Passage Danièle Corre

Il reste toujours

des portes et des fenêtres

à ouvrir, à fermer, à ouvrir,

des pans d’histoires cicatrisées

dont on n’oublie

ni les impasses de lumière

ni les bonds du cœur

tombés dans les filets de la nuit.

Parfois, au passage

de quelque vantail,

          on baisse la tête

mais une fierté de sourire,

jouant avec le reflet des vitres,

nous fait soudain lever les yeux.

*

          Un petit chant d’allégresse,

timide, ténu,

se lève en moi,

il est si léger,

si tendre,

il traverse pourtant

les massacres, les cris,

les horreurs du temps,

sans dire

ce qu’il est,

d’où vient

son souffle

qui s’enfle

et s’il saura revenir

et combien de temps

durera son passage.

Qui a ainsi semé

son urgence

d’étoile morte

encore vibrante ?

*

          Par le passage des soupirs

nous nous glissons

vers la poste,

dans notre arrondissement vingtième,

toujours une lettre à la main

ou le papier jaune

des attentes

en recommandé,

soupirs des glycines,

soupirs des minuscules

jardins communautaires

où se faufilent sous les feuillages

des rêves d’immensité,

soupir de la lettre,

tenue de main ferme

qu’on confia pourtant

à de variables errances,

qui parfois n’atteint pas

son destinataire,

soupirs cachetés, timbrés,

que la poste perd,

où gronde une sourde colère.

Le passage Isabelle Camarrieu

Le pas

Sage

Vers la femme, sage,

Le sage pas vers la passagère

Femme de passage

Sage femme

Qui passe outre

La mauvaise passe ;

La bonne femme

Évite le passage

Malencontreux

Le passage odieux

Le pas sage – tout court.

Au passage, remarquez la sagesse

Du pas de côté

Que fit la sage femme

Pour vous faire savoir

Non pas qu’elle ne comprenait pas

Mais que comprenant, elle voulait rester sage

Dans ce passage étroit

Entre l’occasion vaine

Et le pas de trop.

Le pas de trot

C’est à cette allure

Que vos pas vous menaient vers elle

Sage ou pas

Au passage de ce grain de folie

Vous auriez voulu prendre l’étroit passage

Et devenir le passager des songes

Émerveillés

De ses rondeurs que vous évoquiez.

Dans le déduit

Sans le dédalle de la sagesse

De son état d’esprit

Pour auriez pu

Faire le pas fol

Prendre passage,

Pour un envol.

Le passage

Voie intermédiaire

Il introduit

Ou il débouche…

Dangereux de nuit

Ou flippant de pentes

Le passage se passe

Avec soulagement.

De frontières

Il est fait d’attente

Et de complications.

Bien préparé,

Il est un tas

De petits papiers

Tas de démarches

Pour pouvoir sans encombre,

Enfin passer.

Entre deux blocs

Il est étranglé

De pluie, lustré,

Vos pas pesants

Sur les molaires

Coupe-gorge

De ses pavés

Ses fades fumées

Ne grisent rien

Que nos anxiétés.

Passage très sage

Il sait couper

Les liens dont

Il faut se débarrasser.

Dans l’au-delà,

Irrémédiable

Il est l’adieu à soi

La dernière fois

Qui sait ? Au diable !

On se reverra !

Passage piéton

Pas un seul pimpon

Passage clouté

Pas un seul pelé

Passereaux d’été

Vols éparpillés

Passereaux jetés

Dans l’arbre où piailler

Sage passager

Veut philosopher

Sur la brièveté :

Vivre et trépasser !

Passage piéton

Lignes alignées

Passage ferré

Barrières à lever

Du pas à passer

Du passage létal

Passer à côté :

Un rêve éveillé !

A quand ce passage

Qu’il faut bien passer ?

Le plus loin possible…

Oh, oui, s’il vous plaît !

Mais si le caveau

Passage à niveau

Vers un renouveau ?

Passage Catherine Jarrett

I

Elle cherche 

Le bouleau noir des rivières

L’onde qui fuira sous le pas 

La crevasse le gouffre tunnel

Sous le charivari du pic   la sente 

la traverse étouffée de joncs

Le passage 

*

II

Un fil  

           se tord meut arpente les cailloux sables lits d’alluvions

Un fil       Je le saisis 

                  Il échappe je le perds 

                                             l’aperçois  il ondule

                                             sous la terre se camoufle

Je m’allonge je chante  

au fil aux brises à la fleur qui caresse

Une aile deux ailes un coeur un trait 

Tout me guide m’attire

Le fil bat dans le ciel tangue gigue balance 

au gris de vent se fond   à la tige qui bruit  au tremblé des nuages 

C’est la corde trapèze d’araignées jouvencelles  

Il me frôle abandonne 

Tout   vraiment tout   pétale herbe écureuil  rose qui se défait 

rouge-queue ou mésange   sillon noir du blaireau 

cousu vent cousu main   visible ou invisible 

tout m’emporte me guide 

                                  vers toi   le différent 

Tout   est ce fil-passage 

                                  vers le ru du poème 

*

III

Bleue la pluie     Bleue la peur

Bleu d’avant l’inconnu les planètes les voies lactées 

Bleu d’avant le noir ou le rouge 

Bleu du possible   de l’impossible des tourbillons 

Bleu du parfait   du croire    du rire

Bleu l’oiseau   bleue son aile étirée sur le ciel

Oiseau-ciel et nuages   oiseau bleu de tes contes

Bleu d’enfance

Bleu précédant l’orage 

Car sous l’aile  le ventre  

                  des traces    plus sombres  

                  qui sillonnent les nues   qui lacèrent le bleu

J’entends la voix des traces    

                   leur voix mordante   drue 

Il y avait ce bleu      partout      et ce bleu devint blanc

Blanc ils disaient     du temps des miens 

des meurtrières   des épées   des tours du temps 

Blanc le chemin jusqu’à ce jour

ce jour de brume et de regard   vers ce qui fut étroite sente

Oui   ce jour     

              d’hui

Et les questions    

Qu’a-t-on changé?

Passage aigu dans la montagne de désordres terreurs prétentions certitudes 

Peuples perdus  

peuples quêtant ce passage toujours

vers     ne savent pas

              ne savent quoi

Passage perdu

Comme si rien 

jamais 

ne s’inscrivait

Comme si rien 

jamais 

ne progressait

Chemin de blanc d’usure 

Chemin de brume 

                      abandonné du bleu

Buffet Littéraire de janvier 2024

Passage Catherine Jarrett

Le passage Isabelle Camarrieu

Passage Danièle Corre

Miroitements des passages (Dominique Zinenberg)

Passage d’une histoire de passages Francis d’Azay

L’enfermement, suivi de Jusqu’au dernier... François Minod

Passage Catherine Bruneau

Passage Christiane Rolin

Passage piéton du réel à la fiction Danielle Marty

extraits de Le jardin d’absence  Éric Chassefière

Les « pas sages » Nicole Goujon

Petite suite passagère Bernard Fournier

Conversation avec l’ange – Verve saltimbanque Agnès Adda

Carnet de Dax Michel Cassir

Traces – extraits du Carnet de l’Obscur Mireille Diaz- Florian

Compte-rendu du BL du 22 novembre 2023 (Animal)

Vaches (Bernard Fournier)

Les vaches de Rosa Bonheur (Bernard Fournier)

Victor de l’Aveyron (suite) (Bernard Fournier)

Poèmes extraits de La part d’aimer (Rafael de Surtis, 2022) Éric Chassefière

Cygnes double (Agnès Adda)

Sans titre (Agnès Adda)

Sans titre (Agnès Adda)

Mains ou La petite animale (Catherine Jarrett)

Bestiaire (Mireille Diaz-Florian)

Anima (Michel Cassir)

Mes chiens (Danièle Corre)

Le destin animal (Dominique Zinenberg)

Fantaisie au parc (Nicole Goujon)

L’Ablette et la Bête (Francis B. d’Azay)

A la ferme du plateau Hommage à mon Maître de théâtre Jacques Lecoq (Danielle Marty)

L’homme au chien (François Minod)

Animal (Isabelle Camarieu)

Lectures de Colette Klein

Textes lus par Dominique Zinenberg

Quelle chimère ! (Françoise Bernard)

Textes lus par Dominique Zinenberg

Vergers,

Rainer Maria Rilke,

                                          54

J’ai vu dans l’œil animal

la vie paisible qui dure,

le calme impartial

de l’imperturbable nature.

La bête connaît la peur ;

mais aussitôt elle avance

et sur son champ d’abondance

broute une présence

qui n’a pas le goût d’ailleurs.

                                                     57

O la biche : quel bel intérieur

d’anciennes forêts dans tes yeux abonde ;

combien de confiance ronde

mêlée à combien de peur.

Tout cela, porté par la vive

gracilité de tes bonds.

Mais jamais rien n’arrive

à cette impossessive

ignorance de ton front.

Le forçat innocent

Jules Supervielle

                                          Le faon

Si je touche cette boîte

En bois de haute futaie

Un faon s’arrête et regarde

Au plus fort de la forêt.

Beau faon, détourne la tête,

Poursuis ton obscur chemin.

Tu ne sauras jamais rien

De ma vie et de ses gestes.

Que peut un homme pour toi,

Un homme qui te regarde

À travers le pauvre bois

D’une boîte un peu hagarde.

Ton silence et tes beaux yeux

Sont clairières dans le monde,

Et tes fins petits sabots

Pudeur de la terre ronde.

Un jour tout le ciel prendra

Comme un lac, par un temps froid,

Et fuiront, d’un monde à l’autre,

De beaux faons, les miens, les vôtres.

 *

Un bœuf gris de la Chine,

Couché dans son étable,

Allonge son échine

Et dans le même instant

Un bœuf de l’Uruguay

Se retourne pour voir

Si quelqu’un a bougé.

Vole sur l’un et l’autre

À travers jour et nuit

L’oiseau qui fait sans bruit

Le tour de la planète

Et jamais ne la touche

Et jamais ne s’arrête.

Les amis inconnus

Jules Supervielle

Il vous naît un poisson qui se met à tourner

Tout de suite au plus noir d’une lame profonde,

Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,

Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux

Que ses sœurs de la nuit les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,

En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur

Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.

Il vole sur les bois, se choisit une branche

Et s’y pose, on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,

Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche

Il ne connaître pas votre nom ni vos yeux

Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres

Et loge dans son cœur d’étranges battements

Qui lui viennent des jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,

Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,

Vous qui vous demandez, vous toujours sans nouvelles,

« Si je croise jamais un des amis lointains

Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître ? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence

Et les mots inconsidérés

Pour les phrases venant de lèvres inconnues

Qui vous touchent de loin comme balles perdues

Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

La vie dans les plis

L’oiseau qui s’efface

Henri Michaux,

,

  Celui-là, c’est dans le jour qu’il apparaît, dans le jour le plus blanc. Oiseau.

  Il bat de l’aile, il s’envole. Il bat de l’aile, il s’efface.

  Il bat de l’aile, il réapparaît.

  Il se pose. Et puis il n’est plus. D’un battement il s’est effacé dans l’espace blanc.

  Tel est mon oiseau familier, l’oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour. Peupler ? On voit comment …

  Mais je demeure sur place, le contemplant, fasciné par son apparition, fasciné par sa disparition.

Lectures de Colette Klein

Les Loups et les Brebis

La Fontaine

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les Loups firent la paix avec que les Brebis.

C’était apparemment le bien des deux partis ;

Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,

Les Bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d’autre part pour les carnages :

Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc : on donne des otages ;

Les Loups, leurs Louveteaux ; et les Brebis, leurs Chiens.

L’échange en étant fait aux formes ordinaires

Et réglé par des Commissaires,

Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats

Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,

lls vous prennent le temps que dans la Bergerie

Messieurs les Bergers n’étaient pas,

Étranglent la moitié des Agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les Chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant :

Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J’en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ?

Les Animaux dénaturés

Vercors

“Mais, ai-je demandé, ‘encore singe et déjà homme’, qu’est-ce que cela veut dire, précisément ? Que ce n’était qu’un singe, ou que c’était un homme ?”
– “Mon vieux, m’a dit Sybil, les Grecs ont longtemps disputé de la grave question de savoir à partir de quel nombre exact de cailloux on pouvait parler d’un tas : était-ce deux, trois, quatre, cinq ou davantage ? Votre question n’a pas plus de sens. Toute classification est arbitraire. La nature ne classifie pas. C’est nous qui classifions, parce que c’est commode. Nous classifions d’après des données arbitrairement admises, elles aussi. Qu’est-ce que ça peut vous faire, au fond, que l’être dont voici le crâne entre nos mains soit appelé singe, ou soit appelé homme ? Il était ce qu’il était, le nom que nous lui donnerons ne fait rien à la chose.” – “Croyez-vous ?” ai-je dit. Elle a haussé les épaules. Seulement c’était avant.

Anima

Wajdi MOUAWAD

J’ai émis un couinement à peine audible. Il m’a entendu. Il s’est retourné. Il a d’abord cherché, puis, en se baissant, il m’a aperçu. Il s’est accroupi, il m’a regardé, je l’ai regardé, j’ai couiné, il a tendu sa main en ma direction et a dit Moi aussi ! Moi aussi ! sous terre, sous terre, et seul ! et il a éclaté en sanglots. Bouleversé par son amitié, par sa profonde affection, gratuite et généreuse, je n’ai rien pu lui offrir en retour. Comment être à la hauteur d’un tel don qui me faisait entrevoir ce que le geste de tendre une main vers son semblable a de sublime ? Il s’est relevé et je l’ai vu s’éloigner. Je ne me suis pas attardé. Je me suis faufilé entre le mur et le radiateur. Je me suis immobilisé. J’ai retrouvé mon souffle et mon attention. Les humains ne sont pas tous des pièges, ils ne sont pas tous des poisons, je veux dire par là qu’ils ne sont pas tous des humains, certains n’ont pas été atteints par la gangrène.

Le Hareng saur

Charles CROS

À Guy.

Il était un grand mur blanc ? nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle ? haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur ? sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains ? sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou ? pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle ? gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle ? haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu ? toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur nu ? nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau ? qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle ? longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur ? sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle ? haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau ? lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs ? loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur ? sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle ? longue, longue, longue,
Très lentement se balance ? toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire ? simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens ? graves, graves, graves,
Et amuser les enfants ? petits, petits, petits.

Mes animaux familiers

Texte de Chanson écrit pour Bernadette NICOLAS

qui l’a mise à son répertoire

Colette KLEIN

Je n’ai ni chat ni chien.

Je vis au jour le jour,

Même si je sais bien

Qu’ils débordent d’amour.

Mes animaux familiers ne sont des démons.

De la cave au grenier, il en vient de partout 

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou !

J’ai nourri des oiseaux,

Dans une autre existence.

Tout près de mon berceau,

Ils volaient ma pitance.

Mes animaux familiers ne sont des démons.

De la cave au grenier, il en vient de partout

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou !

Je rêvais de serpents

D’iguanes et de pies

De guenons, tendrement,

De tout un paradis !

Mes animaux familiers ne sont des démons

De la cave au grenier il en vient de partout

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou 

Ma tortue, « Fleur d’écaille »

Jouait avec les pierres,

Les griffes en éventail

Se gorgeant de lumière.

Mes animaux familiers ne sont des démons

De la cave au grenier il en vient de partout

Qui livrent bataille en plein milieu du salon.

Ils ont pris mon âme et me rendent un peu fou !

La vie est ainsi faite

Tous mes anciens amis

Sont partis fair’ la fête

Et m’ont laissé ici

Mes animaux familiers ne sont des démons

Bêtes cornues, poilues, singes et araignées.

Lorsque je songe à m’enfuir par vaux et par monts

Ils ricanent … en me faisant des pieds-de-nez !

Animal Isabelle Camarrieu

Antispéciste,

 je me fends d’une caresse attendrie pour mon boulanger à la tête épaisse de baskerville ou baker-gneul

Sauvage,

 je lève mes ailes à la douceur du courant du chauffage endormant ma vigilance, partant ma conscience d’être sans plume – je flotte !

Pondeuse,

 je gratte d’une pate distraite ma tête chercheuse d’une expression résolue et nourricière à la précision de ma pensée

Velue,

J’écarte à la racine de mes doigts la toison dont le secret s’enfouit sous les couches tissées de civilisation

Feulante,

 je recule acculée face à la méchanceté des actes et des vengeances en traines sanglantes à effets de réplication

Cinglante,

je griffe la blancheur où s’écorche en noir le sang de la phrase- récolte soulevée de l’ écœurement  

Câline,

Je gorge et j’exténue la douceur à l’ébouriffement cotonneux, pour dans la fièvre de mon sein lover une intimité reproductrice

Spectaculaire

Je pare de 1000 yeux hypnotiques la danse de ma séduction pour attirer mon autre moitié dans le soubresaut de la jouissance

Fidèle, je vais l’amble au pas de qui m’attache sans collier ni laisse à l’amabilité de son maintien

Véloce, je déguerpis ou tout à trac fait irruption sur votre voie, œil fixe et haleine fétide à vous faire peur

Dominante,

Je vaque, passe et repasse, ignorante, vaporisant le mépris fascinant d’élégance dans la pause successive de mes pas sous un regard mystérieux de lune réfléchissante

Claudicante,

J’ai moignons et rougeurs en place de griffes digitales, plaies de mon histoire, cependant que le rou-hou de ma gorge comme le velouté de mon ramage efface avec un battement d’envol toute disgrâce 

Indifférente,

Gros yeux saillants, je vous calcule, petit gabarit arrivant dans le champ boueux de mes ruminations, mon oreille s’agace, et de lippe je pince l’herbe à mes sabots, pour vous oublier aussitôt.

Multiple,

Freux nous bavardons à l’envi, noirs sur toit ou arbre, lieu de prédilection, choisi vous ne savez comment, pour nos conciliabules de fin de jour, début de nuit… Y croassons-nous le résumé ou la planification ?

Perfide,

Suave, sinueux se faufilant, j’ondule à la source de mon coulage, rivière brève dans le temps même de ma disparition. Ma caudine, ne parle pas et personne ne s’avise de me siffler.

Vaporeux,

Fébrile, fredonnant, hélicoptère caracolant, j’éblouis de mes bleus-verts moirés, la surface réfléchissante d’une fraîcheur d’été 

Aveugle,

Je creuse de mes éventails carnés la brume motte où je croise et me régale de ces nus, les annelés qui s’allongent et se rétractent pour comme moi bien la pénétrer

Écartelée

Au-dessus du buisson en révolte de mon prélèvement, où monte le poison dans ses bourgeons pour m’écœurer, j’allonge le cou et bat mes flancs satisfaction, de ma courte queue finie en hérisson de ramoneur

Animale,

Je me vautre je m’étale, je m’égaye aussi… je geins de sons inintelligibles à mes congénères qui se fixent le portrait dans chaque endroit de leur visite, pour immortaliser le souvenir de ce qui n’a pas eu le temps, dans leur cerveau de vraiment s’incruster.

L’homme au chien François Minod

C’est la première fois que je le vis marcher seul sans son chien sur le boulevard de l’hôpital. Je ressentis une étrange impression d’incomplétude comme si, dans mon esprit, son chien et lui formaient un couple indissociable. Belle allure, vêtu d’un pardessus vert kaki et d’un chapeau brun, quelle que soit la saison, je le voyais souvent bavarder avec le fonctionnaire de service à l’entrée du garage de la police nationale. Peut-être était-il un ancien de la famille et en profitait pour échanger quelques mots ? On est parfois si seul et particulièrement lorsqu’on n’est plus en activité professionnelle.

J’avais hâte de le revoir en compagnie de son chien. C’était un beau matin de printemps malgré le petit vent sec et froid qui vous fouette la peau. Comme chaque jour, je faisais ma marche et me rendais au jardin des plantes qui était pour moi comme une sorte de Graal. Le cèdre libanais de trois cents ans mon aîné, m’attendait sereinement. Il savait que je viendrais comme chaque jour lui rendre visite avant de monter jusqu’à la gloriette de Buffon au sommet du grand labyrinthe pour saluer l’intendant du jardin du roi. Après avoir sillonné les allées du Jardin et m’être laissé séduire par les couleurs flamboyantes des pavots d’Islande, je franchis le portail du Jardin et remontai le Boulevard de l’hôpital. L’homme au chien sans son chien n’était plus là. Peut-être était-il rentré chez lui retrouver son ami qui, un peu fatigué, avait traîné la patte pour signifier à son maître que non, décidément, il ne se sentait pas de sortir ce matin.

D’autres hypothèses plus sombres me traversèrent l’esprit. C’est curieux cette façon que l’on a de vouloir trouver des explications dès lors que la situation attendue ne l’est plus. De retour chez moi, je vaquai à mes occupations domestiques sans plus trop penser à cet homme et à son chien. La marche que j’avais faite au Jardin m’avait ouvert l’appétit et je décidai de me préparer une salade composée – tomates, haricots verts, concombre, betterave, salade frisée, olives noires et oeuf dur. À la fin du repas, je m’allongeai quelques minutes sur le sofa de la salle de séjour quand mon téléphone sonna. Naturellement, je ne l’avais pas sous la main. Je me levai pour aller le chercher dans la cuisine.

Allo dis-je. Pas de réponse. Juste une respiration haletante. Allo, répétai-je. Toujours la respiration haletante. Bien, me dis- je, il doit y avoir une erreur, je raccroche. Je retournai sur le sofa, un peu intrigué par cette respiration haletante qui me faisait penser à celle d’un chien. Peut-être un type qui utilise son chien pour s’amuser à inquiéter les gens. Ou un gamin, c’est bien un truc de gosse, ça. Mais pourquoi s’en prendre à moi? Je me mis à réfléchir aux enfants de mes amis. Non, pas le fils de Marc, trop bien élevé pour se livrer à ce genre de blagues. Les petits enfants de Murielle? Trop jeunes. Le fils d’Antoine? Non, il a passé l’âge de ces enfantillages. J’en conclus que ça ne venait pas de personnes de mon entourage. Pas grave me dis-je avant de m’endormir sur le sofa, le temps d’une petite sieste.

Je marchais d’un pas léger dans un champ de pavots islandais en compagnie de l’intendant du roi. Le  téléphone sonna.

– À qui ai-je l’honneur ? demandai-je.

– Àla voix.

– Quelle voix?

– La voix de son maître.

Le rêve me réveilla. Je me levai, pris la lettre que je devais poster, sortis et croisai par hasard l’homme et son chien à l’angle de la rue Campo-Formio et du boulevard de l’Hôpital.

Il est content d’être avec son maître me dis-je in petto.

Et lui donc! Marmonna le chien.

A la ferme du plateau Hommage à mon Maître de théâtre Jacques Lecoq Danielle Marty

Un matin                                                                                            

où en  proie à des spéculations obliques                                      

je jouais une scène dramatique                                                   

en cheminant de biais

devant la ferme (1) du plateau

peinte aux couleurs du crépuscule

un Coq

du haut de son perchoir

me traita tout de go

d’intellectuelle de gauche 

Le clairon de sa gorge et le rouge de sa crête

pénétrèrent si profond dans ma chair

que jusqu’à la fin de son cours de théâtre

rendue muette

je m’appliquais à déambuler de gauche à droite

pour parvenir à entrer dans mon corps

Et là

tapis à l’intérieur je sens

une espèce de croupion proéminent 

un cou de canard et des pattes plates

prémisses d’un clown à costume trop large

jupe culotte où sexe hésite à prendre son parti

chemise bouffante voilant poitrine d’éternelle adolescente

dandinement et nez rouge de bécasse

qui croit aux bobards des puissants

et s’exprime dans la langue des dindons

Fini de s’adonner àux introspections psychologiques

ou à l’étude laborieuse d’incunables

au fond de bibliothèques poussiéreuses

feu l’intellectuelle devait dorénavant

sur les champs de foire d’ici et d’ailleurs

vivre de ses bides qui mettent les tripes à l’air

pour faire résonner ce gloussement caractéristique

d’un public qui se moque de ses travers

C’est ainsi que Le Coq

accoucha d’un canard

qui cancanait sur les tréteaux

pour béqueter ses drames

Merci donc à Maître Coq

de m’avoir hébergée dans son poulailler

et de m’avoir dit à la fin de ma formation:

qui sait

peut-être qu’un jour

vous écrirez ?

(1) Décor de théâtre monté sur châssis qui se détache de la toile de fond ou s’élève des dessous par des trappes