Sans doute jadis peinte en noir mais maintenant grisée, l’inscription que je lis sur la porte métallique marron délavé me laisse un long moment perplexe.

Les lettres C H I F F  intriguent hautement le chiffonnier-brocanteur que je suis.

Hautement surpris ?… Non, j’emploie hautement parce que je viens de gravir jusqu’à son dernier palier, l’unique escalier spiralant à travers les quatre étages d’un austère bâtiment délabré.

Une annexe qui s’érige en léger décalage des autres sévères architectures entourant la Place d’Armes en friche d’une caserne désaffectée.

Qu’est-ce à dire, ce mot C H I F F légèrement décentré sur la gauche parce que doivent lui manquer deux dernières lettres ?…

Et pourquoi cinq serrures équipent cette porte que l’on dirait blindée ? Du reste, juste entrouverte d’un espace équivalent au passage d’une main…

Tant de verrouillages pour n’enfermer que des chiff… des chiff… des chiff quoi, d’ailleurs ?… Des chiffons ?… Mais s’il s’agit de cela, la présence de cette porte blindée n’était-elle pas onéreuse sécurité pour garder le négligeable contenu d’une Réserve située au cœur de la caserne ? À cette époque aussi, tout le monde devait se demander pourquoi gaspiller comme ça l’argent du contribuable !

C H I F F , un début de libellé qui bien sûr me parle car si moi je suis chiffonnier, ma compagne Emma a été petite-main d’un  « Grand couturier ».

Alors, inutile de dire que chez nous, elle et moi évoquons souvent les chiffons.

Même nos très jeunes enfants agitent et tournicotent leurs petites mains en chantonnant «  un chiffon…fon…fon… », tant ils nous entendent parler chiffons. Et pas moyen de les reprendre afin qu’on les remette sur les rails des vraies paroles de cette chansonnette, qu’ils miment à la perfection. Ah ça non, petit garçon et petite fille ne se laissent pas manipuler comme des marionnettes !  

Les liquidateurs de ce Quartier militaire voué à une proche démolition, se sont tournés vers mon entreprise pour qu’elle en achève le débarras.

Sur l’ultime palier du bâtiment que j’explore maintenant, la porte blindée m’intéresse vraiment. Elle est d’aspect banal, purement utilitaire, sans moulure ni fioriture, juste bordée en partie gauche des cinq serrures heureusement déverrouillées, sans clé enfilée dedans.

Rien d’artistique. Aucune poignée ne s’offre à l’admiration, susceptible d’aguicher nos principaux clients, antiquaires ou collectionneurs pour lesquels avec ma fourgonnette je récupère à tout va. Et plus vite encore, pour devancer mes concurrents dans Paris en pleine rénovation.

Ah oui, quand je dis « nos » principaux clients, je parle de notre clientèle, à ma compagne Emma et moi qui gérons un commerce de récupération d’objets et matériaux divers. Modeste auto-entreprise, certes, mais sachant dégager un confortable chiffre d’affaires.

Une idée d’Emma, d’ailleurs, quand elle en eut assez de pointer chaque matin dans l’atelier de couture de son employeur. Un tailleur du quartier, se piquant d’être Grand couturier, qui ne manquait jamais de l’épingler pour son moindre retard dans l’élaboration de ses patrons.

Bon, je suis toujours sur le palier, en compagnie d’un vieux seau de zinc posé sur l’envers. Est-ce là un tabouret improvisé afin d’accéder à la petite lucarne du toit ?…

Plutôt que de suite pousser la porte blindée pour découvrir de supposés ballots de chiffons, je m’attarde sur son inscription. Un rayon de soleil vient à mon secours, plongeant tout droit du rectangle vitré pour m’aider à décrypter l’empreinte des lettres manquantes en toute fin du mot « C H I F F…… »

Ah c’est donc ça !… Les traces laissées sur la porte révèlent un R  suivi d’un E .

Alors, à nombre égal de lettres, plus question de chiffon mais de CHIFFRE.

Dans cette caserne inoccupée depuis longtemps et désormais en passe de démolition, je comprends me trouver sur le seuil de l’ancien Bureau du Chiffre.

« Le Chiffre », astucieuse invention française créée au XVIe siècle par le diplomate Blaise de Vigenère, manière d’écriture codée pour ne pas être comprise d’espions de puissances étrangères.

Si je suis documenté, là-dessus, c’est que par extension et au degré de notre couple, Emma et moi sommes chiffreuse et chiffreur afin que nos deux très jeunes enfants ne comprennent pas les intimes invites que nous nous lançons.

C’est le chiffrement chanté par Birkin et Gainsbourg, repris d’une  malicieuse allusion de Casanova ou plutôt du marquis de Sade, que nous utilisons immodérément en l’accompagnant d’un clin d’œil égrillard quand pudiquement, nous nous questionnons ainsi en langage codé « Sade te dis de faire un tour par le 69 ? »

Chiffre qui bien entendu ne représente en aucun cas le département du Rhône mais notre chambre fétiche vers la porte de laquelle nous nous ruons.

La porte blindée de la salle du Chiffre, quant à elle, résiste pour s’ouvrir au-delà des cinq centimètres qui l’éloignent de son montant… Que n’ai-je un pied de biche ! C’est du bas qu’elle se coince, en dépit de mes fougueux coups d’épaule, doigts blanchis à force de soulèvements tentés par son entrebâillement. Tout cela par la faute des lattes du parquet qui gondolent, victimes d’une fuite du toit. D’où probablement l’utilité du seau, à un moment donné…

En me disant espérer que pour la sauvegarde de la France, il n’y eut pas d’autre fuite sortant de cette salle placée sous le sceau du secret-défense, c’est finalement dans sa partie basse que j’attaque l’huisserie métallique à grands coups de pieds.

Énergiques car je suis loin d’être une chiffe molle.

Le bas de porte métallique surmonte enfin les lattes de bois qui faisaient butoirs.

Les gonds jouant leur rôle à la perfection, j’ai enfin pleine vue sur l’intérieur.

La pièce est vide. Mes violentes estocades n’ont dérangé qu’un couple de pigeons amoureux, fiancés car déjà bagués, qui, par une fenêtre sans vitre, s’envolent en me roucoulant leur courroux et le mal qu’ils pensent de mon intempestive intrusion.

Descendent-ils de ceux qui autrefois transportaient les messages chiffrés ?…

Hormis les kilos de crottes d’oiseaux vendables pour engrais et la lourde porte blindée pouvant engraisser notre chiffre d’affaires, ici rien d’autre n’est commercialisable.

Dans ces conditions, à combien vais-je chiffrer aux liquidateurs des bâtiments, ce qu’il m’est possible d’acheter dans l’annexe et son Bureau du Chiffrement ?…

Pour en tirer substantiel bénéfice, dois-je user de triche ? Diminuer le montant de mes possibles acquisitions ?… Bah après tout, remarquera-t-on la sous-évaluation de mon estimation !… Qui se rendra compte que mon chiffre, ment ?

M’en voilà tout de même bien chiffonné… Je retourne au soleil du palier pour m’y asseoir… Ignorant le seau inversé prêt à me recevoir, je prends place en bordure, pieds posés sur la première des marches pour que mes cuisses servent d’écritoire.

La seconde démarche consistera à descendre afin d’oser soumettre un prix de rachat pour le lot qui m’a été concédé… Ah calcul, calcul… J’ai peur de passer pour guignol…

Un moment de cassement de tête qui coïncide avec celui du casse-croûte.

Chiffonnade de jambon cru, accompagné d’une chiche noisette de beurre, tel est l’en-cas préparé ce matin par Emma qui veille, au chiffre près, à mon taux de cholestérol.

L’évaluation s’élabore peu à peu, au rythme de la mastication.

Les chiffres me tournent la tête. Combien peut valoir une porte blindée dépourvue de serrures en état de fonctionnement ?…

Et pour prix de déplacement, dans tout ça ? J’ajoute quoi, déjà, pour l’amortissement d’une fourgonnette sur laquelle tôt ou tard, à force de lourdes charges, il conviendra de remplacer les amortisseurs ? Je me gratte la barbiche…

Emma me l’a dit des centaines de fois mais je ne m’en rappelle jamais… Je suis zéro avec les chiffres !… Par contre, étant un as du cercle vicieux, je retiens Pi 3,14 mais suis incapable d’énoncer la ribambelle de chiffres qui suivent ! De toute façon je n’ai aucun souvenir de ce à quoi peut servir cette clé de calcul…

Comme le jambon que, sans plus un gramme de beurre je mâchouille, remâchouille et surmâchouille telle charpie dans une essoreuse, je tourne en rond, je tourne en rond…

Ah tout de même, je ne suis pas si inculte ! Cinq à six dates d’événements historiques collent à ma mémoire de Français moyen… Certes, encore des nombres, des chiffres, mais ceux-là me parlent : 732 ; l’an 800 ; 1515 ; 1789 ; 14-18 ; 39-45… Et j’ajoute mai 68 car j’y étais ! J’y étais !… C’est d’ailleurs tard un soir de mai sur les barricades, à l’heure du chiffrage des dommages et d’établir le compte de nos abatis restants, que j’ai connu mon futur beau-père, Monsieur Ustensile.

Hé oui cela ne s’invente pas, un nom pareil, Monsieur Ustensile !…

Sous la pression de sa fille Emma, lasse d’être traitée en ustensile par ses petits camarades, son père obtint le droit, après démarches auprès du Conseil d’État, de modifier son nom patronymique. De le raccourcir en  » Usse « …  Monsieur Usse.

C’est donc Mademoiselle Usse qui devint plus tard ma compagne et moi son compagnon.

Aujourd’hui, lançant du quatrième étage un regard sur la Place d’Armes de cette caserne désaffectée, j’éprouve quelque fierté en contemplant les inscriptions peintes sur les flancs de ma fourgonnette.

Pensez-donc ! S’y étalent sur deux lignes et des deux côtés, toutes mes raisons sociales :  » Chiffonnier-brocanteur – Compagnon d’Emma USSE « 

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