au XIX siècle, les autorités de l’Islam refusèrent toujours l’imprimerie. La parole du Prophète ne pouvait être confiée à des mécaniques aveugles et impersonnelles.La parole divine ne pouvait être portée que par une main humaine.

D’où le caractère sacré de la calligraphie.

D’où son extrême sophistication, puisque écrire c’est prier.

Au XIIIe siècle, le papier a enfin conquis l’Europe. Pourquoi un tel retard ? L’église catholique considérait cette matière comme impie puisqu’elle servait à transcrire la parole du prophète.

Avec l’invention de l’imprimerie, la demande de matières premières, les vieux chiffons, ne cesse d’augmenter. L’auteur nous scotche véritablement à son récit, nous faisant découvrir çà et là mille secrets sur le papier.

Il nous parle des différents métiers liés à la fabrication du papier dans les moulins. Les délisseuses qui ont la charge de préparer la matière première.

L’ouvreur, le coucheur, le leveur, le vireur, les étendeuses, le colleur.

Il nous parle de la guerre des chiffons.

On a oublié ce petit peuple qui, avant l’invention des poubelles et le passage régulier des éboueurs, vivait du ramassage.

Seule la langue française rend encore hommage à ces pauvres hères : biffins, crocheteurs, pattiers, drilliers, pelharots, marchands d’oches, pillarots, mégotiers, dégotiers, crieurs de vieux fers…

Sans eux, les moulins à papiers n’auraient pas tourné. Et comme depuis l’invention de l’imprimerie, la demande ne cessait d’augmenter, la guerre faisait rage pour se procurer de la ressource.

L’expression « se battre comme des chiffonniers » n’est pas née du hasard.

En Italie ou au Japon, on invente des papiers de plus en plus précieux, de plus en plus raffinés. La fabrication se mécanise. Enfin, innovation décisive, la cellulose du bois remplace la fibre textile, au milieu du XIXe siècle.

Après ce résumé de deux mille ans d’histoires du papier, la deuxième partie du livre s’intéresse au « papier présent », et est encore plus passionnante.

À travers une plume riche, vive, cadencée, pleine d’humilité, l’auteur nous fascine et nous transporte. Le style est magistral, les lieux traversés sont décrits avec magie et poésie. Et l’on se gave d’informations, d’anecdotes, avides d’en savoir plus.

Erik Orsenna nous y apprend que l’on distingue aujourd’hui trois grands types de papier : le papier « noble » pour les livres et les journaux, le papier d’emballage et tous ses dérivés, et… le papier toilette sous toutes ses formes. Si la consommation de la première catégorie (ça ne surprendra personne) ne cesse de décroître, les deux autres sont au contraire en pleine expansion. Et qui dit papier dit bois, et donc déforestation, ou développement durable. On découvre ainsi que si les Suédois parviennent à préserver la plus grande partie de leur forêt, les Indonésiens massacrent la leur, sans vraiment se préoccuper des habitants, humains, animaux ou végétaux qui l’occupent. Mais qui dit papier dit aussi sans papiers, monnaie et fausse monnaie, méthodes anti-falsification. Qui dit papier dit emballages et recyclage (60% du papier est aujourd’hui du papier recyclé).

Autant de pistes qu’Erik Orsenna explore en nous entraînant de l’Inde à la Russie, en passant par le Canada et le Brésil. Il nous fait pénétrer dans les lieux les plus secrets : de la salle des manuscrits de la Bibliothèque de France, à l’usine de fabrication des billets de banque, de l’usine la plus moderne au centre de recherche le plus sophistiqué où l’on invente déjà le papier du futur, qui sera intelligent.

Mais je me suis aussi émerveillé devant les technologies les plus modernes, celles qui, par exemple, arrivent à greffer des virus capables de tuer les bactéries, celle qui, grâce à des impressions électroniques, permettent de renseigner sur le parcours d’un colis les chocs qu’il a reçus et si les conditions d’hygiène et de froid ont tout du long bien été respectées. Cher papier ! Chère pâte magique de fibres végétales ! Chère antiquité en même temps que pointe de la modernité ! La planète et le papier vivent ensemble depuis si longtemps : plus de deux mille ans. Le papier est de la planète sans doute le miroir le plus fidèle et par suite le moins complaisant.

Orsenna adore le papier, les manuscrits : « On y voit la pensée », dit-il. Mais contrairement à une bonne partie de sa génération, il fut très tôt un adepte du numérique : en 1998, l’année même de son élection à l’Académie française, il devint vice-président de la société Cytale, cofondée par Jacques Attali pour fabriquer l’un des premiers livres électroniques, le Cybook – projet qui fera faillite.

Orsenna rêvait alors – surtout sur son bateau à voile – de posséder un livre électronique qui réunisse tous les livres : la « bibliothèque du monde », chère à Borgès. Nombre de ses amis lui sont alors tombés dessus :

« Des tas de gens m’ont insulté : “Qu’est-ce que tu fait, tu es un traître. Le papier t’a tellement donné…” Je ne comprenais pas, mais c’était d’une violence extrême. »

Erik Orsenna sait que la lecture n’est en rien menacée par le numérique. C’est l’économie du livre qui va changer. Le livre de poche, notamment est directement menacé par les liseuses, « à une date que ne peux pas définir, 5 ans, 10 ans ».

« C’est le livre de poche qui est en danger. Or l’édition de poche est la vache à lait des éditeurs de grand format, qui éditeront leurs propres ouvrages autrement, car ils auront aussi une vie numérique. C’est la chaîne économique du livre qui est en question. »

Car, dit-il :

Le numérique va-t-il changer les habitudes de lecture ? Va-t-on lire de plus en plus court ? Orsenna pense que les hommes auront toujours besoin de lenteur, de douceur, donc de longueur :

Dans un monde où les moyens d’information et de communication sont démultipliés, la plus grande menace sur la lecture (de journaux, de livres) n’est en rien le support, mais le temps. « J’ai la conviction que notre cerveau va changer. Cette instantanéité permanente va nous changer. »

Même si la révolution numérique l’enthousiasme, Orsenna s’inquiète des conséquences des bouleversements en cours : sur la place des librairies au cœur des villes, sur la question des droits d’auteur, sur la question de l’illettrisme…Il juge urgent d’ouvrir un « Grenelle du livre » et n’est pas tendre pour la politique suivie par Nicolas Sarkozy et Frédéric Mitterrand :

« On diminue la TVA sur la restauration et l’augmente sur le livre : quel symbole ! »

« J’ai la conviction que le papier continuera à exister, mais avec une valeur de luxe. Ceux qui fabriquent des livres devront le faire avec plus de soin s’ils veulent résister au numérique. »

 

« Dans les forêts de Sibérie » présenté par Christiane

 

Le mythe de la cabane ou le choix de la Solitude , fuite ou retrouvailles? Porte de sagesse?

Dans les forêts de Sibérie
Sylvain Tesson prix Medicis 2011

 

“je m’étais promis avant mes 40 ans de vivre en ermite au fond des bois.je me suis installé
dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal…un village à 120 klm , pas de
voisins,pas de route d’accès, parfois une visite.L’hiver, des temperatures de _30°, l’été des
ours sur les berges.Bref, le paradis”

C’est ainsi que le vit et le désire SylvainTesson qui de février à juillet 2010 a décidé de
vivre de cette façon dont il fait le récit dans le livre “Dans les forêts de Sibérie”.
” Tenir un journal féconde l’existence, il en va de la rédaction quotidienne comme d’un
diner avec sa fiancée””

Seul, mais avec livres, cigares et vodka. Une bonne soixantaine de livres qui vont de
la vie de Rancé à Casanova , de Jungêr à Nietsche de Shakespeare à Baudelaire…Son
journal égrène ainsi quelques phrases qui le touchent, par exemple, dans Rancé
de Chateaubriand:”Moins elle avait de but, et plus sa vie prenait sens”ce qui semble
finalement être le message du livre de Ph.Tesson

Quelques mots sur SylvainTesson

“Seul vrai ecrivain voyageur”

Né en 1972,il a fait le tour du monde à bicyclette ,traversé l’hymalaya à pieds du
Bouthan au Tadjikistan, il traverse les steppes d’Asie centrale à cheval..
Grand reporter pour des revues comme Grands Reportages.il est géographe et a fait un
DEA de Geoploitique .Chroniqueur d’une emission littéraire sur D8.
Son dernier livre:“Géographie de l’instant”
Escaladeur à mains nues toured la Eiffel, Notre Dame, chaque année, le 10 mars date
anniversaire du soulèvement tibétain de 1959 il installe le drapeau tibétain sur un
monument pour nous rappeler l’invasion chinoise.
Goncourt de la nouvelle.
Le wanderer,:faire la route sans rien en attendre
“Partir, c’est risquer de revenir de tout”

Grand voyageur, l’arrêt,l’immobilité lui apporte ce que le voyage ne lui apportait plus:
la paix.”…”jusqu’içi les montagnes j’avais apris à les escalader, à les dévaler jamais
encore je ne les avais regardées”

La cabane
La cabane est le royaume de la simplification, de la vie réduite aux gestes vitaux, ouvrant
sur la méditation :”lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent
des liturgies..Moi qui sautais au cou de chaque seconde pour lui faire rendre gorge et en
extraire le suc, j’apprends la contemplation.”
Dans son journal tenu au jour le jour, il décrit sa vie comme une découverte de la joie,
seulement troublée parfois par d’importunes visites de rudes pécheurs avec lesquels il
s’ennivre de vodka…Ses lectures dont il donne la liste le nourrisssent, Il lit des livres de
dandy, dit-il( “La vie de Casanova” ) mais aussi Saint Augustin tout en menant une vie
de moujik.et si quelques réflexions sur la solitude, l’écologie, la décroissance émaillent
son journal, il ne s’en fait pas le porte parole, pour lui la vie dans les bois n’est pas une
fuite mais “un élan vital dont le luxe “est la beauté”.Conscient de l’élitisme de ce
luxe il ne réclame pas un retour à la nature pour tous et ne fait aucun prosélytisme,.Son
expérience est plutôt hiérophanique en lui faisant toucher le sacré de la vie

Son seul regret: avoir oubllié d’emmener avec lui un livre de peintures pour contempler
des visages, car il n’a que le sien à voir dans le miroir.
Sa télévision est sa fenêtre devant laquelle il passe des heures à contempler les
changements de couleurs du ciel.Une mésange enchante ses journées:”quand je pense à
ce qu’il me fallait déployer d’activité, de rencontres de lectures et de visites pour venir à
bout d’une journée parisienne.Et voilà que je reste gâteux devant l’oiseau.La vie de cabane
est peut-êttre une regression. Et s’il y avait progression dans cette regression?”(p 53)

Le mythe de la cabane
La cabane est la premier ouvrage d’architecture, devenue mythe au 18eme s comme
retour à la nature d’après Rousseau.
Rêve d’enfant, c’est le lieu identitaire en dehors du monde adulte, lieu ou se reconstruire
un monde à soi. Refuge, espace de jeu et de retrouvailles du “Je” ,et au delà du “soi”c’est
aussi le lieu de la transformamtaion spirituelle, comme la grotte ou la hutte(de sudation
chez les Indiens d’Amérique du Nord)

On ne peut s’empêcher de penser à Thoreau et à “Walden dans les bois” paru en 1854,
qui fait le récit de sa vie dans une cabane qu’il a construite dans les bois près du lac
Walden durant 2ans et demie,une façon pour lui de dire non à l’industrialisation et de
faire preuve de résistance…
Si SylvainTesson s’enchante d’une mésange,Thoreau c’est un hibou qui l’enchante:”Je
me réjouis de l’existence des hiboux.Qu’ils poussent la huée idiote et maniacale pour les
hommes.C’est un bruit qui sied admirablement aux marais et aux bois crépusculaires
que nul jour n’embellit,suggérant une nature vaste et peu developpée,non reconnue des
hommes.Ils représentent les pensées tout à fait crépusculaires et insatisfaites propres de
tous…..pendant que je savoure l’amitié des saisons, j’ai conscience que rien ne peut faire de
la vie un fardeau pour moi. La douce pluie qui arrose mes haricots et me retient au logis
aujourd’hui n’est ni morne ni mélancolique, mais bonne pour moi aussi….je n’ai jamais
trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude”
Michel Onfray dans “Le recours aux forêts La tentation de Démocrite” dans un autre
register qu’on appréciera..se veut lyrique dans la forme tout en fustigeant la société:.
“je veux prendre le temps de planter un arbre, au moins de le regarder grandir, de le voir
pousser par ma fenêtre un arbre pour y lire les saisons

Bref, on retrouve le gout de la simplicité qui correspond à de nombreux mouvements
écologiques, slow food, slow life, le mouvement de la SV (Simplicité Volontaire.).
, la cabane inspire à nouveau les designers et les architectes: dans une visée utilitaire et
de loisir: Philippe Starck vend des maisons en bois à se monter soi-même; un architecte
japonais a concu des maisons en carton pour les sans-abris, havre de paix, espace à soi,
cabanons marseillais, cabanes utilitaires des charbonniers, palombières etc la cabane
demeure l’Idéal d’un Eden, où l’homme est en harmonie avec la Nature;

Sylvain Tesson n’est pas naïf, conscient du danger de la cabane qui remplit une fonction
maternelle et peut “mener à y végéter en état de semi-hibernation.Ce penchant menace
bien des Sibériens qui ne parviennent plus à quitter l’athmosphère de leur cabane.Ils
régressent à l’état d’embryon et remplacent le liquide amniotique par la vodka….Robinson
connait ce danger et décide pour ne pas s’avilir de diner chaque soir à table et en costume,
comme s’il recevait un convive.”

Le rituel est important pour conserver sa dignité et le sens des choses.

Dans cette pseudo solitude surgissent des questions et Sylvain Tesson s’étonne lui-
même:
”Me supporterai-je moi-même?,Puis-je à 37 ans me métamorphoser? Pourquoi rien ne me
manque-t-il?”

La solitude
Qu’est-ce que la solitude et existe-t-elle pour celui qui l’a choisie? “Seul” signifie sans
autre, mais ne dit rien du sentiment de solitude ou plutôt d’esseulement qui peut exister
même avec les autres. Différencier les deux, et le premier sens n’induit pas le second qui
en est indépendant.Seul? Que non,!
Car la solitude permet la rencontre avec soi-même , avec l’essentiel de la vie, et
développe les sensations qui procurent une véritable joie.Il y a des moments de
contemplation et d’activité naturelle et indispensable. Cependant pour Sylvain Tesson
l’espace immense de la Taïga est parfois inquiétant: mélèzes, pins sous la neige.Chaque
jour, Sylvain creuse la glace pour puiser de l’eau, “ce sentiment d’avoir gagné son
eau”il sort en raquette pour marcher, parfois 20 ou 50 klm.Il fait sien la phrase de
l’Hypérion(Holderlin):”ne pas se laisser écraser par l’immense,savoir s’enfermer dans le
plus étroit espace, c’est en cela qu’est le divin”
Un espace étroit au sein d’une imensité glacée.dans laquelle tous les sens s’aiguisent:
“Le non agir chinois du Tao qui aiguise la perception de toute chose.L’ermite absorbe
l’univers, accorde une attention extrême à sa plus petite facette .Assis en tailleur sous
l’amandier, il entend le choc du pétale sur la surface de l’étang.Il voit vibrer le bord de la
plume de la grue en vol.Il sent monter dans l’air l’odeur de fleur heureuse dont s’enveloppe
le soir.”
“Entre l’envie et le regret, il y a un point qui s’appelle le présent, on dispose de tout ce qu’il
faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder”

C’est ainsi que se développent les perceptions, la vue de l’infiniment petit, le rapport au
temps et à l’espace, le retour à l’essentiel de la vie et l’accès au divin
“l’homme libre possède le temps, l’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant”

L’accès au divin

Ce divin, il va le trouver partout, dans le miroitement du soleil sur la neige, dans un
fragment de lichen,:partant pour une virée de 130 klm en 3 jours,”je traverse le chaos de
banquise.La neige a deposée une crème blanche au dessus des tranches bleues.je marche
dans le geteau d’un dieu boréal.Parfois le soleil illumine la pointe d’un glaçon, des étoiles
s’allument en plein jour.Sur les sections obsidionales, les craquelures courent dans la masse
de verre selon un schema recurrent, le dessin d’une arborescence à angles brisés.
;la ligne des cassures se scindent à la manière des arbres généalogiques ou des tiges de
certaines plantes.Cela correspondrait-il à une structure mathématique, à une écriture
determinee par les Lois de l’Univers? “ (Fractales?).; la glace du Baïkal est un mandala
dont le patient dessin sera efface par la chaleur et le vent. La glace est l’une des oeuvres
alchimiques de notre monde”
Et Dieu dans tout ça? Pour Sylvain Tesson: “C’est étrange ce besoin de
transcendence.Pouquoi avoir foi en un dieu extérieur à la création? les craquements de la

glace, la tendresse des mésanges et la puissance des montagnes m’exaltent davantage que
l’idée de l’ordonnateur de ces manifestations” “trop de choses à faire pour avoir le temps
d’inventer un dieu”..

Une sagesse

“ Vivre ne devrait consister qu’en ceci:prononcer sans cesse des actions de grâce pour
remercier le destin du moindre bienfait, être heureux c’est savoir qu’on l’est”…” alors que la
poursuite du Bonheur est une entrave à la sérénité”
L’infiniment petit qui relie le microcosme au macrocosme l’émerveille
“tenir en considération les inscectes procure la joie .Pénétrer dans la géographie de
l’insecte, c’est donner enfin aux herbes la dimension d’un monde.” :”Aimer un papou,
un enfant ou son voisin, rien que de très facile.mais une éponge!un lichen!voilà l’ardu;
éprouver une infinie tendresse pour la fourmi qui restaure sa cité”

Il rejoint ainsi des sages ,Saint François d’Assise ou Bouddha, la Vodka en plus.
C’est ce qui le rend proche, même si je préfère le champagne à la vodka.
Ce retour à la nature, même ponctuel dans l’érimétisme(6 mois pour 2 ans Thoreau!
) et supporté par des moyens techniques (internet, quand ça marche!) est une oeuvre
de pensée dans le renouvellement de perceptions, dans l’attention à l’instant, au vécu
corporel, difficile sous ces latitudes, à la solitude qui donne un pouvoir sur soi, voire sur
les autres.

Sylvain Tesson, nous livre son journal que j’ai lu comme un roman et peut être pris
comme un récit initiatique. Son style est simple, il sait faire preuve d’humour:
p71:””moins on parle et plus on vivra vieux, me dit Youri.Je ne sais pourquoi je pense
soudain à jean François Coppé;Lui dire qu’il est en danger”
Son journal est émaillé de reflexions, d’aphorismes qu’il affectionne;il en a écrit
plusieurs recueils dont “Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages “
« L’amoureux d’aphorismes vit dans l’urgence. Il n’a ni le temps de développer ses idées
ni assez d’espace pour s’épancher. Il préfère précipiter sa penséedans le bain chimique
de la formule »
A propos du thème de l’enfermement et du pouvoir:
“Du domaine des murmures” de Carole Martinez est un roman, reprenant le thème de
l’enfermement volontaire.Dans une écriture ciselée, elle nous fait partager la vie dans un
caveau de pierre de la jeune Exclarmonde qui refuse de se marier et choisit la réclusion
et par là même acquiert un pouvoir sur la sociéte et peut même entrâiner les hommes
aux croisades. Mais ce serait l’objet d’un autre BL sur le thème plus complet du pouvoir
du secret etc…

Christiane

« La passagère du silence » présenté par Brigitte Laporte-Darbans

La Passagère du silence de Fabienne Verdier décrit un parcours individuel hors du
commun et l’histoire d’une initiation à la contemplation, au silence, à l’éthique poétique
et philosophique au travers de l’étude auprès d’un grand maître de la calligraphie et de
la peinture chinoise.
Son enfance, elle l’a subie auprès d’une mère triste, obligée d’élever seule ses 5
enfants. Elle dit : « J’ai vécu silencieusement cette injustice pendant de longues années,
avec une sourde révolte intérieure… Si petite et déjà triste, écorchée vive. Enfant et déjà
en quête d’un ailleurs… »
Après le bac, elle rejoint son père qui a suivi des études d’art. Elle dit : «  une première
formation me venant de lui me paraissait naturelle pour entreprendre mon voyage
d’apprentie peintre. »
Elle vit une vie dure, austère, dans une grande ferme abandonnée, face à la chaîne
des Pyrénées. Elle dit : « mon père m’enfermait dans une pièce avec trois pots en fer
trouvés sur une décharge publique, pendant des journées entières. Je devais, devant
ces natures mortes, tenter de comprendre avec mes brosses en soie de porc et une
palette bricolée, l’accroche de la lumière, la perspective de la composition, le juste
mélange des pigments de couleur aux huiles et essences subtiles…
Ce lieu d’inspiration m’a initiée à la solitude du peintre, au silence à proximité du monde
sensible et à l’apprentissage d’une vie monacale.
Elle intègre l’école des Beaux-Arts de Toulouse, elle est profondément déçue par
l’enseignement qu’on y délivre.
«On n’y étudiait plus les maîtres, il n’existait plus de modèles sur lesquels
s’appuyer». «Exprimez-vous !» répétaient les professeurs. «Le problème de savoir
s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir» la
rendait folle.
Fabienne Verdier s’y découvre un intérêt particulier pour les paysages chinois
traditionnels et s’initie à une technique qui la passionne : la calligraphie (occidentale).
« Commençait à s’ancrer en moi la conviction que, dans l’art calligraphique, se profilait
aussi un art de vivre. »
Sitôt son diplôme en poche, elle décide d’aller en Chine parfaire son éducation
artistique. Sans un sou en poche, elle profite d’un jumelage entre Toulouse et
Chonquing pour bénéficier d’un échange d’étudiants et d’une bourse d’études.
Fabienne Verdier est donc partie en septembre 1983, débordante d’enthousiasme, pour
le pays « des lettrés et des peintres, le pays du raffinement et de la poésie, de la sagesse
et de la cuisine ». Après les épreuves du voyage, l’humiliation endurée pendant l’escale
à Karachi, l’arrivée à Pékin avec plus de 24 heures de retard, l’interminable voyage (six
jours dans un train surpeuplé) jusque Chongqing capitale du Sichuan, ville industrielle,

triste et surpeuplée., C’est la découverte de conditions de vie très dures.
Elle est également déçue par l’enseignement prodigué. La République populaire qu’elle
découvre de l’intérieur est bien différente de la Chine dont elle rêvait. Les lettrés versés
dans les arts anciens, peintres, calligraphes, sculpteurs de sceaux, ne répondent
plus aux normes du réalisme socialiste, ils ont été bannis, rééduqués et interdits
d’enseignement.
La tendance du jour est au réalisme communiste et il ne fait pas bon s’écarter de
la ligne du parti. Plus d’art traditionnel, plus de grands noms comme professeurs.
On ne lui enseigne que l’art de faire des portraits modernes comme ceux qui font la
réputation du grand Mao. Mais Fabienne ne se laissera jamais décourager, elle est
déterminée à affronter tous les obstacles pour retrouver les maîtres survivants vieux,
isolés, sans élèves, méprisés, misérables. Elle veut les convaincre de la prendre pour
élève au risque d’être à nouveau emprisonnés. Un acharnement qui va porter ses fruits
lorsqu’elle rencontre le maître peintre et calligraphe Huang Yuan qui accepte de l’initier
aux secrets et aux codes de la culture ancienne.
Il y met une condition : tout reprendre à zéro et un préalable : faire un stage chez un
graveur de sceaux, pour s’assurer de sa motivation.
Pour le maître, la calligraphie est un organisme vivant. Il fallait qu’elle débute par un
apprentissage intérieur, par l’attitude mentale et physique nécessaire pour donner vie au
trait. »
« Le trait est une entité vivante à lui seul; il a une ossature, une chair, une énergie
vitale; c’est une créature de la nature comme le reste. Il faut saisir les mille et une
variations que l’on peut offrir dans un unique trait »
Avec humilité et patience, elle trace des centaines et des centaines de traits. Par le biais
des appréciations, des critiques qu’elle reçoit, des clés de lecture qui lui sont fournies,
elle entrevoit ce qu’a vocation de traduire en profondeur, dans son essence, le trait :
la trace furtive, éphémère qui nous enseigne doucement, mais sûrement, la saveur de
l’immortalité . Elle saisi que sur un tableau il ne doit rester rien d’autre que «l’esprit de la
forme» et «non la forme réelle à interpréter».
Elle apprend «le silence et le détachement des affaires du monde», entre «en
résonance avec les saisons», ne fait «plus qu’un avec les paysages»…

On est admis à quelques séances de « peinture à quatre mains », où s’instaure un
dialogue, entre le maître et la disciple, autour de l’avènement de l’œuvre.
« Le beau en peinture, selon l’enseignement des vieux maîtres, disait maître Huang,
n’est pas le beau tel qu’on l’entend en Occident. Le beau en peinture, c’est le trait animé
par la vie, quand il atteint le sublime du naturel. Le laid ne signifie pas la laideur d’un
sujet qui, au contraire, peut être intéressante : si elle est authentique, elle nourrit un
tableau. Le laid, c’est le labeur du trait, le travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat.
Les
manifestations de la folie, de l’étrange, du bizarre, du naïf, de l’enfantin sont troublantes

car elles existent dans ce qui nous entoure. Elles possèdent une personnalité et une
saveur propres, une intelligence. Ce sont des humeurs qu’il faut développer. Toi, en tant
que peintre, tu dois saisir ces subtilités. Mais l’adresse, l’habileté, la 
 dextérité qui, en
Occident, sont souvent considérées comme une qualité, sont un désastre, car on passe
à côté de l’essentiel. La maladresse et le raté sont bien plus vivants. » (…)
 « Le raté n’est
pas mauvais du tout. La faiblesse peut même être d’une élégance folle. La maladresse,
si elle vient du cœur, est bouleversante. Ce que tu viens de faire là est bouleversant.
La maladresse peut même constituer l’esprit du tableau. Si l’expression est sincère, elle
habitera forcément l’esprit qui la contemple.
Garde le côté cru, la fraîcheur dans le rendu.
Les légumes crus qui conservent leur saveur sont meilleurs et plus nourrissants que s’ils
sont mijotés en sauce et longuement préparés. Il faut œuvrer à la fois avec liberté et
rectitude. » (…)
J’avais l’impression qu’il m’apprenait à marcher sur une corde raide, comme un
funambule. (…)
« Il s’agit de suggérer sans jamais montrer les choses, disait le maître. L’ineffable, en
peinture, naît de ce secret, la suggestion. Tu dois parvenir à saisir cet état, entre le dit et
le non-dit, entre l’être et le non-être.
« Il faut de la discontinuité dans la continuité du trait. La danse du pinceau dans l’espace
laisse des blancs pour permettre à celui qui regarde de vivre l’imaginaire dans le
tableau, d’aller découvrir le paysage seul, par la suggestion, sans trop en dire, pour faire
jaillir la pensée. Si tu tentes d’achever une œuvre, d’enfermer sa composition, elle meurt
dans l’instant ».
Je pensai alors à cette idée de Jankélévitch : 
 « C’est dans l’inachevé qu’on laisse la vie
s’installer.
« Il ne s’agissait plus de copier mais d’inventer, d’improviser, de créer d’une manière
spontanée. Maître Huang avait caché tous les manuels. J’avais des hésitations, des
doutes, et c’est lui qui a travaillé à ouvrir les portes psychiques devant lesquelles je
reculais ……….
Au fur et à mesure des séances, il m’initiait aux théories de la composition, à
l’apprentissage et à l’attitude du vide de l’esprit face au papier que je devais aborder
pour donner vie au paysage à partir de mon moi intérieur.
Nous vivions la transformation sur la feuille blanche : la mutation du ciel devenu eau
était possible, la liberté d’inventer un univers s’offrait. »
« Si tu veux travailler les perceptions infinies à travers les lavis d’encre, il faut une
attitude d’humilité, de transparence; c’est seulement ainsi que tu feras naître dans tes
peintures une présence subtile. Quiétude, calme, silence. C’est le vide qui nourrira
ton futur tableau; sur ce terrain vierge la pensée doit jaillir dans l’instant, comme une
étincelle limpide».
Au fil des ans, à force de persévérance malgré de graves ennuis de santé, Fabienne
Verdier va devenir à son tour un maître de la calligraphie, reconnue comme un des leurs

par les vieux maîtres.
Elle dit : « Le calligraphe est un nomade, un passager du silence… Il est animé par le
désir de donner un petit goût d’éternité à l’éphémère. »
Elle dit en parlant d’elle : « Les fonds créés, je m’installe devant et, après des heures
de méditation, je trouve le chemin de l’inspiration et voyage enfin, le pinceau à la main,
dans d’infinis lointains.
Désormais, elle sait que «comme l’homme, le monde respire» et que «le calligraphe doit
avoir le coeur disponible pour être capable d’insuffler à son trait le pouls de l’univers».
Au delà de la trace il y a la vibration, celle du cœur, de l’esprit, le souffle de l’être.
« Ma peinture exprime un désir de volupté, de béatitude, un refuge contre la tristesse,
le plaisir procuré par les beaux paysages qui, depuis mon enfance, m’ont apporté les
moments les plus intenses de joie et de paix. J’ai compris que l’extase, qu’elle se crie
ou se taise, n’est pas un don du Ciel qu’on attend les bras croisés, mais qu’elle se
conquiert, se façonne, et que l’intelligence y a aussi sa part ».
Elle dit : « Ni vous, ni moi ne saurons probablement jamais ce qui au-delà de nos sens
et de notre intelligence nous parle encore d’une voix diffuse, lointaine. Pourquoi nous
enchante telle phrase musicale, pourquoi nous émeut telle peinture, pourquoi, en un
mot, le beau est beau ». Elle a consacré 10 ans de sa vie à tenter d’en savoir un peu
plus…

« La disparition de Jim Sullivan » de Tanguy Viel, présenté par François Minod

Dans son dernier roman la disparition de Jim Sullivan, Tanguy Viel se lance un  défi : écrire un roman américain, et donc selon ses propres dires un roman international, qui comme tous les romans internationaux sont  « traduits dans toutes les langues du monde et  se vendent dans beaucoup de librairies ». Et pour enfoncer le clou, l’auteur précise au tout début de son livre : « Jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait au pied de la cathédrale de Chartres […] car en France, il faut bien dire, on a cet inconvénient d’avoir des cathédrales dans toutes les villes, avec des rues pavées autour qui détruisent la dimension internationale des lieux et empêchent de s’élever à une vision mondiale de l’humanité. Là-dessus, les Américains ont un avantage troublant sur nous: même quand ils placent l’action dans le Kentucky, au milieu des poulets et des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international ».

Au-delà de l’allusion faite à Christian Oster dont un des livres Dans la cathédrale
situe l’action autour de la cathédrale de Chartres, on reconnaît dès le début du roman l’esprit malicieux  et facétieux de l’auteur  qu’on avait apprécié dans ses ouvrages précédents, notamment dans L’absolue perfection du crime ou plus récemment dans  Paris-Brest.

Tanguy Viel partage avec Jean Echenoz et quelques autres auteurs des Editions de Minuit cette distance critique et cet humour pince-sans-rire d’une grande profondeur qui sont la marque de cette vénérable  maison.

Mais revenons à notre histoire. Qui est ce Jim Sullivan dont on pourrait croire que l’auteur va nous raconter la disparition ?

Eh bien, c’est un musicien folk américain des années 70, mort dans le désert du Nouveau Mexique en 1975, dans des conditions mystérieuses.

De ce personnage, il  sera peu question dans le roman de Tanguy Viel. C’est une sorte d’horizon, un aimant, un point de fuite inatteignable. En fait, Sullivan et le désert du Nouveau Mexique sont devenus la raison du livre.

Derrière Jim Sullivan, il y a le personnage principal  du roman, en chair et en os,  Dwayne Koster, 50 ans, divorcé, passablement alcoolique,  professeur de littérature américaine à l’université de Ann  Arbor (Michigan). L’autre personnage important  du livre est la voiture  de Dwayne Koster : une Dodge Coronet de 1969. Koster passe beaucoup de temps dans sa voiture à espionner sa femme qui a une relation avec un de ses collègues de l’université, de 20 ans son cadet, beaucoup de temps aussi à sillonner les routes en écoutant  la musique de Jim Sullivan ; à  la recherche de sa destinée  qui s’achèvera dans le désert du nouveau Mexique, à l’instar de Jim Sullivan qu’il finira par retrouver.

Une des particularités de ce roman tient au fait qu’il est déjà écrit (dans la tête du narrateur) et  le lecteur est convoqué à assister à la critique  des choix narratifs effectués. Cette mise en abyme de la narration,  pouvait laisser présager un procédé un peu systématique de l’auteur qui, n’arrivant pas à déplier la fiction, aurait trouvé une façon  d’esquiver le défi qu’il s’était lancé : écrire un roman américain. Mais au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, les commentaires du narrateur se font plus rares,  on glisse progressivement dans l’histoire. Et on y croit !

Nous avons donc au départ  un roman et un traité de théorie littéraire, un enchevêtrement virtuose et malicieux de l’action et du commentaire. Ce qui permet au passage de pointer les poncifs, les ficelles, les codes du roman américain ou pour être plus précis, d’un roman à l’américaine. Cette démarche littéraire fait de Tanguy Viel un grand  écrivain  qui, sous couvert d’écrire un roman américain, perpétue une certaine tradition de la littérature française chère à Voltaire et à Diderot.

C’est peut-être ça aussi la French touch.

 

 

 

 

 

« De l’intime, loin du bruyant amour » de François Julien présenté par Nicole Goujon

« Regarder à deux »

Pour le Buffet Littéraire sur le thème du REGARD, je vous propose de faire un clin d’oeil au dernier livre de François JULLIEN : « De l’intime. Loin du bruyant Amour », Grasset 2013. Plus particulièrement au chapitre X  intitulé : Vivre à deux, et précisément aux points 4 et 5 où il est question de « regarder à deux » (p. 221 à 232).

Rappel : François JULLIEN est philosophe et sinologue. Dans ses travaux il interroge nos présupposés intellectuels occidentaux et ébranle nos certitudes en passant par la pensée chinoise. L’homme est un chinois pour l’homme...

Dans son dernier livre il poursuit son approche du « bien vivre » avec la question de « l’intime » et s’intéresse à nos relations personnelles (peu/pas étudiées par la philosophie). Pour théoriser sa position, il n’hésite pas à mobiliser Homère, les tragiques grecs, saint Augustin, Montaigne, Rousseau, Stendhal (car il semble plus facile aux romanciers qu’aux philosophes de dire l’intime). En bref, l’enjeu du livre est de savoir, « loin du bruyant Amour », comment authentiquement vivre à deux ?

Cette présentation ne vise pas tant à introduire au livre qu’à faire entendre des éléments du chapitre X intitulé « Vivre à deux » sur la question du « regarder ensemble ». Le mieux est donc que je le cite en ménageant 2 temps : Regarder à deux un paysage (ou un tableau), et, Regarder le regard de l’autre…

1- Regarder à deux un paysage (ou un tableau)… :

« … c’est tout autre chose de regarder un tableau seul et de le regarder à deux. (p. 221)

« Seul, on se sent à l’étroit devant ce paysage : le regard glisse dessus, il n’a pas vraiment de prise, ne peut le pénétrer, s’y enfoncer ; on ne peut s’y mêler. ( p.222)

« … tout change quand on regarde à deux… Ce n’est pas tant qu’on se parle, qu’on commente – phrases plutôt banales : « Tu as vu », « C’est beau… ». Car cela deviendrait plutôt oiseux, à moins que cela justement n’introduise déjà un peu de jeu et ne libère de cette oppression du Beau : au lieu que cette beauté se referme sur elle-même, nous ouvrons, à deux, un champ contemplatif. (p. 224)

«  Regarder à deux fait exactement « baigner » dans le paysage (ou le tableau). Au lieu que le regard se crispe pour s’en saisir, il peut évoluer : au gré, de façon détendue, parce qu’il n’est plus à l’étroit, exigu, parce qu’un autre regard est là, auprès, qui va aussi son chemin, évolue de concert et silencieusement l’accompagne. On ne regarde pas nécessairement la même chose, ni au même instant – ces deux regards ne se doublent pas ; mais justement, cela ouvre du champ ou de l’espacement libérant de la fixation, permettant la circulation : un échange tacitement a lieu, à deux, dans lequel se livre le paysage. C’est-à-dire que, dans cet entre ouvert entre nous, le paysage (le tableau) peut aussi « entrer ». Il trouve à se déployer dans ce champs d’intentionnalité partagée, en même temps que les regards, en s’alliant, connivents, chacun comptant aussi sur l’autre, débordent spontanément de leur exiguïté. (p. 225)

« Je me méfie de regarder seul un paysage… Regarder seul renvoie à soi ou plutôt à la limite du « soi », au confinement de soi, et le paysage, du même coup, reste inatteignable… Regarder à deux, en revanche, est joyeux – nécessairement joyeux, joyeux parce que généreux. Cette beauté devant nous n’est plus muette, retirée, séparée, est non plus seulement devant mais entre, devient parlante, communicante. Partir à deux (en « week-end », à Paris, à Rome, à Venise) n’est pas qu’une annonce de publicité. Car on ne peut regarder, se promener, à Paris, à Venise, qu’à deux ; sinon c’est trop douloureux. Non pas qu’on jalouse les autres (les couples), qu’on se sente seul à côté d’eux, mais simplement parce que, seul, on n’y parvient pas. Non pas, je le répète, qu’on voie mieux, qu’on remarque autre chose quand on est deux, mais on voit d’une autre façon, en ex-istant l’un par l’autre et donc se tenant aisément hors de soi, se projetant, se promenant dans ce paysage ou ce tableau. C’est la façon d’être devant ce paysage qui a changé… (p. 225-226)

« Si regarder change radicalement quand on regarde à deux, regarder change de nouveau tout aussi radicalement quand quand on regarde à trois ou plus de trois, en groupe, en foule, en famille. Car la foule, l’intime le sait, commence à trois : le « tiers ». Or le regard à trois est un regard qui soit à nouveau s’isole, soit se distrait avec les autres… Il est le regard de ceux qui descendent de l’autocar, prennent des photos, lâchent leur phrase de commentaire, payant leur écot à la sociabilité, et remontent s’asseoir à leur place… (p. 226-227)

 

2- Regarder le regard de l’autre…

«  … il n’y a pas seulement « le soleil ni la mort », selon la formule célèbre, qui « ne se peuvent regarder fixement ». Il y a aussi le regard d’autrui. On dit : « se regarder droit dans les yeux », attitude, affirme-t-on, de la franchise ; mais on ne peut regarder quelqu’un droit droit dans les yeux, sait-on bien, plus de quelques secondes. Car, le regard étant ce qui seul, de toute la personne, fait affleurer directement son intérieur au-dehors, à la surface, ne le recouvrant plus d’un voile de chair ou de quelque épaisseur, regarder le regard de l’autre, en face à face, frontalement, met l’autre trop à nu, ne respecte pas sa frontière, fait intrusion dans son dedans, et réciproquement, tourne au duel et au défi ; en devient violent ou indécent. Très tôt, c’est intolérable. Or, dans l’intime, au contraire, et c’est ce qui révèle et prouve qu’il y a bien intimité, on peut se regarder se regardant – songe t-on pendant combien de temps ? On ne le mesure pas. Car on ne se défie plus, on ne se dévisage plus, on se comprend…  Chacun s’épanche dans le regard de l’Autre… Ce regard s’écoule, comme une eau, il n’a plus de raison de s’arrêter. (p. 228)

«… la regarder me regardant : cela pourrait durer des heures. Cela pourrait même ne jamais s’arrêter…. La regarder me regardant me fait l’accompagner en moi-même : je suis passé « de son côté », en même temps que le mien s’ouvre. Car, de me regarder regardé par elle, de me découvrir découvert par son regard qu’elle promène à son gré, libère du confinement du « moi », m ‘épand parmi les choses, en douceur, au lieu de me laisser sous la tutelle vigilante de ma volonté. Passage à la limite, discret mais vertigineux… commençant à m’apercevoir du dehors…(p. 229-230)

« Le rabaissement » de Philip Roth, présenté par Brigitte Laporte Darbans

 

Le rabaissement de Philip Roth est le trentième livre de Philip Roth. Alors que l’histoire est assez désolante, le livre est limpide, intelligent, érotique.

Il commence par ces mots simples :

« Il avait perdu sa magie. »

C’est une tragi-comédie en trois actes avec comme comédien principal Simon Axler.

Je continue : « Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là. Au théâtre, il n’avait jamais connu l’échec, ce qu’il faisait avait toujours été solide, abouti. Et puis il s’était produit cette chose terrible : il s’était soudain retrouvé incapable de jouer. Monter en scène était devenu un calvaire. Au lieu d’être certain qu’il allait être extraordinaire, il savait qu’il allait à l’échec. Cela se produisit trois fois de suite et, à la troisième, cela n’intéressait plus personne, personne n’était venu. Il n’arrivait plus à atteindre le public. Son talent était mort…

Le charisme qui avait été le sien, toute son originalité, ses singularités, ses traits distinctifs,tout ce qui avait fonctionné pour Falstaff, Peer Gynt et Oncle Vania, et qui avait valu à Simon Axler d’être reconnu comme le dernier des meilleurs comédiens américains du répertoire classique, rien de tout cela ne marchait plus, quel que fût le rôle. Tout ce qui avait fonctionné pour faire de lui ce qu’il était ne faisait maintenant que lui donner l’air d’un fou. Il avait conscience à chaque instant d’être sur scène, de la pire façon qui fût. Autrefois, quand il jouait, il ne pensait à rien. Ce qu’il faisait bien, c’était par instinct. Maintenant il pensait à tout, et cela tuait toute spontanéité, toute vitalité. Il essayait de contrôler son jeu par la pensée, et il ne réussissait qu’à le détruire. Bon se rassurait Axler, c’est un accident de parcours.

Même s’il avait déjà la soixantaine, cela passerait….

Cela ne passait pas. Il était incapable de jouer… Maintenant il redoutait chaque représentation, il la redoutait toute la journée. Toute la journée il était hanté par des pensées : je ne vais pas y arriver, je ne serais pas capable de le faire, ce n’est pas un rôle pour moi, j’en fais trop, ça sonne faux….

Quand il arrivait au théâtre, il était épuisé…

Il avait à peine plus de trois ou quatre ans qu’il était déjà fasciné par le fait de parler, et qu’on lui parle. Dès le début, il avait eu le sentiment d’être dans une pièce de théâtre. Il savait se servir de l’intensité de l’écoute, de la concentration, comme les acteurs de moindre envergure se servent du tape-à-l’œil. Il avait également ce pouvoir dans la vie, en particulier, lorsqu’il était plus jeune, auprès des femmes qui ne savaient pas qu’elles avaient une histoire personnelle jusqu’à ce qu’il leur révélât qu’elles en avaient une, et une voix, et un style qui n’appartenaient qu’à elles. Avec Axler, elles devenaient des actrices, elles devenaient les héroïnes de leur propre vie. Peu d’acteurs de théâtre savaient parler et écouter comme lui et pourtant il ne savait plus faire ni l’un ni l’autre…

Toute parole qu’il prononçait semblait jouée et non parlée. La source première de son jeu était dans ce qu’il entendait, sa réaction à ce qu’il entendait en était le cœur, et s’il ne pouvait ni écouter ni entendre, il n’avait rien sur quoi s’appuyer.

On lui demanda de jouer Prospero et Macbeth au Kennedy Center – difficile de rêver double programme plus ambitieux – et il fut lamentable dans les deux rôles, mais surtout en Macbeth.

Il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdi, il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdissant, or il avait joué Shakespeare toute sa vie. Son Macbeth était grotesque, tous les gens qui l’avaient vu l’avaient dit, et même des gens qui ne l’avaient pas vu…

Beaucoup d’acteurs auraient eu recours à l’alcool pour se tirer d’affaire… mais Axler ne se mit pas à boire, au lieu de cela il s’effondra. Sa chute fut phénoménale.

Le pire, c’était qu’il était lucide quant à sa chute tout comme il était lucide quant à son jeu. Sa souffrance était atroce et, en même temps, il n’était pas sûr qu’elle fut authentique, ce qui ne faisait qu’empirer les choses…

Être seul le terrifiait, il ne parvenait à dormir que deux ou trois heures par nuit, il mangeait à peine, chaque jour il envisageait de se tuer avec le fusil qu’il avait dans le grenier et tout cela demeurait malgré tout du théâtre, du mauvais théâtre. Quand on joue le rôle de quelqu’un qui craque, il y a une structure, un ordre. Quand vous vous observez, vous-même en train de craquer, que vous jouez le rôle de votre propre fin, c’est autre chose, quelque chose qui est submergé par la peur et l’épouvante.

Il n’arrivait pas à se convaincre qu’il était fou, pas plus qu’il n’arrivait à convaincre ni lui-même ni qui que ce fut qu’il était Prospero ou Macbeth. Même comme fou, il manquait de naturel. Le seul rôle à sa portée était le rôle de quelqu’un qui joue un rôle. Un homme sain d’esprit qui joue un fou. Un homme maître de soi qui joue un homme désemparé.

Un homme à la réussite éclatante, ayant une notoriété dans le monde du théâtre, un grand acteur baraqué, mesurant un mètre quatre-vingt-treize, avec une grosse tête chauve et un corps de bagarreur puissant, poilu, un visage formidablement expressif, avec une mâchoire volontaire, des yeux bruns sévères, une grande bouche à laquelle il pouvait faire faire toutes les grimaces du monde, et une voix, une voix grave, pleine d’autorité, qui venait du fond de la cage thoracique, toujours un peu grondante ; un homme qui cultivait scrupuleusement le style noble, qui donnait l’impression de pouvoir faire face à n’importe quoi et se couler avec facilité dans tous les rôles offerts à l’homme, l’incarnation même de la résilience invulnérable, un homme qui semblait avoir intégré dans son être l’ego d’un géant à toute épreuve ; c’est cet homme-là qui jouait l’avorton insignifiant. Il hurlait lorsqu’il se réveillait au milieu de la nuit et se retrouvait piégé dans le rôle d’un homme privé de lui-même, de son talent, de sa place dans le monde, un homme méprisable qui n’était rien de plus que l’inventaire de ses défauts. Le matin, il restait terré dans son lit pendant des heures, mais au lieu d’échapper à son rôle, il ne faisait que le jouer. Et quand il finissait par se lever, la seule chose à laquelle il pouvait penser était le suicide, et pas seulement sa simulation. Un homme qui voulait vivre jouant un homme qui voulait mourir. »

Sa femme le quitte, son public aussi, et son agent, un vieillard de 80 ans, ne peut plus rien pour lui, pas même le convaincre de retourner en scène.

Axler se retrouve seul, isolé de tous et de tout dans sa maison de campagne au milieu des bois toujours tenté par le suicide. Comment vivre, nous demande Roth à travers Axler, quand oniju ne croit plus dans ce jeu de rôle qu’est l’existence ?

Incroyable cet homme qui jouait sans s’en rendre compte et qui maintenant ne peut plus perdre la conscience qu’il joue et qui de ce fait ne peut plus jouer juste. Ce sentiment d’extériorité à lui-même le mène à la dépression.

Obsédé par le suicide, Axler entre à l’hôpital psychiatrique, ce qui accroît son impression d’échec et d’humiliation.

Autant Axler ne peut plus jouer juste, autant Philip Roth écrit juste, on ne peut pas croire que cette histoire ne soit pas son histoire tellement c’est écrit « vrai ». Ce livre est, je me répète, limpide.  Mais Axler va rencontrer – coup de théâtre – Pegeen. Pegeen passe le voir, il l’a vu naître à la maternité, il était alors un ami très proche de ses parents, acteurs eux aussi, mais acteurs ratés. « Pegeen vivait en lesbienne depuis qu’elle avait vingt-trois ans. Il était vraiment peu probable qu’Axler et elle deviennent amants quand elle aurait quarante ans et qu’il en aurait soixante-cinq. »

Pegeen vient de rompre avec sa compagne Priscilla. Rupture due au fait que Priscilla a décidé de changer de sexe et de «devenir un homme hétéro».

Pegeen, par contre coup, a pris la décision de se transformer, en femme hétérosexuelle. Et c’est à Simon, qu’elle confie la tâche de mener à bien la métamorphose.

Elle va lui inspirer une passion  érotique.

« Pendant les premiers mois, ils se levaient rarement avant midi. Ils n’arrivaient pas à se quitter.

Pourtant avant l’arrivée de Pegeen, il était persuadé qu’il était un homme fini : il en avait bel et  bien fini avec le métier d’acteur, les femmes, les rapports humains, fini à jamais avec le bonheur. »

 

Et voilà que le sexe, le plaisir est de retour et pour Philip Roth on le sait, c’est le seul remède capable de ramener à la vie.

Le voici qui endosse le costume de Pygmalion avec volupté, avec une sensualité effrénée mais aussi candide. Il va transformer Peggeen, il devient le metteur en scène de cette transformation, lui payant robes, souliers à talons hauts, maquillage, bijoux, nouvelle coiffure. Fini le look ‘butch’ de la jeune femme. Il croît y arriver. Il est comblé et croît la combler, mais !

Roth aborde frontalement la question dans le troisième chapitre intitulé : « le Dernier Acte », titre prémonitoire.

« Les douleurs liées à sa colonne vertébrale empêchaient Axler de faire l’amour dans la position du missionnaire, ou même sur le côté. Aussi restait-il allongé sur le dos, et c’est elle qui le chevauchait, en s’appuyant sur les genoux et les mains pour ne pas peser de tout son poids sur son pelvis. Au début, une fois perchée là-haut, elle perdait tout son savoir-faire, et il dut la guider des deux mains pour lui expliquer comment s’y prendre. »

« Je ne sais pas quoi faire, avait timidement dit Pegeen.

Tu es sur un cheval, lui avait dit Axler. Joue la cavalière. » …

« Elle maîtrise vite l’art de le chevaucher, puis elle demande à être frappée, frappée de plus en plus fort. »

J’aime que Philip Roth nous parle de son sexe en érection sans jamais être vulgaire. Il met le sexe en position centrale, c’est la colonne vertébrale. Il n’est pas macho, le plaisir sexuel est toujours partagé, il est toujours attentif à ce que sa partenaire soit consentante.

Le sexe est présent dans tous les livres de Roth. Il peut être tantôt problématique, tantôt obsessif. Cette quête du plaisir sexuel dans ces derniers livres devient vitale car elle permet semble t-il de résister à la déchéance de la vieillesse et à l’attrait de la mort. On voit bien là le combat entre Éros et Thanatos.

La rencontre avec les parents de Pegeen a lieu, ils n’acceptent pas cette relation de leur fille avec un homme de leur âge, le père surtout. Il est possessif, exclusif, ne veut pas perdre sa fille ; il n’aura de cesse de détruire cette relation.

« Au lit, le soir qui suivit la visite de son père à New York, Axler dit à Pegeen : « Je voudrais que tu saches que je trouve insensée toute cette histoire avec tes parents. Je ne comprends pas qu’ils prennent cette place dans notre vie. Ils en prennent beaucoup trop et , à mon avis, ça n’a guère de sens. »

Nous par contre lecteur de cette histoire écrite avec sincérité, une sincérité désarmante, nous acceptons totalement cette histoire. Nous n’avons pas envie de prendre position contre cette histoire, elle est vraie, c’est une histoire de la vie, on y croît et on veut y croire, on veut croire que le sexe lui redonne la vie.

Une nuit, au lit Pegeen dit à Axler : « J’ai une fille pour toi. Tu aimerais que je te l’amène ? »

Ils vont faire l’amour avec Lara. Axler à son tour ne croyant pas prendre de risque lui propose de rencontrer Tracy. Tracy tombe amoureuse de Pegeen.

Et Axler se dit : « J’ai fait le mauvais calcul. Je n’ai pas bien réfléchi. Il n’était plus le dieu Pan. Loin de là. »

Elle lui demande de lui faire un enfant.

« Seul dans la pièce, Axler exultait de constater le retour de ses forces et de son élan vital, le reflux de son humiliation et la fin de son éclipse. »

« Au lit dans le noir, deux semaines jour pour jour après la soirée avec Tracy, lorsqu’il commença à l’embrasser et à la caresser, elle s’écarta et dit : « Je ne suis pas d’humeur à ça ce soir. »…

« Le lendemain, Pegeen annonce au petit déjeuner :

– C’est fini

– Qu’est-ce qui est fini ?

– Ça.

– Mais pourquoi ?

– Ce n’est pas ce que je veux. Je me suis trompée. »

Elle est redevenue lesbienne.

« Elle partit dans sa voiture, et l’effondrement se produisit en moins de cinq minutes.

Il monta au grenier, se préparant à appuyer sur la détente de son fusil de chasse… »

« Je peux le faire, je peux le faire se répétait t-il…jusqu’à ce que, finalement, il lui vienne à l’idée de se raconter qu’il se suicidait au théâtre. Dans une pièce de Tchekhov. Quoi de plus approprié ? Cela constituerait son retour sur la scène, et peut-être faible qu’il était, risible, humilié, incarnation de treize mois d’erreur d’une lesbienne, il lui faudrait tout son talent pour mener la chose à bien. Afin de réussir pour la toute dernière fois à rendre réel l’imaginaire, il faudrait qu’il se raconte que le grenier était un théâtre et qu’il était Konstantin Gavrilovitch

Treplev dans la dernière scène de La Mouette. Vers vingt-cinq ans, il avait joué le rôle… et ce fut son premier grand succès à New York. »

Je peux le faire … Je peux le faire se répétait-il…

« Il y avait une note de dix mots qu’on trouva à ses côtés lorsque le corps fut découvert quelques jours plus tard…

« Il faut vous dire que Konstantin Gavrilovitch s’est tué. » C’est la dernière phrase de La Mouette. Il avait réussi son geste, lui, la star reconnue… »

« L’éloge de l’ombre (Junichirô Tanizaki) » présenté par François Minod

Ce court recueil, écrit en 1933 a été traduit en français en 1978 et publié une première fois aux Presses orientalistes de France. Il faut rendre hommage aux Éditions Verdier d’avoir réédité ce bijou littéraire en 2011 dans la remarquable traduction de René Sieffert.

Dans cet essai Tanizaki tente de nous faire partager sa conception japonaise du beau dans la vie quotidienne du Japon traditionnel : la douceur d’une lumière naturelle tamisée par les Shôji ( cloisons mobiles), le Toko no ma (espace esthétique de la maison japonaise où sont mis en valeur  une estampe, une œuvre d’art et un arrangement floral), le bol laqué dans lequel est servie la soupe de miso, le frémissement du thé dans la porcelaine…
Tout en reconnaissant les bienfaits qu’apportent les progrès techniques dus à la fée électricité, Tanizaki estime que les règles élémentaires de la vie quotidienne sont menacées par l’excès de lumière crue, de néons, de guirlandes d’ampoules multicolores. C’est tout un art de vivre que défend  l’auteur, basé sur les jeux subtils entre l’ombre et la lumière, les reflets qui captent de biais le regard, dévoilent les contrastes et les reliefs, créent une atmosphère propice à la contemplation.

À la culture de la clarté, de l’éclat, de la transparence qui se profile en ce début du vingtième siècle,  il oppose celle de la profondeur, de l’ombre feutrée de la tradition.
Tanizaki, au fil des pages, non sans humour (voir plus loin le passage sur les lieux d’aisance), nous fait voyager dans cet empire des signes qu’est le Japon traditionnel. Nous ne pouvons pas ne pas penser à Roland Barthes qui, en sémiologue avisé, a su décrire avec beaucoup de finesse ce Japon traditionnel qu’il affectionnait tant.
Concernant l’éloge de l’ombre,  tout en rendant hommage à l’immense talent littéraire de son auteur,  on est parfois irrité par un discours trop culturaliste qui brode à l’excès sur le thème de l’antagonisme entre occident et orient.

« Chaque fois que dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais les lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mouse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie ouverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance  de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert feuillage. Au risque de répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables… »

Eloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki , Editions Verdier, P19, 20