La beauté du geste Yves Bichet

Proposé par François Minod                                                                                                               

La confiture des rois (extrait)

Choisissez de préférence une rémige d’oie femelle. Taillez-la soigneusement Récupérez un bol de groseilles du jardin et incisez la première baie avec une paire de ciseaux effilés. Glissez-y doucement le bec de la plume d’oie. Ce biseau naturel ne doit pas blesser le fruit. Il est là pour isoler les pépins que vous ferez glisser l’un après l’autre dans la plume, sans mutiler davantage la chair de la groseille. Après ce tri, ôtez la rémige d’oie puis recouvrez l’entaille d’une minuscule pelure afin de reconstituer la pulpe au mieux. Réserver la baie ainsi épépiner dans une assiette et recommencez. Recommencez sans faiblir, indéfiniment, jusqu’à épépiner un kilo de groseilles en une heure et demie alors qu’i faut deux jours pour un débutant. Apprenez la patience, le geste sûr, rapide et sans beauté, l’économie des yeux. Aimez la fragilité de ces fruits minuscules que vous devrez soulager de leurs pépins pour qu’ils flottent dans la fameuse confiture comme des balles lumineuses, des baies translucides, appariées, légères, innombrables. Elles mijoteront deux heures dans le sucre perlé. Elles seront confites et aériennes au point de sidérer les puissants de ce monde, de surprendre leurs papilles, de limiter leur arrogance.

Délester les groseilles de leurs pépins est une leçon, comme un prélude à la vraie vie puisqu’on ôte ce qui gratte et entrave, qu’on se débarrasse des semences, que chaque graine s’échappe dans une plume d’oie. C’est un lest minuscule dont il faut se déprendre. Accessoirement, il s’agit de l’étape essentielle menant à l’élaboration du fameux caviar de Bar, cet entremets princier. Sans cette délicate exonération, ce travail d’allègement, encore pratiqué dans la Meuse, les pépins de groseille seraient confinés dans leurs fruits et les plumes d’oie n’auraient servi qu’à tracer des mots, noircir des milliers de pages, écrire des lettres ou des romans. Oui, elles ont produit des chefs-d’œuvre, mais c’est du passé. Il n’en sort à présent que ces minuscules pépins, empêchant les groseilles de flotter comme des ludions dans la confiture.

 « Le geste auguste du semeur »     – Francis  B. d’AZAY –

                                                   

                                      ( V. H. Poésie – tome VII – Saison des semailles -) 

 « Tiens gamin, passe-moi donc Victor Hugo pourque j’assaisonne ma salade ! » Et Grand-père Auguste prenait des mains de Papa le support des deux burettes en porcelaine blanche, les vinaigrier et huilier qu’une boutade de naguère voulait voir de cette sorte marqués des initiales de l’écrivain. Des éléments fragiles parmi la centaine de pièces, en plus du moutardier, qui constituait notre vaisselle d’apparat. Ainsi la famille réunie dans la grande salle aux murs couverts de livres reliés, prenait-elle ses repas dominicaux sans cesser d’évoquer Victor Hugo. Mais également Guy de Maupassant, puisque appellation sous laquelle se passait de mains en mains l’autre pièce de porcelaine aux initiales d’or gravées sous chacun de ses becs verseurs, la saucière proposant côté Gras et côté Maigre. Celle-ci étant la réplique d’une première qui par la faute d’un tangage, peut-être geste allègre ou maladroit, se retrouva brisée en mille morceaux sur le carrelage, au cours d’un repas.

Sensible au récit de cette mésaventure racontée par Grand-père lors d’une visite à Limoges, le chef-boutiquier des Manufactures de Porcelaines prit l’initiative d’offrir à ce client cordial, une identique saucière de remplacement. Un audacieux geste vendeur, terme qui à l’époque se voulait expression moins affairiste que la locution « geste commercial ». Hélas les gestionnaires de l’usine n’entendirent pas d’une oreille amène, la prodigalité de leur employé. « Comment ça ! Une saucière de ce prix, donnée à un riche bourgeois ! »

Et l’affaire, commentée à toutes les sauces, fut rapportée au plus haut niveau des Manufactures. En dépit d’une retenue de salaire équivalant au prix de la saucière, le grand patron, implacable, démit le vendeur de son emploi. Mais où limoger quelqu’un qui déjà, habite Limoges ! Ce licenciement suscitant une vive émotion dans la fabrique de porcelaines, bientôt l’outrance patronale révolta toute la ville. S’ensuivirent agitations, gesticulations et grève générale. Aussi vite que monta la tension, l’oriflamme des Manufactures de Porcelaines fut descendue de son mât. Puis malmenée, exhibée à travers places et rues où défilèrent par centaines les manifestants, se muant en émeutiers lorsque leur furent opposés les Gardes Mobiles qui, ironie de l’histoire, portaient sur leur vareuse les initiales de la saucière. Sans doute parce qu’ils savaient comment assaisonner les ouvriers, gras et maigres…  Héroïquement assis à cheval sur une barricade, le chef-vendeur cavalièrement licencié, soucieux de ramener la paix, intervint entre ses collègues et la soldatesque escouade « Halte à tout cela, camarades ! Si l’on veut faire un geste symbolique, il ne faut pas brûler le drapeau mais le laver ! »

Informé des origines de l’affaire qui jusqu’à Paris faisait la ‘une’ des journaux, Grand-père Auguste, aussitôt révolté, recueillit ce mis-à-pied. Il lui fit quitter le chaos l’impliquant là-bas, pour l’employer chez lui comme jardinier. L’homme limogé connut alors terreau, humus et terre de bruyère en lieu et place du kaolin blanc. Un geste commercialement adroit peut-il faire oublier un geste malheureux ? Voire osé, sachant que la première Guy de Maupassant fut brisée après avoir été lâchée par une soubrette, offusquée d’un soi-disant geste déplacé de Grand-père. « Dis Maman, ça veut dire quoi, un zeste déplacé ? », question d’enfant que j’émis, la bouche alors disgraciée par la chute de deux de mes incisives de lait. « Nous ne t’en cit’rons pas ! Sache que jeu de mains, jeu de vilain ! Tu apprendras par toi-même à te préserver de ce genre de pépins ! », me répondit Maman, lançant un regard noir à son beau-père.  Réponse bonne à déclencher, en pourtour de table, d’étincelants sourires sitôt embrunis. Que certains convives, même, ombrèrent d’un geste de leur main. Réplique acerbe, type mornifle, faisant piquer dans son assiette le nez de Grand-père et obscurcir le regard de Grand-mère… Quant à moi, il fallut que je me contente de la réponse maternelle, trop occulte pour renseigner mon jeune âge. Vous pensez bien que, passées mes primes années, j’appris vite de quel genre de gestes il retournait, quand de leur main leste certaines péronnelles de mon école me les sanctionnèrent d’une gifle. 

Cette servante néophyte s’était-elle aventurée à vouloir aguicher Grand-père Auguste, en commettant pendant son service une gestuelle, une mimique qu’il comprit comme une invite ?… Un soufflé fumant déposé en milieu de table aurait-il donné à l’outragée l’idée de répliquer par un soufflet, en lieu et place du sacrifice d’une saucière ?… Ce jour-là, Grand-père se méprit-il vraiment, à la vue d’un geste ambigu de la prude pubère ?..

« Bah, la pudeur que l’on prête aux femmes pimente la moindre liberté de leurs gestes !… », citation sans doute puisée dans nos bouquins par Papa, vaillant soutien de son père, car, sans doute lui aussi, héritier de pareilles gestuelles. Ne me dit-il pas parfois « Chaque saison est la pensée de celle qui la précède. L’été vérifie les gestes du printemps. À ton tour, mon fils, tu constateras cela par toi-même ! » Et de poursuivre, pensif « Les gestes seraient-ils plus éloquents que les mots ? En tout cas, il est clair que nos gestes s’avèrent être les plus sûrs traîtres de nous-mêmes… Alors mon petit, fais toujours attention à tes sentiments et aux pulsions qu’ils génèrent ! » 

Quoi qu’il en fût, et en dépit des semeurs de conseils, je ne m’en privai pas. Conscient qu’un temps viendrait, espéré le plus lointain possible, où zozoter de nouveau signifierait porter un appareil dentaire que je ne serais plus en capacité de bien ajuster. Cruelle étape me signifiant la fin des privautés. Annonce que je ne devrais désormais ne consacrer mon reste de vie, qu’à l’art d’être grand-père.

Tard, au soir d’hier, lors de son attaque cardiaque Auguste ne bénéficia pas rapidement de premiers gestes de secours. L’ambulance ne pouvant entrer dans la propriété à cause du geste de quelqu’une qui verrouilla trop tôt la barrière de cour. Revanche prise à retardement sur d’anciens conflits ancillaires ? Un geste alors criminel ?… Si oui, preuve serait faite que ne sont pas toujours salvateurs, les gestes barrière.

Centre hospitalier. Journée de soins, hélas bien inutiles.

« Qu’il est difficile de trouver un geste pour quitter une personne que l’on ne reverra jamais… », me dis-je en sortant de la chambre du mourant… Grand-père avait été chef d’orchestre. C’est dire s’il connaissait la gestuelle, ayant mené des centaines de gens à la baguette, sa vie durant. Chanteuses et chanteurs, instrumentistes, joueurs de vielle, de fifre, bombarde et tambourin, lorsqu’il dirigea des concerts consacrés aux ‘ Chansons de geste ‘ parvenues des temps anciens. Celle de Roland, bien sûr, et le fameux triptyque, les trois cycles fers de lance. Celui du Roy, celui de Garin de Monglane et le dernier, attribué à Doolin de Mayence. « La geste » étant la forme sous laquelle trouvères et troubadours disaient leurs poèmes épiques, voyageant de châteaux en palais afin d’y sublimer avec amour leurs mémorables héros.

À la dernière heure, lorsque viennent à manquer les mots, ne survit que le geste. De ce lit ne pouvant être, d’évidence, celui d’un hypocondre tragédien, Grand-père à barbe blanche m’offre ce qui lui reste. La force de soulever une main. 

Grands dieux, que lui répondre…

D’un coup, je vois Victor Hugo dans ce geste d’Auguste qui se meurt.

Envols Dominique Zinenberg

Nos gestes éphémère

                               volubiles ou tranquilles

                       qui bercent nos années et font danser la vie

Nos gestes « gauches et veules » claudiquant

                                         dans les airs

                       simples volutes qu’on oublie

                       qui bercent nos années et font danser la vie

                        arabesques

                        encodées

                        de nos corps meurtris

                        et signes

                                                        en encre sympathique

                                                        en alphabets secrets

                                       Pictogrammes

                                           criant

                                       comme des affamés

Nos gestes du matin et nos gestes des soirs

                    qui bercent nos années et font danser la vie

        on les esquisse, on les épure

               ils sont dentelles

               et leur aura

               sont en spirales

               roses trémières

Nos gestes en suspens

                    qui bercent nos années et font danser la vie

               dans l’abandon

                               soudain

             sculptent dans les nuages

                           l’absolu de la grâce

Ce geste Bernard Fournier

1

Ce geste,

A peine perceptible

Une reculée du bras gauche

Se détachant du flanc

Lentement

Insensiblement

    A peine visible

2

Ce geste

En direction de l’étable

Qui fut une maison

Simple, ordinaire, humble

Discrète

Comme ce geste

     Qui la désigne

3

Un mot pour accompagner

Ce geste

Une parole rare et brève

A cueillir dès qu’elle tombe

4

Pas sûr qu’elle fut accompagnée

d’un sourire

Même malicieux

Pas sûr qu’elle fût accompagnée

D’un regard

Même de travers

Pas sûr qu’elle fût accompagnée

D’une halte

Même brève

Pas sûr, vraiment

Qu’elle fût même accompagnée

     D’un redressement du buste

5

Non

Geste et parole

Rares et brefs

Dits en passant

Comme un non évènement

Comme un rien

Comme un tout

Un instant, un réflexe

une pensée

6

Parole rude et sévère

Juste

Brève

Et Rare

« ton père est né là »

7

Il n’en fallait pas plus

Pas nécessaire

d’en dire davantage

8

Pas besoin de réponse

Comme si déjà

Victor s’était mis à l’aune

De ce geste

De ce mot

9

Victor

Tu restes muet

Abasourdi par cet aveu

bête à n’y rien comprendre

10

Victor

Tu n’as pas même la parole

Pour répondre à ce geste

Et que pouvais-tu faire ?

Rire aux éclats devant le soleil ?

Prendre un air sérieux

Philosopher, méditer, penser ?

11

Non, Victor

Tu n’as rien dit

Il ne fallait rien dire

Ne rien répondre

A la parole brève

Tu as su être à la hauteur

De ce geste

     Simple, silencieux, laborieux

12

Et soudain, Victor

Ton oncle est devenu plus proche

Ce geste

Cet aveu

Sont venus te comprendre

Te prendre avec

Parce que tu es venu

Cet été-là

Parce que tu as suivi ton oncle

Parce que tu étais prêt

     A l’entendre

13

C’était l’hiver, il avait beaucoup neigé

C’était près de la Noël

Oui, c’est, ça

Ton père est né à Noël

Dans cette étable

14

ce geste anodin

Comme par hasard

Pour dire les choses sans les dire

Sans leur accorder trop d’importance

Parce que, précisément, elles sont importantes

Qu’il faut les dire

Mais simplement

Sans marque, sans effet

     Sans affectation

15

Ce geste vers le bas

Pour désigner l’ancienne ferme

Ce geste vers l’arrière

Pour ne pas s’attarder

Quand les choses sont dites

Ce geste de tout le bras

Qui se détache du flanc

Pour dire le miracle

L’insensé, l’impossible

L’inaudible

16

Ce geste pour rêver

Pour se croire un instant

Élu

Voulu

Ce geste

Qui reste dans ta mémoire

Victor

Comme un signe

     Mais de quoi ?

17

Ce geste ressemble à cet homme

Soucieux de l’autre

Soucieux du mot

sans un de trop

sans un de moins

sans un qui manque

18

geste de paysan

Sûr et simple

souriant

sans

extravagance

sans

rien de trop

sans

rien d’inutile

19

Ce geste de sa part

pour son neveu

Le plus jeune, le plus fragile, le plus humble

Le plus ignorant de tous

Le plus ignorant, surtout

20

Ce geste, cette parole

renvoient Victor à son humilité

moins qu’un paysan

il ne sait rien du ciel

Ni de la terre

Ni des animaux

Encore moins des feuillages

21

Et que sait-il de son oncle

De sa famille ?

De la vie d’une ferme

Hormis quelques jours en été ?

Que sait-il de la neige 

Dans ce pays de montagnes ?

Que sait-il des voisins

Du curé, du maire

Des fermes alentour

Comme de la prochaine ville ?

Que sait-il de la rivière

Où est née sa grand-mère

     De la tour qui veille, centenaire

22

Ce geste pour dire

Que Victor est ici chez lui

Qu’il est né

véritablement

Ici

lui aussi

dans cette étable

Même si c’est à Paris

     Qu’il a vu le jour

23

Ce geste pour l’inviter

A comprendre que c’est là

Qu’il mourra

Même s’il tombe ailleurs 

son ombre, son âme, son havre

Sont là

Sur le plateau

Comme sur la rivière

 24

Plateau qui lui non plus

Ne se pousse pas du col

Plateau humble

comme le geste de l’oncle

plateau pas plus haut que six à huit cents mètres

Plateau de creux et de bosses

Sans hauts cols à affronter

     Simples reliefs variés pour animer le regard

25

Rivière simple elle aussi

Non pas fleuve fier

Ni tempétueux cours d’eau

Non

humble rivière de la vicinité

comme cet oncle qui eut ce geste

Avec deux noms

Selon

Qu’on parle français ou l’oc

Lot ou Olt

Rivière frontière

Rivière mystère

     Rivière millénaire

26

Maintenant

il sait

sa place est là

il est le fils de son père

Un enfant du pays

Il sait

Que la terre de ses souliers

Vient de cette étable

27

Ce geste inouï

Impromptu

Soudain

Bref

d’où est-il venu ?

28

Y avait-il dans l’air

Un vent, un oiseau, un cri

Un chant que l’oncle aurait entendu

Une voix peut-être

Un souvenir

De cet hiver

De cette étable

De cette naissance

29

Mais on ne veut rien dire

Que cela

 on n’en dira pas plus

peut-être même

en a-t-on déjà trop dit

mais il fallait que ce fût dit

30

Après on chantera ce qu’on voudra

    On dira telle ou telle fable

31

Il n’y avait pas de bœuf

Ni d’âne

Seulement quelques vaches

Et trois cochons

La mère, le père

La sœur, le frère

Et l’enfant qui vient de naître

Comme un soleil

Une nouvelle étoile

Dans la nuit de l’hiver

32

Qu’a-t-il fait ?

Qu’a-t-il dit ?

A quoi a-t-il pensé ?

Que lui fait d’être le neveu

De ce geste

Lent, bref et discret

33

Que faire de ce geste ?

Comment être à la hauteur

De ce geste ?

Comment soi-même

Refaire ce geste ?

C’était ce cri .. Catherine Jarrett

C’était ce cri dans la lumière orange

Ce vibrion qui s’accrochait au mur et se répercutait

Et puis recommençait

Cet écho de l’écho

ce cri-sanglot de blessé ou de joie

Et l’orange devenait bleu  

entre les murs blancs du matin 

ces murs d’un temps ne finissant

C’était le temps de l’immémoire 

de la rondeur et du toujours 

Le temps de l’amour d’Éluard 

de l’amour   dans ce cri noir

Vagissement ou beuglement

le cri pleurait et chantait

se cognait aux pierres endormies

Le tuffeau comme son berceau 

l’aube grandissant sous le cri

C’était duel c’était folie 

assomption

C’était l’instant long   le pérenne

le créateur du frisson 

de la peur de la compassion

chant de la faille et du possible

de l’amour   sans sa prétention 

C’était l’ardeur noire et énorme 

allant venant fracassant 

un bal sonore 

dans l’orange doux rosissant 

dans le défroissement des tons

C’était la geste 

péremptoire 

et devant quoi s’incliner

d’un demain 

d’un toujours 

la geste qui n’en terminait pas

la geste énorme 

la geste brute

L’aboi sans grâce l’aboi du ventre l’aboi du mâle de la femelle

cri de boutoir et de douleur cri de plaisir sans paix ni halte  

vrillant perçant  vociférant 

C’était  geste d’amour des xylocopes   des bourdons noirs

                     —-   —-    ——   —-   —-

Note :  « geste d’amour »  que j’ai filmée / enregistrée  et qui dura 15 -20 minutes au moins

en mon doux pays d’Aliénor

Poèmes extraits de Faire parler son âme Éric Chassefière

L’enfant silencieux

sous la nuit de ses yeux

son regard profond

à la fois interroge et répond

pas interrompu

gestes en suspend

il nous regarde intensément

et conclut d’un sourire léger

qu’aussitôt ses lèvres reprennent

comme s’il souriait à l’intérieur

si nos yeux se lisaient dans les siens

qui ne portent que lumière et innocence

on entre ainsi dans les pensées secrètes

de cet enfant qui a su nous toucher

de l’évidence simple de son regard en nous

révélant l’enfant que nous n’avons jamais cessé d’être

*

Rythme lent des pas et des gestes

dans la cuisine carrelée de soleil

fenêtre ouverte sur l’écho des jours passés

le petit arbre d’autrefois au plein des tempes

geste après geste la vie rejouée

le rythme retrouvé du corps

cela que le chant des oiseaux est silence

que la lumière ne touche la pierre que la caressant

*

Pièce tout entière lumière et ombre

où venir chercher caresse du geste d’écrire

dans la profondeur du lumineux après-midi

s’enfouir au cœur simple de l’ici

tout au partage des lisières

à l’invention de la fleur dans le reflet

la fragile écriture des lointains

s’y laisser effacer par le murmure de l’arbre proche

*

Geste après geste

elle entretient le feu de la vie

sous l’œil bienveillant du ciel

partout présent dans le miroir de ses souvenirs

son pas la porte d’une fenêtre à l’autre

d’un horizon à l’autre de la journée

on la voit ouvrir des portes de lumière

parfois elle parle au merle qui lui rend visite

*

Goûter le vin ensemble

presque rien juste

un peu de bleu au ciel dans la fenêtre

de lumière dans tes yeux

éclairant la pénombre des miens

de joie prise aux gestes simples

qui aussi devront devenir musique

un peu de silence à retrouver

de désir à déposer sur tes lèvres

de larmes à nouer

de sourires à délier

un peu d’air à humer avant de refermer l’instant

L’éloquente Agnès Adda

Elle s’avance première

Ordonne le silence.

Flambeau de lumière

Avant-dire.

Et la voici maintenant qui danse, qui rythme et qui inspire :

Sceptre du discours

Métronome de ses processions.

A quelque appel bifurquant, soudain épouse d’autres courants (serviable, mais non servile, la main, et même un peu volage) :

Période démâtée

Phrasé disloqué

Verve muette.

(In Tours de mains, Les éditions Transignum, septembre 2021, p. 1)

Main-d’œuvre

Agnès Adda

Ferme et résistante

Ouverte et libérale

Elle a du contact.

Orfèvre en la matière

– Et diplomate !

Elle se fait à toutes sortes de choses inertes

Les travaillant

S’éveille aux riens qui les effleurent

Et qui affleurent de dessous

Des profondeurs.

Bel organon que la main.
Majeur coiffé prend les auspices

Pointes de fée tressent et tissent

Pulpe du doigt baise le braille.
Qu’elle menuise, taille ou martèle

Toujours pondère son outil.

Telle voix virtuose de tête et de poitrine

Ah ! de paume et de phalanges vibre.

De la fabrique enfin levez le rideau

Admirez le décor fait au tour

Le plan de feu.

Elle attaque

Elle œuvre.
J’ouïs

Emmenottée

L’opéra fervent de la main. (Idem, p.13-14)

Geste Catherine Bruneau-Chassefière

Pourquoi devez-vous parler avec vos mains ?

Il n’est pas forcément question de faire de grands gestes ou d’utiliser vos mains plus que de raison …

Il faut distinguer, paraît-il, trois familles de gestes de la main :

  • Les gestes personnels
  • Les gestes d’explication
  • Les gestes de comparaison

On se demande bien pourquoi comparaisons et ou explications n’appelleraient pas une implication personnelle, mais bon…

Et après quoi ?

Il faudrait suivre quelques conseils pour briller lors d’une prise de parole en public grâce à ses mains

Comme, adoptez une gestuelle ouverte : alors, ouvrez les bras, ouvrez les mains !…

Et après quoi ?

Évidemment, il vaut mieux éviter les mains liées, devant soi ou derrière son dos. Votre public pourrait y voir une barrière, ou même vous soupçonner de dissimulation

Et puis encore ?

Évitez d’avoir les mains dans les poches : trop de décontraction nuit à l’autorité. Une seule main, c’est une option à considérer, pour plus de connexion comme on dit aujourd’hui, si votre public est assez jeune, oui, peut-être … mais ça se discute…

Et après quoi ?

Décollez vos bras et mains du corps, on vous dit ! Sinon, on pensera que vous êtes stressé et on ne vous écoutera pas …

Et quoi encore ?

Limitez les gestes de nervosité : ne vous grattez aucunement. Ne jouez pas avec vos cheveux, quand vous en avez encore, ne jouez pas avec vos doigts, gardez vos jambes fermement ancrées dans le sol, pas de tremblement, bien sûr

Quelque chose encore, que l’on sait moins : adaptez vos gestes de la main à la taille de la salle… Eh oui, des grands gestes dans une petite salle, ça rime à quoi ?

Et après quoi ? Qui pourrait bien le dire ?…

Traces  extraits du Carnet de l’Obscur Mireille Diaz- Florian

III

La pluie est venue lentement

Sur la citadelle

La vallée résonnait du glissement des eaux.

La brume instaurait le silence

Au loin, le ciel s’appuyait sur les crêtes

de toute sa masse d’ombre.

La mémoire des pierres restait intacte,

Figée dans le vide du temps.

Là-bas, à l’entrée de la vallée le pas des chevaux

S’était ralenti.

Le cavalier avait hésité à franchir le seuil.

On l’observait.

Les guerriers guêttaient les signes invisibles du combat

Pas une marche de la haute citadelle

Qui ne soit à conquérir.

Les vautours attendraient avant de s’abattre

La nuit venue.

L’aube glacée effacerait l’odeur du sang.

Dans l’anfractuosité des roches

Les momies bercées d’éternité

tournaient leurs orbites vides

Vers la vallée.

Les eucalyptus ployaient doucement

Au passage du vent.

***

Traces

IV

Un passage est ouvert dans la roche

Où s’engouffre la nuit basaltique.

Creux d’oubli où s’élaborent les signes.

Vibration perceptible de la pierre.

La lumière n’y pénètre que par effraction

Comme les voix soudain absorbées

Creux d’ombre où meurent les gestes.

Trame infinie du silence.

Alors renaître au jour déjà finissant

Franchir le seuil intangible et muet

Deviner à l’horizon la course du vent

Oser un instant défier l’éternité.

Carnet de Dax Michel Cassir

le fleuve dissous

l’image que lui rend

l’enfant dispersé

*

les poètes de soixante-dix lunes

ont perdu leurs culottes courtes

dans les ronces du lendemain

ils ne peuvent aboutir

à la complaisance

leur boîte à magie

navigue sans repère

la liberté tangue le mot

tentation

        *

deux felouques

sur l’Adour

partagent la nuit

en scénarios

de film égyptien

Passager

tour de passe-passe

cloîtrée

lieu de passe

dérobé

de passe-muraille

entre les mondes

nar nahir 

écoutez l’ire du fleuve

engorgé de feu

écoutez sa lyre

inquiète

nar nahir

dans la cavité du mythe

larme pure

une fêlure intraveineuse

lie le vertige de l’enfer

Zeus n’y terrasse

le dragon qu’à l’aide

de dieux barbares

à celui de l’éden

lieudit où le souffle

va s’éteignant en spirale

jusqu’au lieu de culte

réduit à quelques pierres

l’aspiration soupirail

de lumière orpheline

le paradis et son réciproque

ne tiennent qu’à l’apesanteur

de l’eau en flamme