Carnet bleu (Michel Cassir)

le bleu n’est pas roi

mais traîne de faucon

de l’aigue-marine

scruter le cactus

noir de promesse

l’ombre et la proie

se courtisent

jusqu’au sifflement

d’une machette

La prescience du bleu  n’existe que par le pulsé

de l’œil interne

celui que l’on esquive

de jour

il y a un bleu

mais quel bleu

comme une céramique

qui briserait la vue

en miroir aveugle

bleu de mines reculées

il faut traverser alors

un Nord féroce

jusqu’au repli

des mirages

il y aurait un bleu

d’orfèvrerie en plein air

poème hurlant

l’improbable facette

de l’absolu

Azur et sang paru dans l’anthologie « L’Ukraine dans nos coeurs »  Éd. Unicité (dir. Pablo Poblète)

Le bleu   le blond
Ciel plaine
azur et blé

Toujours l’image
L’enfant de dos sur le chemin
entre les blés et sous le ciel
ciel sans mesure sans nuages

et puis plus rien

Le chemin vide
ou presque vide

Juste la tache
là sous le ciel
le ciel azur
entre les blés les blés froissés


rouge cinabre
sous ciel grisé
sur blés rouillés

azur et sang
L’enfant
sang dans les blés

À Nadine Lefebure  Ce cri du bleu

Elle taille elle sculpte forge élime 

écarte monts  pourfend les terres sables forêts  passe rivières

se nourrit de pommes et de nuits

_Craquent étincelles brûle la ronce_

Si le tonnerre frappe  applaudit 

Si la foudre s’en vient  exulte 

Venez mon frère

Et quand la pluie joue des claquettes 

Elle est assise en châle roy

En robe Prusse

sur pont d’écluses et océans prairie clairière ciel de Paris

Ode salée  un cri du bleu

Elle te convoque

Droit devant et sans barguigner  

elle te jette

paquet de mer  aile d’oiseau

vagues vase et des questions emmêlées d’algues de cristaux et de hauts mâts qui s’entrechoquent   

Elle se lève

Tu sens noroît brise et autan

chant de marin sur ton visage

ce cri du bleu 

Dans sa main  un lys  une rose 

Et des misères à repiquer

Tant de misère  elle s’insurge

Bleu de ciel   bleu de tempête

Un corbeau vole à la croisée 

qu’elle nourrit

Dans la cour attend le carrosse

Telle Artemis sur son char 

elle s’y juche   elle caracole 

Son regard 

vogue d’embruns  

gomme carlingues

plus de voitures plus de Paris 

Chante la femme audacieuse 

«la femme en flèche»  altière seule

défiant marées maladies accident  

Elle glisse 

Elle cingle au flanc des météores 

Se perd en songe   

Perlez ô pluies

Claquez grêlons

Azurs   turquoises 

divaguantes comètes 

Ondine au coeur battu des vents

Menton haussé 

Le front si blanc

La femme attend proche départ

Là-bas 

Appelle

macareux sternes albatros fous de Bassan cormorans tortues de mer  les alizés les gifles d’eau  lune rasante

les haut et bas tout inversés  les espaces interstellaires les rires les stupeurs collusions les barre à droite les barre à gauche

les naufrages et l’amour grande et l’amour forte

les brûlures les tranchants

le soleil vert et le chien jaune*

Sur la ligne d’horizon  

Invente une voile Prusse 

Une chair 

Un homme simple 

Sonnez trompettes

Au quai  oscille bleu navire 

Un coup d’épée du dieu soleil

Bleu   tout est dans le bleu

Il a rougi

Un coup de vent   il a sombré

Un jet de dés   s’est envolé

(Les nuages l’ont emporté)

Dans ma main 

lourd   telle moue d’enfant

Ce caillou   roulé de la grève 

Sur ma table  aux angles adoucis

Une étoile

La tienne

Bleue 

chute du ciel

(Le bleu de Prusse fond lentement)

Absence Bleu (Catherine Jarrett)

Absence   Bleu

Des jappements 

un gobe-mouche

Blanche fenêtre entre dans coeur
Cogne Froid souverain

Les feuilles parlent du bouleau
d’un bleu perdu
Un geai me frôle

L’ami est mort
Mots décimés
Premier ami
premier possible

Fenêtre blanche
en vide   creux
Bleu dans l’abîme 

Bleu si bleu (Danielle Marty)

Bleu si bleu  (1)

que par tous les temps

tu vas nu

ton regard fixe

n’est plus un regard

mais une brêche  de voûte

hérissé de couteaux

qui tailladent  ton ciel

tapissé d’épaves consentantes

au tréfonds de ton océan

combien de noyés

as-tu engloutis

disponible

tu aimantes

tu bois

l’intime

ta beauté appelle mon désir

ta transparence m’éconduit

ton alcool me délie

ton amour me divise

je me sauve

tu m’accapares

scarabée

émeraude

greffé à la place du cœur

de la pharaone défunte

même les yeux clos

tu me regardes

Sacrebleu !

(1) En référence au «  bleu Klein »

Bleu à l’âme (Jean Marie Villessot)

J’adore, et redoute tant, ce retour devant ma propre page, pourtant soignée  comme un bleuet fragile, au prétexte d’une rareté estimée commune, mais trop vite surexposée aux regards aimés…je me sens alors pris comme un Bleu ratant la passe qui conduisait à l’essai vainqueur…Quel bleu de méthylène pourrait soulager ce bleu à l’âme ?

Les couleurs du silence (Stan Dell)

Tout sourire derrière son pupitre, le président déroule son discours. Comme à son habitude, il livre une prestation remarquable. Sa façon de présenter la situation de l’entreprise relève une fois de plus du spectacle. Dans la salle du conseil, tous les actionnaires écoutent passionnément celui qu’ils considèrent comme le plus grand orateur qui soit. Grâce à lui, tout leur parait d’une clarté inouïe, même les courbes les plus improbables ou les pourcentages les plus obscures. Et parfois, au détour d’une phrase, quel plaisir pour eux de le voir libérer sa verve dans une envolée lyrique dont il a le secret !

Mais la captivante prestation de leur cher président n’entame en rien l’impatience des actionnaires. Pire que cela, elle ne fait même que l’exacerber en retardant l’annonce tant attendue du chiffre. Le chiffre, le seul qui compte en ce moment singulier, le prix qu’un concurrent se propose de payer pour faire main basse sur leur société. Les rumeurs se sont affolées tout au long de la semaine précédant cette Assemblée générale plus extraordinaire que jamais. Dans quelques minutes, ils connaitront le poids de leurs plus-values, des montants longs comme le bras, ils n’en doutent pas une seconde.

Le président entame sa phrase de conclusion. C’est toujours ainsi qu’il termine ses discours, par une phrase de conclusion, une seule et très courte. La nouvelle va enfin tomber, tous retiennent leur souffle. C’est maintenant.

« J’ai une nouvelle capitale à vous annoncer », proclame le président d’une voix claire et forte qui a elle seule indique aux actionnaires que leurs comptes en banque sont sur le point de vivre un moment historique digne d’un big-bang comptable. Mais soudain, plus rien. Plus un mot, plus de nouvelle capitale. Le blanc. Un flash argenté dont il sait la fatale réalité vient de foudroyer le président au plus profond de ses chairs. Mortifié derrière son pupitre, le regard perdu dans les limbes de l’infini, il vient de se mettre entre parenthèses du monde des vivants.

D’abord persuadés qu’ils assistent à une mise en scène dont il est coutumier, les visages des actionnaires sont encore radieux. Mais au fil des secondes, les doutes commencent à fissurer leur enthousiasme. Peu à peu, les sourires s’éteignent, les yeux s’arrondissent, les têtes s’agitent. Les actionnaires s’interrogent mutuellement du regard. Dévorés par leur impatience, ils en arrivent même à détester leur président. Et pour cause, l’inquiétude monte de plus en plus en eux. L’idée du pire se fraye un chemin dans le paysage déclinant de leurs espoirs. Et si la société n’était plus vendue ? Impossible. Et si les chiffres que l’on avait annoncés n’étaient que pures fantaisies ? Ils ne peuvent s’y résoudre. Ils ont tant spéculé sur leurs gains à venir qu’une telle déception porterait un coup fatal à leurs rêves. Ils n’ont pas attendu toutes ces années, pour en arriver là. Ils sont venus gouter à la plénitude et c’est maintenant le vide qui s’abat sur eux.

Le président est submergé par une vague blanche dont il ne perçoit que trois couleurs éclairantes. Le rouge de l’amour de toute une vie passée, le bleu de l’effroyable vérité du présent, le vert d’une renaissance future qu’une nouvelle puissance spirituelle l’invite à entamer dès à présent. Alors il ferme les yeux et prend une profonde respiration, laissant des énergies nouvelles gagner peu à peu son corps. Puis il rouvre les yeux et du regard balaye de nouveau l’assemblée. Rassemblant tout ce qu’il lui reste de forces, il esquisse un sourire. Il va enfin couper le long ruban blanc du silence.

Dans la salle, les chuchotements se sont tus. « J’ai une nouvelle capitale à vous annoncer », reprend le président. Sans une seule hésitation, il leur lâche le fruit de leur diabolique convoitise, comme s’il jetait un morceau de viande à des bêtes furieusement affamées. Le prix proposé par le concurrent se situe bien au-delà des estimations les plus irréalistes. Oubliées l’angoisse du grand blanc laissé par leur président, pour les actionnaires seul compte ce chiffre mirifique qu’il vient de prononcer. Ils se lèvent comme un seul homme et applaudissent celui qui vient de faire leur bonheur. Ils aiment leur président !

Tiraillé par une douleur viscérale, lui n’a qu’une envie, fermer les yeux pour s’épargner le spectacle de leurs joies. Mais il n’en fait rien, renaissance oblige. Un seul chiffre a fait d’eux des esprits fortunés. Un violent ressenti a fait de lui l’homme le plus pauvre de la terre, lui annonçant une nouvelle autrement plus capitale. À des milliers de kilomètres de là, son frère jumeau vient de partir.

Rendez-vous (François Minod)

Je n’ai pas pu me rendre au rendez-vous car j’étais pris par un autre rendez-vous ailleurs, oui, ailleurs, dans l’au delà de vous ici-bas. Vous ne me croirez peut-être pas et pourtant, c’est la vérité, j’étais pris ailleurs, dans votre ailleurs, bien au delà de vous. J’ai bien essayé de vous faire signe mais vous ne m’avez pas vu, ni entendu car vous n’étiez pas dans votre ailleurs, vous étiez dans votre ici, sans doute occupée à attendre que je vienne au rendez-vous d’ici. Se pourrait-il que nous ne puissions nous rencontrer étant donné que vous n’avez pas accès à votre ailleurs, alors que moi, je ne suis plus d’ici et ce depuis des lustres. Et pourtant, chacun attend l’autre comme si c’était possible de se rencontrer ici et ailleurs. Je vais donc sortir de votre ailleurs que vous ne connaissez pas et m’en retourner vers mon ailleurs à moi. Et tant pis pour notre rendez-vous qui, je le crains ne pourra jamais avoir lieu ni ici où vous demeurez, ni ailleurs où je rêve de vous rencontrer. C’est peut-être mieux ainsi, ça nous permet de construire la fiction du grand Rendez-vous que chacun d’entre nous, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, rêve de vivre au grand jour pour certains ou dans l’ombre de la nuit pour les autres.

L’éphémère  (Catherine JARRETT)  

L’éphémère

sonne pour moi comme l’Écartelé

En moins abrupt

une comptine plus douce

en laquelle croire

le temps de la conter

Je compte      c  o  m  p  t  e  

je conte     c  o  n  t  e  

tu comptes   c  o  m  p  t  e s    il conte   c  o  n  t  e    nous comptons vous comptez

jusqu’à 10  jusqu’à 15  jusqu’à 100  120 peut-être

Tout s’arrête 

Le temps

s’est écoulé

Le sang s’est figé

Le sens aussi

Y en eut-il jamais ?

Autre que celui de la présence observante

bienveillante vibrante

presque tous les participes présents pourraient ici convenir

c’est-à-dire venir avec   

se rassembler  participer _encore_

dans l’euphorie de l’être 

du croire

toujours

enfin toujours…

Quelques heures quelques jours  quelques années

rien

Toi la terre 4,6 ou 7 milliards d’années ?

Moi humaine écartelée 

vivante presque morte

presque absente déjà

Et pourtant

Tout est dans le pourtant

J’écrirai  « éphémère et pourtant »

Écartelée  de chair et sang

les os brisés

et pourtant

Alors joueuse menteuse et scintillant de ce flux invisible qui court 

juste là 

sous une mince couche de derme

sous le tapis clair de cellules muettes 

comédiennes persévérantes

Et comédienne 

comme elles comme toi comme lui

j’effleure l’infini

délire

scrute dévore 

avec l’ardeur de l’amoureux 

le bal du vivant qui ne cesse à le contempler

Et je m’enivre

oublie l’extrême 

cours dans le ciel d’étoiles

plante peins construis

                                          l’Éphémère 

statue labile du miracle

me tient désormais lieu de père et de mère

Et mon enfant sera le mot

sa quête 

la lumière miroitante qui perdra Libellule

le flot de moires froissées 

ce tapage des sens

le leurre  

la grande perdition 

jouissance ou Passage 

saut de la mort 

mangée

par inadvertance 

Là-bas les manchons éclatants

des fleurs de cerisiers 

jusqu’aux brisures de l’aube

Le gel est annoncé

Leur brûlure et/est leur mort

Un souffle 

traverse

Le soleil arde blanc 

Absolu