Que l’on écrive ce mot avec une aile ou deux ailes, les deux mots vont bien de concert, ils conversent en musique et je les trouve souvent indissociables, tant la promenade s’accorde au genre poétique emprunté au provençal ballar, danser (voir « baller » et « bal », ainsi que les équivalents en langues romanes). Valéry, justement, autre Méridional, comparait un jour la prose à la marche et la poésie à la danse : soit, la ballade en prose, justement, réconcilie les deux expressions. Je songe notamment aux Ballades de Max Jacob, qui s’ouvrent sur Paris dans les hivers d’antan : « Paris était de velours blanc, ses fenêtres en pierre de lune »…

  (Retenons, d’un point de vue plus prosaïque, un petit moyen mnémotechnique : la balade (marche) n’a besoin que d’une aile,

mais la ballade (le poème) chante ou danse avec les deux.)

  Dans le domaine français, en dehors de quelques exceptions de taille comme les innombrables Ballades françaises de Paul Fort, le genre a été illustré par un tel maître, au Moyen Âge, qu’il a cédé la place, en général, à d’autres pratiques dès la Renaissance. Mais ce n’est pas le cas ailleurs. La tradition reste vive, et véritablement populaire, dans le domaine anglo-saxon, avec les variantes galloises ou écossaises (pensons à Robert Burns), irlandaises, et avec leur descendance américaine, voire australienne, etc. La ballade reste un genre poétique naturel pour les Anglo-Américains. Y compris pour développer des thèmes politiques sur le mode de la complainte médiévale (qui rappelle encore le planh occitan). Pensons, dans l’Angleterre victorienne, à la fameuse Ballade de la geôle de Reading, un des poèmes les plus émouvants d’Oscar Wilde, avec le jeu de mots sur le verbe to read. En tout cas, la ballade est tellement ancrée dans la tradition des Iles Britanniques, que le titre choisi par Wordsworth et Coleridge pour leur ouvrage à deux mains, le recueil fondateur du romantisme anglais sera les Ballades lyriques.

  En fait, l’extraordinaire succès de la ballade anglo-saxonne rappelle la vogue séculaire d’un genre hispanique issu de la chanson de geste, et qui est le romance, el romance, poème sur le mode héroïque ou historique, à l’origine, donc très éloigné de la romance, au sens français (pensons à la Romance de Paris chez Francis Carco), qui se prête plus volontiers à une tournure sentimentale. En espagnol, les collections de romances, depuis le Moyen Âge, s’appellent Romanceros, et leurs contenus, également populaires, sont très divers. Dans la poésie moderne, le Romancero le plus célèbre – et qui a inspiré bien des chanteurs – est celui de García Lorca : le Romancero gitan. Mais des philologues, comme Ramón Menéndez Pidal, ont également proposé de nouveaux choix parmi les romances les plus anciens, recueillis ou glanés non seulement dans la Péninsule, mais en Afrique du Nord, dans toute l’Amérique latine (en incluant les anciens territoires mexicains du sud des Etats-Unis) et jusqu’aux Philippines.

  Je voudrais terminer par un exemple emprunté à ma génération (donc pour les millésimes autour de 1950), exemple d’un ancrage historique et géographique passionnant. Au milieu des années 1960, un grand nombre de jeunes étaient passionnés par les premiers disques (45 tours et 33 tours) de Bob Dylan, accompagné à la guitare sèche et à l’harmonica, et dont la voix, entendue en boucle, au grand dam de ma mère et de tant d’autres, écorchait la phonétique anglaise jusqu’à en faire une insondable bouillie, que nous adorions comme il se doit. Comme les Britanniques et les hispaniques dont je viens de dire quelques mots, Dylan tantôt renouait avec une longue tradition de ballades transplantées en Amérique du Nord, tantôt composait (et il a continué dans cette voie) des ballades de son cru, en partant de faits puisés dans l’actualité sociale (le folk-song débouchant sur le protest-song) : je pense à la « Ballade de Hollis Brown » ou à « La mort solitaire de Hattie Carroll » (voir les adaptations par Hugues Aufray). Ou encore à cette longue complainte amoureuse dont il a fait un slow de plus de dix minutes (toute une face de 33 tours vinyle dans Blonde on Blonde, 1966) dont nous raffolions : Sad-Eyed Lady of the Lowlands). Parmi les classiques du genre revisités par ses soins, il a également interprété un grand succès de la chanson au XXe siècle, « House of the Risin’ Sun », adapté en français par qui vous savez : « Les portes du pénitencier »… Et dans ce cas précis, Dylan s’est efforcé de retrouver les accents, la diction, les modulations de la voix et les rythmes contrastés qu’il avait entendus dans diverses régions, dont la Louisiane. Je vous remercie de m’avoir accompagné dans cette petite balade au pays des ballades.

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