Le shooting a lieu dans son studio.

Divan, projecteurs, écrans, réflecteurs, caméra calibre 85 millimètres, geste du doigt qui presse la gâchette, jets d’éclairs qui hypnotisent la proie, contorsions du corps du photographe qui tourne autour d’elle, dessus-dessous, debout-à genoux, de profil de face ou par derrière :

– Regarde l’objectif / Ne le regarde pas / Lâche toi / C’est ça  / Tes mouvements, plus souples/ et maintenant, tu te déportes lentement vers la droite/ vers la droite / t’es dyslexique ou quoi/ voilà/ c’est pas difficile/ respire/ détends-toi/ tes cheveux/ tu les étales/ ne bouge plus.

Il est sur elle, il souffle comme un buffle.

– Donne-moi cette fesse/ oui / et creuse un peu tes reins pour voir/ parfait.

Nue sur le divan, avec juste le voile en soie d’une nuisette mauve qui ondule au gré de ses mouvements, la femme ne voit de lui que son appareil qui la flasche. Au début, ce n’est qu’un petit grain de pluie qui l’éblouit dans le soleil, puis le grain devient noir, la tempête éclate, des trombes subites s’abattent et la mitraillent, grelons, bruits de grenaille, stalagmites et stalagtites d’ombres et de lumière se déchainent,

bientôt elle n’est plus qu’une baleine venue s’échouer sur la grève,

elle ne se défend plus, elle s’absente,

sa semence la pénètre avant même qu’il ne la possède à la fin de la séance.

Lorsque plus tard il montre à la femme le résultat, avec le grain des photos argentiques volontairement accentué au tirage, ce n’est pas elle qui regarde les images mais les photographies qui la fixent et prennent sa place.

Le femme est la mannequin – du néerlandais mannekijn “petit homme” – (1), la poupée vivante et anorexique, le porte-manteau de la création du couturier et du photographe,  le sosie idéalisé de la future cliente.

La prise de vue est réussie.

Dans tous les sens, il lui aura volé son corps.

(1) Au Moyen Âge, quand la Flandre était le centre de la couture, il était interdit aux femmes de paraître en public. La fonction de montrer les nouvelles créations incombe donc aux pages, aux mannequins, ces “petits hommes”. Le « mannequin-poupée de mode » est créé au 16e siècle, poupée miniature qui porte vêtements et costumes. En 1750 apparaissent les premières silhouettes en osier, de bois ou de cire, sur lesquelles le couturier fabrique ses pièces. C’est en 1858, que le couturier Charles Frédéric Worth invente le mannequin vivant : il présente sur sa femme des modèles en mouvement à ses clientes. Appelées “sosies”, réduites à de simples portemanteaux, ces poupées vivantes sont le double des clientes et sont tenues de s’effacer au maximum derrière le vêtement.