Il a l’air tout simple, le mot chiffre, malgré son double F. Et les chiffres, de nos jours, nous chiffonnent : il y en a partout, et ce sont toujours des zéros. Ils ont le sens du mot vaurien, en fait, « vaut-rien » : ce sont des zéros, et même des triples zéros. Mais, en disant cela, ou en l’entendant, nous retrouvons l’étymologie du mot « zéro », la même que celle du mot « chiffre » : le vide, le creux, où se cache la racine sanskrite sûnya, essentielle en philosophie. Chiffre fut transmis par l’arabe sifr, sefer en hébreu. (Notons que la parenté du mot sefer avec les termes sépharadesephardim, c’est-à-dire l’Espagne et les judéo-espagnols, a fait couler beaucoup d’encre.) Mais en mathématique, c’est donc un non-chiffre. Chiffre, d’abord, égale zéro. D’ailleurs, bien des peuples s’en sont longtemps passés, à commencer par les Romains et les Chinois. Mais d’autres, non, surtout les peuples très intéressés par l’astronomie, et même préoccupés, obnubilés par cette branche du savoir. Dans notre civilisation, ce sont d’abord les Babyloniens qui l’inventent, les Chaldéens de la Bible, comme la carte des étoiles, le zodiaque, repris par les Egyptiens, les Grecs, etc. Et, à l’autre bout du monde, de façon indépendante et à une autre époque, ce sont les Indiens d’Amérique qui le réinventeront, surtout les Mayas chez qui les calculs et spéculations astronomiques sont devenus des obsessions « existentielles », au sens métaphysique. Nous voilà très loin de Wall Street et des valeurs cotées en bourse. Très loin de l’épidémie de chiffres et de zéros, de tous les milliards dont on nous bombarde à longueur d’antennes de radio ou de télévision quotidiennes…

  En français, le mot rend bien compte de cette ambivalence, ou de ce double niveau de langage, puisque, au XVe siècle, il signifie d’abord une « écriture secrète ». Nous sommes transportés dans la macro-sphère de la géopolitique ou de la théologie et de l’ésotérisme (avec la numérologie), fort loin des triples zéros terre à terre. Pensons au triple 6, dans la Bible, au chiffre 3 dans La Divine Comédie, etc. Attention donc, le train du chiffre peut en cacher un autre, qui n’est pas le train-train.

  Si le mot chiffre est en fait un non-chiffre, comme le zéro, un peu comme le noir est l’absence de couleur, au figuré il devient un code secret, le signe d’un langage différent des mathématiques. Et, dans l’état-major des grandes armées comme dans certains bureaux de ministères, certaines antennes de police, ou encore certaines officines, les spécialistes du chiffre ont toujours du pain sur la planche, plus encore depuis les deux guerres mondiales et la globalisation de la politique internationale. Là, il n’est plus question de simple arithmétique. Plus de triple zéro, mais des agents 007. Au carrefour de la politique, de l’art militaire, de l’espionnage ou du contre-espionnage. Sans oublier le spectacle ! Et, tout à coup, ceux qui n’aiment guère les chiffres, qui préfèrent les lettres, se mettent à tendre l’oreille. Oui.

  • A titre d’exemple, c’est autour de la Première Guerre mondiale que les services du Chiffre passent au ministère de la Guerre, à l’initiative du futur maréchal Joffre (jusque-là, ils étaient réservés aux diplomates). Il s’agit donc de dé-chiffrer les messages de l’ennemi. Et c’est Georges Painvin, paléontologue, qui va s’illustrer dans la cryptographie pour ce que l’on nommera le « Cabinet noir » du 2e Bureau. En utilisant notamment la station radio de la tour Eiffel. Ce sont les avancées dans ce domaine qui ont permis à la France de déjouer les plans de l’Allemagne, du Kaiser, et de l’emporter finalement.
  • Auparavant, on utilisait le Grand Chiffre de Louis XIV, décrypté au XIXe siècle comme tous les systèmes où les chiffres renvoient à des lettres. L’innovation du XXe siècle sera celle du chiffrement à clés de substitution changées périodiquement. Où l’on pourra même utiliser la poésie, le nombre d’or et la musique, comme dans les mots de passe de la Seconde Guerre, où l’on cite du Verlaine « Les sanglots longs des violons de l’automne… », ou dans un message radio popularisé par le cinéma, où l’on entend les premières notes de la plus célèbre symphonie de Beethoven. Mais on peut aussi, plus simplement, relier les fautes d’orthographe dans un message d’apparence anodine, comme le fait Arsène Lupin…
  • Ainsi le Chiffre nous réconcilie-t-il parfois avec les Lettres. Dans le monde anglo-saxon, le cas de John Dickson Carr (mort en 1977) sera exemplaire à cet égard. Passionné dès son enfance par le roman policier, surtout français et anglo-américain, il écrit de nombreux romans, y compris une suite aux exploits de Sherlock Holmes avec le fils cadet de Conan Doyle, Adrian. Mais, pendant la Seconde Guerre, il est également associé à la direction de la BBC et met sa passion du Chiffre au service des Alliés.
  • Nous sommes donc partis du chiffre au sens mathématique, d’aspect rebutant pour certains d’entre nous. Et nous arrivons à des spéculations sur les nombres qui, peu à peu, nous rapprochent de la poésie et de la philosophie universelles, voire des recherches littéraires de Queneau et de ses complices de l’OULIPO, la « littérature potentielle ». Et le monde redevient habitable… (Merci pour la suggestion précieuse de ce thème à notre Buffet littéraire.)

Laisser un commentaire