Conversation suivi par Verve saltimbanque l’ange Agnès Adda

L’ange – Cher hôte de passage, puisque vous voici sur le seuil, prêt à poursuivre le voyage, choisirez-vous la voie des airs – de l’avion, de la libellule ?

L’ange – Et pour la hauteur, la destination ?

Elle – Il ne s’agit que d’un bout de chemin…

Elle – …

L’ange – Puisqu’on vous octroie quelque temps, l’avenir est entre vos mains. Que diriez-vous d’une randonnée souterraine : le labyrinthe des sources ?  Imaginez, in fine, votre apparition.

Elle – Brillant final !

L’ange – Il faut savoir prendre des risques… Et l’on se plaît à explorer les profondeurs, les trésors de la terre : ses gemmes, ses cavités, les dépôts du passé, la promesse magmatique des renouveaux…

Elle – …

L’ange – Il est aussi l’eau des océans et les fougueux transatlantiques ; ou l’eau douce, peut-être plus conforme à votre nature : la barque, la péniche, et le tendre reflet des berges à contempler d’une lente cadence…

Elle – Oui, et se pencher : l’aventure d’une métamorphose…

L’ange – …

Elle – Éprouver sa fluidité, ondine devenir ou nymphe des eaux…

L’ange – Viendriez-vous du Moghol pour prétendre au vagabondage des âmes ? Auriez-vous goût d’éternité ?

Elle – Et encore, au crépuscule chatoyant de promesses, de la barge aux hirondelles, toutes nous envoler…

L’ange – À la passée – l’heure de l’affût.

Verve saltimbanque

À leur passage

Ils te font signe.

Tu les retiens

Promesse entre tes paumes.

Et tu es maintenant

Cette conque

Qui résonne

De leur présence.

Les autres mots s’en sont allés

Dissipés dans le bruit du monde.

Il se fait tôt, il se fait tard.

Un seul carillon t’accompagne

Sans trêve.

Tu es patiente

Avec ces mots,

Méticuleuse.

Tu explores

Le nid de leur chant

Le creuset de leur histoire

De leur image.

Au hourdis se mêle l’ardoise fine

Et des brindilles et des rameaux

– Pot-pourri hasardeux des origines !

Tu entonnerais bien leur légende

À l’unisson :

Vols d’usage, prouesses d’envergure

– Et le conte du rare, de l’hapax,

Du moderniste au coeur las.

Minutieuse,

Tu cartographierais leurs voyages

Leurs migrations

À l’épreuve des climats, des accents

– Ces contingences.

Car ces mots-là

De très loin

Ils sonnent

Ils chantent et carillonnent

Et toi, tu es leur abri de passage

(In La filature)

Petite suite passagère Bernard Fournier

1

qu’as-tu retenu de ton passage

chez les dieux

tes aïeux 

du creux des forêts

au bout de ce chemin qui ne mène pas

ne mène plus

ce chemin où je ne passe plus

2

la borie a dansé

une seule volte

dans le ciel bleu diamant

la borie a passé

ses briques, ses pierres

sont retournées poussière

la borie

n’était que de passage

3

mes aïeux me font signe

me saluent

leurs mains, au loin

sans fin

s’agitent, me suivent du regard

me lancent des au- revoir

dans le lointain du temps

leurs ombres s’évanouissent dans la fumée

des décombres

s’effacent dans l’air

passent dans l’heure

4

leurs ombres demeurent sur la rive

tandis que passent

les eaux grasses de tant de pluies

les eaux rouges de tant de colère

les eaux sombres de tant de sang

de tant de morts

guettant quelque barque improbable

5

vieil homme,

je viens à ton passage

honorer ta mémoire

je me dresse devant toi

stèle, borne, menhir

monument votif

pierre miliaire

qui atteste l’empan de notre distance

entre nous passe

cet oc

de roc et de broussailles

langue insue

qui nous traverse

6

et voici le vieil oncle

passager fulgurant

dont il ne reste qu’une étincelle

dans l’ombre poussière

et vous, mères

pleureuses antiques

ombres noires et grises

éplorées

au passage des aïeux

vers le cimetière

7

adieu, adieu, tour de garde

arbre immobile

au front séculaire

adieu, ombre tutélaire

adieu, rires d’enfants

le long de la rivière

adieu, gabarres

frêles autant qu’aventureuses

adieu, vieil oncle

au sourire frais comme les eaux

je salue ton passage

le long de cette route

qu’ombragent les frondaisons

leurs ombres

me sourient au soleil

étroit passage

entre les rives où virent les vents

les rires de la rivière

où se faufilent les gabarres

8

que restera-t-il

de cet effluve du fleuve

de ce bruissement de l’arbre

de ce crissement de pneu

peut-être un peu d’oc

qui ne fait que passer

au fond de ma gorge

Les « pas sages » Nicole Goujon

Jeff avait facilement raflé le titre de chef de bande, celle des audacieux, des indisciplinés et des imprudents, bref des « pas sages », ceux et celles qui n’étaient pas faits pour la voie royale, devant lesquels on ne déroulait pas le tapis rouge et n’ouvrait pas grand les portes. Car, oui, ils ne filaient pas droit, n’empruntaient pas les passages cloutés, étaient coutumiers du passage à l’acte et des passages secrets.

Dans le quartier, ils avaient pris possession d’une ruelle qui partait des arcades de la place et finissait dans l’ombre d’une voute mystérieuse. Hormis les vents furieux, personne n’osait s’aventurer dans la ruelle dite des « pas sages ». Tous, garçons et filles de la bande, artistes en herbe, tagueurs, graffeurs, y avaient réalisé là une œuvre à ciel ouvert. Sur les murs salpêtrés et lézardés qui suintaient l’urbaine pollution, s’étiraient des couleurs éclatantes et des griffures complexes. Assis sur les pavés, ils regardaient leur fresque ; ils en étaient fiers. De temps à autre, ils tournaient leurs regards vers la place…, mais pas question d’y retourner jouer, fini ! passé l’âge ! Leurs regards longeaient souvent les fers à béton qui hérissaient les murs et accrochaient un long rectangle de ciel : trop hauts pour y grimper et s’évader… Mais tout au bout, faisant suite aux murs colorés, la bouche d’ombre les fascinait et les attirait comme un puissant aimant. Jeff avait promis qu’un jour il les conduirait dans ce tunnel. Un jour… L’impatience et l’inquiétude grandissaient…

… car jamais ils n’avaient vu quelqu’un entrer ou sortir de ce passage. La bouche noire retenait-elle les audacieux ? Faisait-elle disparaître à tout jamais les risque-tout ? A quoi conduisait-elle? Qu’y avait-il de l’autre côté ?… Ils ne partageaient pas leurs questions, pas même avec Jeff qui, lui, savait peut-être ?

Un jour il dit « C’est à notre tour ! On est assez grand maintenant ! Mais si on s’engage on ne revient pas en arrière ! Le mieux est devant nous ! ». A entendre : passage irréversible !

Ceux qui sont partis avaient le cœur fiévreux, la peur au ventre et les poings dans les poches. Ils ont rasé les murs lépreux et délavés, pénétré dans le couloir obscur en criant pour tester l’écho qui, heureusement était au rendez-vous ; ce fut rassurant. Mais très vite un profond malaise les gagna. A quoi mène cet interminable tunnel de ténèbres ? Peut-il précipiter dans une autre dimension comme dans les romans de Murakami ?… Aucun point ne brillait au bout, et d’ailleurs, on ne voyait pas le bout… Peu à peu ils se séparèrent et disparurent…

… disparurent mais continuèrent d’avancer vers leur destin. Tous les passages conduisent à d’autres mondes, mondes inconnus, percées secrètes, parcours imaginaires, voies des songes, des au-delà qu’on ne nomme pas, que l’on appréhende autant que l’on désire.

On perdit donc la trace des « pas sages » fugueurs. Et le passage déserté perdit ses couleurs. Un jour, on crut reconnaître l’un d’eux qui errait sur la place, et Jeff, barbu, qui auscultait les murs déteints, et une jeune-fille dont la poitrine bombait le torse, et une autre qui tirait un enfant par la main alors qu’il cherchait à se cacher dans le tunnel.

Le temps avait passé…

extraits de Le jardin d’absence Éric Chassefière

Lampes dans des fenêtres à la tombée du soir, fruits à cueillir de la main du souvenir dans cette chaude obscurité des salles, comme scellées dans les vitrages, peintes de reflets où ne se lit nulle présence. Et dans l’autre fenêtre, trouant la nuit, le passage du miroir, cette paroi au fond, ce désordre de vignes grimpantes, cette unique fleur rouge, cette lumière tombée d’on ne sait quel ailleurs éclairant le lieu désert, où se cache cet autre que l’image ne montre pas. Et là, tout près, à portée de souffle, s’ouvrant au fond du puits d’obscurité de la fenêtre grande ouverte sur l’intérieur, le rectangle encore éclairé d’une façade dans une autre fenêtre sur l’arrière, qu’un paravent d’osier enlumine de ses ornements, traversée de rapides formes d’oiseaux, avec balustrades et fenêtres, qui, à la nuit presque complète, acquiert visage du miroir. La lumière des lampes alors est d’or. C’est au fond de soi-même que la fenêtre brille, que s’effacent les oiseaux, que la pierre, au noir ultime de l’éclat, devient soie d’un toucher. 

*

Fenêtre grande ouverte sur le sombre, les passages de l’intérieur, les veines de lumière de lointains où sinue l’arabesque noire de quelque ciel dressé, quelque paravent léger pris à la nuit, dont, sur cette clarté éblouissante, resplendit la présence, tout en courbes et arcs. Ce paravent d’osier qui s’interpose, aussi noir qu’est blanc le fond de jour où il vient découper son ornement, concentre toute l’obscurité du dédale, toute la profondeur de vie de ces pièces sombres ouvertes sur le jardin, qui en occupe le centre, sur ces murs plus clairs qu’horizons, ces arbres minces, ces rares fleurs, cette immobilité de tout après le vent, mots échangés sur l’ongle. Tandis qu’avec le soir, l’espace se ramifie, le noir du paravent se fait plus dense, la crevasse de lumière plus aveuglante. Il entre et referme derrière lui la fenêtre, se fond à l’obscurité longtemps contemplée du paravent devenu le seuil. Là, un couple enlacé dans l’eau des rêves, damier de peaux des corps qui parait un vitrail, noire lumière des mains.

*

Voix mélangées, lointaines, douces comme est la voix du vent à laquelle elles se mêlent. Peut-être qu’on s’entend mieux sur ce fond de voix, peut-être que la vague chante, que ces voix sont échos d’autres, que c’est nous qui parlons, d’autres qui nous écoutent, que les mains se rejoignent à l’instant que les mots reviennent, renvoyés par les lèvres. Peut-être que tu dors, rêves ces voix, ce jardin, ces passages dans la pénombre, ce miroir au fond de la fenêtre, ailleurs sans fin dérobé. Peut-être que les mots sont la lumière des rêves, qu’il suffit de toucher par les mots pour que la voix prenne vie, que l’un parle, l’autre écoute, sans plus savoir qui écoute, qui parle, que simplement la voix respire, peut-être cette musique lustrale d’eau qui coule et de bols tibétains, partagée dans les langues du jardin, est-elle ce balancement des corps, cette voix de l’un à l’autre qui porte mémoire des vies. Peut-être que, tout vent clos, les fleurs prennent souffle de leur couleur dans la lumière qui ne les éclaire plus, que le vent est à l’intérieur, pur jardin de la lisière.

*

La nuit encore, l’aube sombre, les formes plus tranchées, les couleurs plus denses, la profondeur qui parait couleur, la sensation de la proximité des murs, des continents qu’y dessine l’usure, des lambeaux de peau qui les tapissent, les passages vers l’obscurité, les intérieurs où tout dort encore, fenêtres grandes ouvertes sur la nuit, le tournoiement sonore des insectes, la voix là-haut palpitant sous l’aile, à peine audible, pas plus qu’un souffle. Lumière qui, peu à peu, vient par les murs, par ces torrents de tiges incrustées, ces minces coulées de feuilles qui font cadres autour des fenêtres, la soie de quelques fleurs griffant la pierre, la couleur qui renaît du noir. Lumière doucement par la peau, par la chaleur du souffle, lumière à l’intérieur, par la courbe de l’éveil, la présence au corps, le repli au sombre, à l’écouté. Chemin de l’aisselle, la lampe, la voix écrite, le jour enfin, là, tout contre la nuit, la pensée qui s’ouvre, l’en deçà, la lisière. 

Passage piéton du réel à la fiction Danielle Marty

Quand la réalité commence à ressembler à une décharge publique

qui m’ensalit, très vite je m’enrêve

je file par la fente de l’imaginaire

je flotte, je flaque, je me dissous

si bien qu’à la fin, j’en viens à vivre en pointillés.

Un trait égale un pas dans le réel

un vide égale un envol dans la fiction.

Le passage se fait sans la pensée.

Ne serait-ce pas tout simplement marcher ?

Quand on marche, on n’a pas les deux pieds par terre

au même moment.

Il y a du vide entre deux pas, du temps, du manque

du néant, de l’angoisse, du peut-être

du je-ne-sais-pas-si-je-vais-toucher-terre-à-nouveau.

Un trait j’expire, un vide j’inspire ou le contraire.

Plus on s’autorise à s’absenter

plus on prendra plaisir à être présent.

Si le trait plein devenait ligne droite et se prolongeait indéfiniment

n’est-ce pas le corps roide de la mort qui apparaîtrait ?

Le pointillé est un trait d’union entre deux absences

le pointillé est un monde qui renaît entre deux vides.

Pour que la vie se renouvelle

il nous faut accepter ce passage incessant

cette oscillation souvent inconfortable

entre le rêve et la réalité

bref, accepter de vivre en pointillés.

Passage Christiane Rolin

Rien ne m’arrête dans ma course contre le mur dressé sur lequel je devrai m’adosser pour tenir debout, ou donc se trouve le passage ?

De longs couloirs obscurs au sol glissant, des chemins de traverse, des bruits sourds 

Pas après pas s’ouvre la voie de l’indicible, qu’y a -t-il de l’autre côté ? Aller y voir ? pour aller où ?

Ah ! Une lueur, je me retrouve dans de vieux passages surannés ou des boutiques de déguisement m’appellent à d’autres identités, déambulations fiévreuses nocturnes sur les voies de la Seine, nitescence des reflets hypnotiques des immeubles s’y reflétant, Alors je passe et repasse mon passé dans les rues de paris, le long des quais, flânerie moelleuse inondée du rose doré de l’aube sur le fleuve assoupi..

Faut-il rester dans le passage obligé de la bienséance, faire son chemin, un pas après l’autre ? Pas si Sage du tout devant la panique de la pendule dont le coucou hurleur me rappelle a chaque quart d’heure que je n’en ai plus que pour…un court passage

Vers le gouffre lumineux des étoiles je m’envolerai, échappant à la pesanteur du destin dont les semelles de plomb assurent ma verticalité  hésitante.

Ouvrir le passage de l’obscur, du minéral au gazeux, dans le frétillement joyeux de l’impossible, redécouvrir le chemin de la graine à la fleur dans un éclat de rire, du bois sec au bourgeon prometteur, le passage des hirondelles et le murmure de la source.

Tout passe et tout demeure car telle est ma demeure, de passage, j’y suis encore…

Passage Catherine Bruneau

Elle ressentait une fatigue extrême qui lui dérobait les jambes, lui scellait les paupières si fort qu’elle ne savait plus comment les décoller. Puis le vertige la prenait, la vrillait sur place. Elle allait tomber à la renverse, s’évanouir, commençait à sombrer dans le néant. Mais elle résistait. Ses jambes se raidissaient, les muscles de ses cuisses s’arc-boutaient. Elle refusait de fléchir et mettait toutes ses forces pour faire avancer son corps, les yeux toujours clos, malgré cette fatigue vertigineuse qu’elle n’avait jamais connue jusque-là.

Il lui fallait gagner le bureau de la faculté, mais elle ne reconnaissait rien des lieux, se retrouvait dans un hall de verre face à plusieurs ascenseurs disposés en rotonde. Incapable de savoir quel ascenseur choisir. Des gens voulaient bien l’aider, la poussaient dans un ascenseur et lui disait de gagner le troisième étage. Mais lorsqu’elle quittait l’ascenseur, elle se trouvait encerclée par des portes fermées sans savoir laquelle franchir. Une femme lui indiquait alors un petit passage où il fallait se glisser pour gagner un autre bâtiment. Il suffisait juste d’écarter un panneau de contreplaqué poussé là, à la hâte. De l’autre côté du passage, Hélène était surprise de découvrir des couloirs circulaires ouverts sur l’extérieur par de grandes baies vitrées. Il lui semblait qu’ils suivaient la courbure d’un grand fleuve qu’elle apercevait en contrebas. Puis elle marchait d’une foulée plus franche, plus libre, mais sans pouvoir trouver la moindre indication qui pourrait la guider vers son bureau. Les couloirs progressaient en pente douce, bientôt, elle était au rez-de-chaussée du bâtiment, apercevait un jardin, mais elle choisissait de pousser la dernière porte. Là, elle retrouvait son bureau, ou plutôt la pièce qui était désignée comme telle. Car le bureau était désormais sombre, de facture ancienne, ce qui l’étonnait, dans cet environnement de verre qu’elle venait de quitter. D’ailleurs, le numéro du bureau avait changé (…)

L’enfermement, suivi de Jusqu’au dernier…François Minod

L’enfermement

L’enfermement


maman

l’enfermement



Essaie le paradis 


mon fils 


essaie le paradis



Perdu le paradis


maman

perdu 


Tu perds toujours


mon fils

tu perds toujours

Je le sais

maman 


je le sais



Et les nuits aussi 


mon fils


les nuits aussi



Et tout ça qui hurle


au dedans 


maman


tout ça qui hurle 


Au dedans de moi 


mon fils 


au-dedans de moi



Ça hurle aux abois 


maman 


ça hurle aux abois



Aux abois


ça hurle


mon fils


aux abois de moi 



Ça ne passe pas 


maman


ça ne passe pas



Ça ne peut pas passer 


mon fils 


ça ne peut pas



Ça ne passera jamais


maman


ça ne passera jamais



Tu le sais maintenant


mon fils


tu le sais


ça ne passera jamais

                                                                  *

Jusqu’au  dernier

Venu de nulle part

Il est solitaire 

Ou flanqué 

D’un adjectif 

Qui le qualifie

Souvent il hésite 

À franchir le pas 

Et à se dire 

À l’extérieur 

Ou à s’écrire 

Sur la page 

Seul 

Ou en  compagnie

D’autres mots

Qui hésitent 

Eux aussi

À franchir le pas.

Il  sait qu’il sera

Lu 

    Ou 

         Entendu

Par les autres 

Ceux de l’extérieur 

Il le sait 

Ou feint de l’ignorer

Pour mieux se protéger 

De leur regard

Dont il ne sait s’il seront

Bienveillants   

hostiles

Ou – ce qui lui paraît le pire –

Indifférents.

Ce passage de l’intérieur 

Vers l’extérieur 

Est un espace transitionnel

Qui nous oblige. 

 Tout comme le passage de l’extérieur 

Vers l’intérieur est un espace

Qui nous oblige à composer avec les autres

La partition de la comédie humaine

Avec ses pleins, ses déliés, ses silences,

Bref à célébrer tous les passages… jusqu’au dernier.

Passage d’une histoire de passages Francis d’Azay

« Oh excuse-moi Jeannot ! Pousse-toi ! Vite ma page quatre-vingt… Vite, mon passage de la page quatre-vingt. Crayon neuf ! J’ai de nouvelles idées ! » lance surexcité le prisonnier en passant le seuil de sa cellule après avoir marché, par excès de précipitation, sur le pied du gardien qui le raccompagne d’une balade dans la cour. Une succession de passages obligés que Jeannot, muni de son passe, ouvre et ferme à mesure de leurs labyrinthiques trajets aller-retour.

Soulignés du grincement des grilles, et attestés par les cliquetis de serrures, les passages ne manquent pas dans le Centre pénitencier.

« Passage » est aussi le mot-leitmotiv dit et redit par le condamné depuis toutes les années qu’il cisèle l’écriture de sa biographie, dès qu’il en a le loisir tant ses journées croulent sous les textes à travailler. Car en plus d’apporter une aide aux codétenus et surveillants pour rédiger leurs courriers, il écrit des romans policiers qui se vendent comme des petits pains, édités à raison de quatre par an. Bouquins à forts tirages, et traduits dans une vingtaine de pays. Un passe-temps jouissif, et lucratif puisqu’il fait de lui un millionnaire.

Depuis qu’il déroule l’histoire de sa vie en la livrant au papier, il se rend compte qu’elle n’est qu’une succession de passages souvent ardus. En commençant par sa venue au monde, à l’aide des forceps. Ses scolarités furent chaotiques, rythmées chaque fin d’année par des conseils de classe statuant sur le bien fondé d’un passage en classe supérieure… Bah, il n’étudiait que la littérature, lisait, dévorait les romans des bibliothèques de chacune de ses écoles, collèges, lycées, au détriment d’un studieux apprentissage des autres matières. Ne comprenant rien aux maths, physique et chimie qu’il abhorrait, plutôt que de chercher à se mettre à niveau, il trichait sans état d’âme afin d’être tout juste admissible.

Puis vint le temps du passage sous les drapeaux. En manœuvres dans des champs de blé, par erreur quelques balles traçantes l’évitèrent à moitié. Seul moment où d’emblée, il se sentit à demi-cible. Souvenir associé à celui du jour de permission où il subit un cuisant passage à tabac, pour une cigarette refusée à un soldat plus costaud que lui, dans le Passage Jean Nicot de sa ville de garnison. Un séjour militaire au cours duquel il passa le permis de conduire, au bout d’un nombre incalculable d’heures de formation dispensées par un sous-off instructeur, en échange de l’écriture du courrier du cœur de celui-ci. Puis il obtint le précieux sésame. En partie grâce à d’identiques échanges de bon procédés avec l’officier examinateur.

Désormais rassasié de littérature jusqu’à l’écœurement, il ne lisait plus. En revanche il écrivait, écrivait… De chauffeur, il devint secrétaire des capitaines, puis des colonels, et prête-plume d’un général de cavalerie pour lequel il transcrivait le journal de ses campagnes. Un best-seller qui, s’il ne lui rapporta aucune popularité, lui fit gagner suffisamment d’argent pour vivre plusieurs mois sans travailler, le rendit confiant dans ses talents, lui mit le pied à l’étrier pour tenter l’aventure rêvée : devenir écrivain.

Libéré des obligations militaires, il retourna près de Micheline, sa fidèle fiancée. Réciproque passage de bague aux annulaires, et que vivent les mariés !…

Tels le douanier Rousseau, le facteur Cheval, l’instituteur Marcel Pagnol ou le diplomate Paul Claudel, il se dit qu’un emploi de fonctionnaire lui permettrait de donner libre cours à sa passion artistique. Se sentant en passe d’être sur la bonne voie, la certitude de pouvoir enfin se mettre à niveau lui fit accepter un humble emploi : gardien de passage-à-niveau.

Flanquée d’une prairie, la coquette maisonnette située à la croisée d’une route et de voies ferrées, lui parut être son palais idéal. Un logement de fonction octroyé par la Compagnie de Chemin de Fer, en échange d’astreintes de jour et de nuit, qui, puisqu’il écrivait, mangeait, et bien souvent montait la garde sur un lit de camp dans le bureau de service jouxtant le passage, ne l’astreignaient guère.

N’ayant aucun loyer à payer, disposant d’un petit potager, d’une basse-cour, de clapiers, et même d’une vache brouteuse d’herbe et donnant le lait, que demander de plus pour lui, son épouse et maintenant leurs enfants ! Son salaire était certes modeste mais constituait, joint aux appointements de Micheline, professeure de musique, un ensemble de revenus bien suffisants pour ne manquer de rien et pourvoir aisément à l’éducation de leurs trois garçonnets. Quatre fois par jour, il jouait au chef de station pour une autre Micheline, un omnibus de deux wagons marquant l’arrêt trente secondes, au ras de la maison. Passages instaurés par la Compagnie pour ses agents habitant tout au long de ligne, afin de faciliter leurs déplacements jusqu’à la grande ville voisine.

Seul dans la journée, il pouvait écrire tout son soûl. À la condition expresse de vite réagir quand les signaux lumineux accouplés aux sonneries stridentes lui commandaient de manœuvrer une manivelle actionnant la descente des barrières bariolées rouge et blanc. Cela pour bloquer la circulation sur la route nationale, le temps que passent les trains. Moment adoré de la vache ! Emploi tranquille, auquel il donna le meilleur de lui-même jusqu’au matin du drame.

Un jeudi, journée sans école.

Usant tôt de la navette, Micheline était en ville pour faire emplettes. Levés tard, à l’arrière de la maison les trois garçons se chamaillaient sauvagement dans le couloir. Une passade inhabituelle, et d’autant plus gênante pour leur père concentré sur l’écriture d’un roman. N’y tenant plus, et puisqu’il était gardien des pas sages, il posa son stylo, se leva de son poste pour aller les houspiller, les séparer, remettre bon ordre afin de vite retrouver la quiétude nécessaire à son inspiration. Au milieu des cris et turbulences des garnements, il n’entendit pas les sonneries se déclencher. Ne put voir, dans le bureau de surveillance, que les lampes d’avertissement signalaient l’imminente arrivée du Paris-Vintimille. Un rapide lancé à toute vitesse. Les barrières n’étant pas abaissées, sur le passage-à-niveau les véhicules engagés avec leurs occupants furent broyés, déchiquetés. Douze wagons du train déraillèrent. Horreur absolue. Des passagers tués, des blessés gravement, d’autres rendus invalides à vie. Une catastrophe nationale qui affligea le pays entier.

En plus de la Compagnie des Chemins de Fer se retournant contre lui pour faute grave, autant de familles qui n’eurent de cesse que de le traîner devant les tribunaux. Immédiat passage en prison, à titre préventif, puis longue instruction et procès à la une des journaux pendant plusieurs mois. Lourde condamnation.

Conscient de sa responsabilité, mais las des comparutions lui ôtant des heures de composition, l’incarcération définitive apparut à l’homme de Lettres comme un bienfait lui permettant d’assouvir son amour de l’écriture, sans obligations ni arrière-pensées encombrantes.

Ainsi, le détenu modèle est devenu l’écrivain-public du Centre pénitencier. Pour ses collègues de captivité il rédige leurs courriers, et aux gardiens, les rédactions de leurs gamins. Cela en plus d’écrire les sermons du père-aumônier, les allocutions composées pour Monsieur le Directeur lors des remises de médailles à ses agents, ou les remerciements prononcés pour chaque prise de retraite d’un membre du personnel. Tout comme il le fait aussi pour les vœux de Nouvel An, ou les discours de bonne réinsertion que le chef de la Centrale adresse aux prisonniers avant leur libération.    

Jouissant d’une confiance sans limite qui lui accorde un statut d’exception, les passe-droits dont bénéficie le détenu privilégié sont compris et acceptés de tous. À telle enseigne que sa porte de cellule reste ouverte jour et nuit, sauf lorsqu’il s’en absente pour la promenade. Son éditeur passe tous les trois mois et recueille les romans écrits à la lumière des histoires circulant dans la prison. Ses copains sont contents, friands des passages dans lesquels on parle d’eux, ceux où sont valorisés leurs exploits criminels.

Riche de ses colossaux droits d’auteur, depuis longtemps il n’est plus en litige financier auprès des familles éprouvées, toutes dédommagées bien au-delà de l’exigence des sentences. Pardonnés, ses enfants jadis garçonnets belliqueux auxquels il doit d’être à l’ombre, tous trois devenus de très solaires et sérieux adultes, viennent régulièrement le visiter.

Il devait sortir de Centrale déjà depuis trente-ans, sa peine alors effectuée. Mais se sentant peinard dans ce refuge où il est respecté, admiré, louangé, au point qu’il y goûte la sérénité recherchée, est chauffé, nourri, et maintenant encore mieux blanchi, il fait durer le plaisir en versant pourboires et substantielles gratifications au personnel. Autant qu’il régale ses codétenus avec les colis de victuailles qu’il se fait livrer par les meilleurs traiteurs des environs.

Alors, à chaque fois qu’une menace de libération plane sur lui, conduisant Monsieur le Directeur affolé à débouler dans sa cellule pour lui annoncer que bientôt les juges des libertés vont réexaminer son cas, terrible nouvelle, le romancier emprisonné convoque dare-dare son avocat afin qu’il n’intervienne qu’avec les plaidoiries qu’il écrit lui-même contre lui-même. Des arguments rédigés à charge, et de façon équivoque, délibérément tordue, de manière qu’une fois de plus tout recours de libération soit carrément refusé. Un pacte secret passé avec son dévoué défenseur qui, en échange de coquets émoluments, consent à prendre le risque de se voir un jour ou l’autre radié du Barreau.

Pareil pour Monsieur le Directeur du Centre, devenu l’ami incontournable, le complice pour lequel il combine et truque les rapports de « bonne conduite » afin qu’ils soient compris comme étant de « mauvaise conduite ». Compte-rendus qui recoupent et corroborent l’exactitude des contrefaçons édictées à son avocat, annotations habilement rédigées pour qu’au premier regard les magistrats qui statuent sur sa remise en liberté, décident unanimement de maintenir en détention l’ancien gardien de passage-à-niveau. Ainsi, les nombreux allongements de peine pour raison de mauvaise conduite, le hissent en tête de liste des plus anciens prisonniers du pays.

Sa seule marotte, seul amour, seule passion, est de chérir le délicat passage du manuscrit de son autobiographie comportant cinq-cent pages. Celui qui commence à la quatre-vingtième et se termine à la quatre-vingt deuxième. Oh non ! Pas ces « passages » dont lui parlent les copains incarcérés ! Que nenni des brèches, des percées, des trouées vers les boyaux de canalisations menant aux égouts, aux ruelles ou canaux, plutôt que les acrobatiques descentes de cheminées, ou encore, les passages par les toits et gouttières avec rappels en bordure de corniches, les franchissements de hauts murs…

Pour ça, non, il n’est plus en santé !

Sa liberté, il ne la conçoit qu’au centre de sa Centrale. Son évasion ? À part concentrer ses yeux sur la hauteur des miradors afin de conserver son acuité visuelle, sa véritable évasion est l’écriture.

Et surtout ce passage qui va de la page quatre-vingt jusqu’à la quatre-vingt deux. Ces lignes obsédantes qui jamais ne le satisfont. Avec volupté, excitation, il en caresse chaque mot, en éternelle recherche de synonyme mieux adapté, de métaphores finement ajustées, de descriptions aux détails mieux colorés, aux sensualités encore davantage exacerbées. 

Lassée d’attendre une libération de son mari, pour elle jusqu’alors toujours inexplicablement rejetée, Micheline sollicita le divorce. Ce qu’il lui accorda bien volontiers, secrètement ravi de l’aubaine qui désormais libérerait son esprit et lui permettrait de tourner uniquement ses pensées vers sa seule maîtresse, l’écriture.

À force de visites rendues à son ex-mari embastillé, Micheline et le directeur, un veuf qui en coulisse jouait du trombone, se fréquentèrent, tout heureux de découvrir que la musique était leur commune exaltation. Avec la bénédiction de l’écrivain, ils se marièrent. Et depuis, tous les dimanches midi il déjeune avec eux dans leur résidence de fonction, un palais où Micheline, épouse de l’un, ex-mariée à l’autre, cuisine un plat mélangé des poissons dont raffolent les deux hommes.

Noirs dans les assiettes blanches, que seraient lugubres les lieux sans une présence dorée de la vraie maison !… Après la rituelle bombe-glacée vanille, dégustée dans un concert de claquements de palais, la maîtresse des lieux et le directeur de Maison d’Arrêt offrent au prisonnier, avant qu’il retourne au violon, un duo de trombone et de flûte. Celle qu’il acheta pour Micheline, alors sa fiancée, dans la boutique d’instruments du passage Traversière. Tout près de la Bastille.

Miroitements des passages (Dominique Zinenberg)

De quel lointain, de quelle ombre, de quelle buée et de quel souffle

                      nait le passage ?

Il apparaît comme une épiphanie,

                                 ne révélant son accès que dans un miroitement ambigu

il n’est ni défini, ni définitif

                     passage, détour, non-retour

suggère-t-il un ne te retourne pas ?

ne suggère-t-il pas plutôt un franchissement après lequel rien n’est plus comme avant ?

                     passage à l’acte – effroi, promesse, vertige,

non comme passent kirielles d’oiseaux dans le ciel : larmes de joie

mais gouffre sous les pieds, portes qui claquent, sang sur les mains,

                                              adieu

comme pris dans l’étau du passage, cycle de vie de mort,

porte étroite du rêve qui est lointain,

                                                          buée,

                                                                 ombre

                                                                           et souffle