En cet avril 2084, l’air est déjà chaud sur les vallons campagnards entourant Castlebar.

Deux Français, épouse et mari, regardent très fiers la luxuriante plantation d’orangers qui résulte de leur travail, belle ondulation verdoyante à perte de vue par delà le petit pont de la méandreuse rivière. Assis tendrement serrés épaule contre épaule sur le banc mural de leur chaumière, celle-là même qu’ils achetèrent en arrivant cinquante-cinq ans plus tôt en Irlande, ils s’abandonnent ainsi en attendant pour le sacro-saint repas dominical, Lilas et Olivier, enfants devenus trop vite adultes.

Sous la glycine aux tigelles baladeuses, le couple se remémore en souriant le parcours de sa vie, conscient que, depuis le début, celle-ci peut se comparer à une merveilleuse balade de gens heureux. Rencontre pourtant très mal engagée sur un parcours, tout justement, là-bas en France dans leurs Landes natales.

Jeunes gens de dix-neuf ans, elle de Dax, lui de Mont-de-Marsan, ils ne se connaissaient alors pas. Seulement rapprochés là parce que, au préalable, la main du destin les fit s’inscrire pour participer à une balade ouverte à tous. Compétition sous forme d’épreuve de marche sur échasses landaises, organisée à travers les rues d’un patelin.

Record d’affluence, tant du public que des compétiteurs, ce dimanche-là. Dont eux, Clémentine et Clément. Et oui, des faisceaux de coïncidences comme cela n’existent que dans les romans… Et pourtant !…

Par le hasard des numérotations de dossards, ils se découvrirent côte à côte, dressés en équilibre sur leurs échasses au moment du départ. Là, convenons que le destin doit avoir sa logique car entre-eux, survint le gros pépin ! Au coup de sifflet du démarrage, qui, de Clémentine ou de Clément, orienta mal le prolongement de sa jambe droite ou bien de sa gauche ? Patatras ! Regrettable croche-échasse qui, en causant leur chute, les oblitéra d’emblée d’un notable retard derrière les autres concurrents.

Reportant avec autant de rage que de mauvaise foi la faute sur l’autre, tous deux s’invectivèrent furieusement jusqu’aux trois quarts du parcours de cette fameuse « balade sur échasses ». Des enguirlandes colériques, qui, parce que exprimées avec vive animosité sur tous les tons sans discontinuer, attirèrent caméras de télés, photographes et reporters venus couvrir l’événement. De tous côtés, on n’entendait que la ire phénoménale de ces deux-là, loin derrière le peloton des échassiers déjà en vue de la ligne d’arrivée.

D’ailleurs, le plus accrocheur des titres de journaux exposés à la vente le lendemain dans tout le sud-ouest, fut le suivant :

              « course-balade sur échasses landaises… ou ballade-ire landaise ? »

Arrivés bons derniers mais redevenus calmes et sereins au terme de l’épreuve ( finalement, la clémence ne leur était-elle pas vertu commune ! ) Clémentine et Clément désaltérèrent leurs aigreurs passées avec quelques fraîches orangeades, trinquèrent rasades après rasades, assis autour d’une table-guéridon sur la terrasse d’un bistro, échasses dénouées, entremêlées par terre.

Aux premières ténèbres, ils atteignirent la pleine concorde après avoir définitivement gommé leur bouillante discorde. Aidés en cela par une sirupeuse mélodie diffusée du faîte des arbres qui à leur tour s’enguirlandèrent, de baladeuses électriques multicolores…

Bah ils la trouvèrent un peu désuète, la chansonnette d’une autre génération que passait en boucle le bistrotier ! Cependant, elle leur plut bien. Des paroles qu’ils ignoraient, une histoire d’oranger que jamais, ô grand jamais, l’on ne verra fleurir sur le sol irlandais.

Une « ballade » avec deux « L », expliqua Clémentine à Clément, moins porté sur les subtilités orthographiques et la juste signification des mots.

Même, elle lui donna le truc infaillible pour différencier ballade avec deux « L », de balade avec un seul :

« Plutôt qu’à la balade en marchant avec baladeur aux oreilles, la paire d’ailes est plus utile à la ballade, œuvre poétique ou musicale qui, elle, peut nous faire décoller ! »

Et à mesure de la soirée, les sentiments qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre décollèrent. À coup sûr, Cupidon avec ses deux ailes survola la terrasse du Bistro de l’Esplanade.

Quelques mois plus tard Clémentine et Clément se fiancèrent en pays landais, puis s’épousèrent l’année 2024. Noce à l’issue de laquelle ils dansèrent amoureusement enlacés, au rythme douceâtre de la ballade symbole de leurs premières embrassades.

Réchauffement climatique opérant, la température devint éprouvante à supporter dans le sud-ouest de la France. Les incendies d’été firent rage… Adonc, bien des viticulteurs et arboriculteurs perçurent des subventions afin de procéder à l’arrachage des vignes, au dessouchage des vergers. Du nord de l’Espagne, toutes cultures montèrent d’un cran. Vignes et arbres fruitiers trouvèrent refuge en Bretagne, Normandie et Flandres, remplacés d’amandiers qui dès lors couvrirent Pays basque et bordelais, via les Landes.

Clémentine et Clément, eux-mêmes jeunes producteurs d’oranges, se lamentèrent de la rareté des pluies, de la cruelle sécheresse qui craquelait leurs terres.

Bientôt, la seule germination possible fut celle qui leur traversa l’esprit : une IDÉE.

L’idée de tout envoyer balader, vendre leurs biens et dire adieu à la région, voisins, familles, amis, afin d’aller s’installer en Irlande, y trouver exil avec quelques centaines de plants d’oranger. Ne serait-ce que pour faire mentir les paroles de leur chanson fétiche, « la ballade irlandaise » chantée par Bourvil :

« Un oranger sur le sol irlandais, jamais on ne le verra. Un jour de neige embaumé de lilas, jamais on ne le verra… Qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’est-ce que ça peut faire puisque tu dors près de moi, près de la rivière où notre chaumière bat comme un cœur plein de joie.

Un olivier sur le sol irlandais, on ne le verra jamais, pas plus que quelqu’un d’autre que toi, au creux de mes bras… »

Maintenant, Lilas et son frère Olivier, jeunes gens que conçurent également en pays irlandais les exilés climatiques français, reviennent hilares de leur balade à travers les vallons d’orangers parentaux. 

Les observant se rapprocher tous deux vêtus d’un kilt traditionnel en cotonnade légère, Clémentine et Clément, toujours sur leur banc, arborent un sourire d’une oreille à l’autre ( la banane ! ), confortés dans le bonheur de constater que leurs enfants s’entendent aussi bien.

Sur le pont reliant les deux côtés de la rivière, Lilas et Olivier s’écrient l’air goguenard en avançant vers la chaumière familiale :

« C’est bien gentil-gentil toute cette monoculture mais pour combien de temps encore avant le péril, vu l’allure à laquelle la planète se réchauffe ?… Hein ?…

De plus, ne serait-il pas raisonnable de planter dès à présent des grenadiers, une bananeraie, produire des fruits de la passion et du kiwi ?… Vous devriez changer de disque, Maman, Papa !…

En fin de balade, nous nous disions que parmi les ménestrels du siècle passé, votre Messire de Bourvil n’a-t-il pas chanté une autre ballade :  » Salade de fruits, jolie, jolie, jolie… » !… » 

notes :

« La ballade irlandaise » paroles écrites en 1957 par Eddy MARNAY sur une

musique composée par Emil STERN.

« Salade de fruits » paroles de Noël ROUX (également parolier de « La tendresse »)

sur une musique de Armand CANFORA

Si André RAIMBOURG, dit BOURVIL, diminutif du nom de sa commune d’enfance en Normandie « BOURVILLE »,  fut le créateur de cette chanson en 1959, Annie CORDY, Luis MARIANO, DALIDA, Henri SALVADOR, et nombre d’autres chanteuses et chanteurs la reprirent.

Franck POURCEL enregistra une version uniquement musicale avec son orchestre de cordes.

En 2020, Roberto ALAGNA nous en livra la toute dernière version, à ce jour.

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