« Joyeux anniversaire ! » s’exclama un de mes invités en me tendant un minuscule paquet enrobé de couleurs criardes.
C’était trop souple pour contenir un livre, trop léger pour des chocolats. Ni la forme ni le poids d’une bouteille. Un foulard ? Une paire de gants ? De chaussettes ? Des marque-pages ? De la pâte à modeler ? J ’ai entendu « Eh ben, ouvre ! ». Encore coi, je coupai court à ma longue liste de « quoi ».
Je me mis à déchirer le papier d’emballage. Mon ardeur débordante de curiosité fut vite matée par ce que je matai : un pauvre bout de tissu rose bonbon plié en quatre.
La dissimulation des sentiments est un art théâtral. Mon généreux donateur dut jauger sur mon visage l’étendue de mon désarroi.
Il fallait que je dise quelque chose. Reporter au futur le remerciement d’un présent, c’est dépassé. Alors, je me fendis d’un « Fallait pas ! » conventionnel, conjugué à un rire artificiel. L’expression « se fendre la gueule » prenait tout son sens …
Qu’avais-je bien pu faire à cet ami pour mériter un tel sort ? Avais-je été désagréable ? Autun ? Impoli ? Moqueur ? Mal élevé ? Vulgaire ? Lâche ? Tricheur ? Violent ?
« C’est un chiffon magique » déclara-t-il, présomptueux, figeant net la liste de mes « Pourquoi ».
Son regard insatiable révélait un besoin d’une nouvelle réaction de ma part. Or, j’avais déjà épuisé mon capital enthousiasme. Faussement ravi, je finis par dire : « Fallait y penser ».
« Tu verras, ça nettoie tout », poursuivit-il. Comme je restai silencieux, il se sentit obligé d’ajouter : « Vraiment tout ! ». J’interprétai ce renforcement verbal comme une nouvelle invitation à répliquer.
Je ne pus qu’ânoner « Forcément, puisque qu’il est magique ! », démontrant ainsi que mon sens de la répartie pouvait résister aux pires assauts de la stupidité humaine.
Mais le pire n’est jamais certain et le coup de grâce arriva : « Si la couleur ne te convient pas, on peut toujours changer ». Cette fois, je ne répondis pas. Je me contentai d’entraîner amicalement le roi du chiffon magique afin de le présenter à un groupe d’invités.
Je passai le reste de la soirée à rire, danser et boire. Le lendemain, je me réveillai avec une insupportable migraine et le visage dégoulinant. En entrant tout titubant dans mon salon, j’avais un besoin tenace de m’éponger. Sans réfléchir, je me saisis du fameux carré rose bonbon. Je l’appliquai des deux mains sur mon front et m’assis dans un fauteuil. Je demeurai ainsi un long moment, dans une posture digne d’un recueillement spirituel.
Mais je n’avais rien à recueillir, encore moins la fibre spirituelle. Alors je me redressai en ôtant le chiffon magique de mon front. Quelle surprise ! Mon mal de tête s’entêtait de moins en moins pour s’éteindre définitivement.
Le lendemain, ma vieille douleur du genou fit son retour. Mes yeux tombant sur le carré rose, j’hésitai. « Et si ? », « Sérieusement ? », « Tout de même … », « Vraiment ? », « Pourquoi pas ! ». Je balayai la liste de mes états d’âme comme d’un coup de torchon et me saisis du tissu. Je l’appliquai doucement sur mon articulation. Loin de prendre mon geste tactile par-dessus la jambe, je me surpris à croire aux miracles textiles. Plus tard, j’entrepris quelques mouvements de genou-flexion. Ma douleur avait disparu. Il me vint l’envie de courir, sauter, faire la fête. À défaut de danser je me mis à chanter : « le genou, le genou, et la tête, et la tête, alouette … ».
Peu de temps après, je croisai mon médecin dans la rue. Je m’empressai de lui présenter mon nouveau compagnon. Un peu froissé, le praticien rétorqua, tel un chiffonnier anti-miracle, que tout cela n’était qu’un tissu de bêtise. Ce que je considérais comme phénomène portait un nom : l’effet placebo. « Votre chiffon, dit-il d’un air dédaigneux, ne nettoie en rien vos douleurs. En réalité, vous ordonnez à votre cerveau d’ignorer vos maux, par la grâce de ce vulgaire textile auquel vous attribuez toutes les vertus imaginaires ». De honte, je me sentais tout rouge d’avoir agité mon chiffon rose. Je mis un terme à la discussion, avant que le torchon ne brule entre nous. Mon estime pour mon médecin se perdait. À tel point qu’en le quittant, j’entamai la célèbre ritournelle : « Un chiffon, fon-fon-fon les petites marionnettes ! ».
De fil en aiguille, prêt à en découdre avec mes inflammations les plus pointues, le chiffon rose bonbon reprisait mes bobos. Fort de ce fait incontestable, je téléphonai à celui qui me l’avait offert. Si on m’avait dit qu’un jour que je parlerais chiffon avec un ami …
« Je te l’avais dit, lança-t-il, animé de son enthousiasme habituel, ça nettoie tout. Les saletés, les poussières, les graisses ». Je me risquai à évoquer les aspects thérapeutiques du chiffon : « Il a d’autres vertus, non ? ». Il acquiesça, énumérant toute une liste de substances qui ne résistaient point au chiffon providentiel. Je me fis plus précis : « Les douleurs aussi ? ».
- Les produits qui trompent sans dommages ? demanda-t-il.
- Je ne comprends pas.
- Un doux leurre, c’est une trace qui te fait croire à une petite saleté.
- Non. Je parlais des bobos du corps.
- Je n’ai pas posé la question.
- À qui ?
- Au fabriquant, une société implantée dans les Flandres.
Soudain, l’évidence m’apparut. Le cosmos venait de m’adresser un message de gratitude. Le chiffon magique venu des Flandres était l’incarnation d’un flamand rose. Celui que j’avais trouvé blessé il y a quelques années au détour d’une randonnée en Camargue. Je l’avais transporté tant bien que mal chez un vétérinaire. Je lui avais rendu visite chaque jour de sa convalescence. Une fois guéri, je l’avais ramené auprès des siens. Je me souviendrai toujours de ce moment, le voyant prendre son envol la larme à l’œil. Pleurer est un acte gratuit. Quelle belle devise !
Hier, je me suis rendu chez mon psy pour une visite de routine. L’ange gardien dans ma poche, j’étais détendu comme jamais. « Je vous sens très serein » me dit le praticien en me raccompagnant après la séance. Je lui répondis qu’en réalité, j’étais tout chiffonné. Mais il n’avait plus de temps à me consacrer, le patient suivant patientait. Il proposa que je revienne le voir. J’insistai tout de même pour lui confier ce qu’il y avait derrière mes mots. Sans appel, il m’interrompit : « Je vous le redis, si vous êtes tout chiffonné, vous n’avez qu’à repasser ! ».