Bien sçay, se j’eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes meurs dedié,
J’eusse maison et couche molle.
Mais quoy ! je fuyoië l’escolle
Comme fait le mauvaiz enffant
En escripvant cette parolle
A peu que le cueur ne me fent ! »
Il m’a semblé le reconnaître lorsque je l’ai dépassé dans la rue de l’Herberie. Pour m’en assurer, j’avais marqué une légère halte sur le seuil d’une boutique. Mais il avait baissé la tête en passant à ma hauteur. Reste que tout dans sa démarche me confirmait que c’était lui. Après le cambriolage à Noël du collège de Navarre, j’avais appris qu’il était parti en pays de Loire, même si beaucoup disaient l’avoir vu encore quelques temps dans le quartier.
Je me suis dirigé vers la rue de la Juiverie, bien décidé à demander discrètement à ceux qui hantaient la taverne de la Pomme de Pin ce qu’ils en savaient. Tant de bruits ont couru à propos de François. Certains prétendaient que le roi était devenu son protecteur. D’autres soutenaient qu’il avait fini au gibet de Montfaucon. Manifestement les langues peinaient à se délier. Qui croire ? Et d’ailleurs quelle importance ? Je n’insistai pas. Le temps avait passé. Personne ne souhaitait alors évoquer ce qui fut pour nous, une période tellement aventureuse. Pour moi outre l’exaltation des grandes grèves à l’université, où tenter d’échapper à la maréchaussée dans le dédale des rues sombres et boueuses était un jeu quotidien, je gardais précieusement en mémoire ce qui me reliait à François.
Bien sûr, il était l’étudiant brillant que je n’ai jamais été mais à mes yeux, il était surtout le beau jeune homme à la verve gouailleuse capable de me lire au bout d’une nuit sans sommeil, une ballade que les princes n’auraient pas manqué de présenter à la cour, tant le rythme, la mélodie et les images vous allaient droit au cœur. Je me souviens de notre première rencontre. Il était assis dans le fond de la taverne et il écrivait à la lueur d’une maigre chandelle. Je m’étais approché. Il avait levé les yeux et m’avait fait signe de m’asseoir en face de lui. D’une voix quasi chuchotée mais bien articulée, il avait commencé à me lire le poème qu’il venait d’achever. Je ne me souviens plus ni du titre, ni du sujet. J’ai su juste que je venais de rencontrer un poète.
Nous avons partagé des nuits sans sommeil dans la chambre qu’il occupait encore chez son tuteur, près de l’église Saint Benoit-le-Bétourné. Nous avons piétonné des heures jusqu’à l’aube sur les quais de la Seine en évitant les malencontres et la maréchaussée. Nous allions dans le petit jour manger une soupe aux pois pour nous réchaudir, dans une ruelle, tout près de Notre Dame aux belles tours. La ville s’éveillait. On entendait les cris des coltineurs qui déchargeaient les bateaux. Je regardais François. Il mangeait en silence, mais je devinais en lui le bruit des mots qui l’assaillaient.
Parfois, il s’arrêtait de manger et un sourire éclairait son visage ordinairement très fermé. Le sourire de François auquel ni gueuse, ni donzelle et même, on le savait, ni damoiselle ne pouvait résister. Écoute, me disait-il, et il chantonnait alors un vers bien tourné dont il mesurait le rythme en tapotant le rebord de la table. Je ne sais pourquoi j’ai gardé en mémoire un vers qui débute une ballade que je n’ai jamais lue en entier : Dictes- moi où, n’en quel pays est Flora la belle Romaine/ Archipiada, né Thaïs qui fut sa cousine germaine. J’avoue n’avoir jamais su de qui il s’agissait, mais les noms vibraient dans sa voix, dansaient sous ses doigts.
Je rattrape ces quelques souvenirs de notre jeunesse folle parce que les surprises de la réincarnation m’ont amené à en parler avec Georges. Lui, je ne sais plus vraiment en quel lieu, en quel temps, nous nous sommes croisés car la mémoire s’érode quelque peu à force des traversées temporelles quantiques. Lui, je l’ai rencontré dans un café. Je ne vous dirais pas où précisément sinon qu’il était assis sur une terrasse et qu’on entendait le clapotis de l’eau contre la coque des bateaux. Le ciel était d’un bleu céruléen. Rien à voir avec la Seine chargée d’immondices et ses rives boueuses sous un ciel gris-Paris, que nous longions avec François, il y a quelques siècles.
Georges écrit des poèmes mais surtout il joue de la guitare et il chante d’une belle voix grave, un peu rocailleuse. C’est lui qui m’a fait découvrir la ville à vélo. Nous allions souvent à la Pointe Courte. Il aimait aller pêcher à l’étang de Thau et moi je l’observais lorsqu’il parlait aux pêcheurs accoudés au bar. Contrairement à François, dont le front était constamment marqué d’un pli soucieux, il avait un visage éclairé d’un regard pétillant. Par instants, ma vieille mémoire superposait la voix de François dans un vieux français qu’on aurait du mal à prononcer aujourd’hui et la langue chantante de Georges. Confidences pour confidences, j’ai appris par la suite qu’il avait lui aussi eu à faire avec la maréchaussée, dans une de ses chansons, il les appelle les « pandores ». Avec quelques complices, ils faisaient de menus larcins qu’ils revendaient dans une bijouterie de la rue Mario Roustan et il s’est retrouvé devant le juge.
Cela ne l’a pas empêché de devenir le poète chanteur que toute une génération qu’on appelle actuellement les boomers, a admiré, fredonné. Nombreux sont ceux qui possèdent encore un objet ancien : le disque vinyle, où l’on peut écouter les chansons de Georges. C’est lui qui m’a fait connaître un grand poète, enterré au cimetière marin sur la colline, face à la mer, un certain Paul Valéry qu’il appelait son « bon maître ». J’ai retenu une strophe que je me récite parfois en l’offrant en pensée à François.
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !
Mais plus encore, c’est lui qui m’a donné à lire les poèmes du Testament de François que je n’avais pas eu le temps de connaître avant de mourir dans des circonstances dont je vous épargnerai les détails. J’ai su alors que mon intuition était la bonne. François est un immense poète. Savez-vous que le poème dont je n’avais retenu que les premiers vers et qu’on appelle la Ballade des dames du Temps Jadis a été mis en musique par George ? Je possède ce qui s’appelle en français un smartphone.
Les jours où Paris grisaille, où Sète vibre dans la brume caniculaire, je m’assois en terrasse. Je me mets en Bluethouh avec mes écouteurs Galaxy Buds de Samsung pour ne pas déranger ceux qui regardent BFM. Je scrolle un peu pour trouver sur Youtube music le postcast des chansons de Georges. J’entends le texte de François et la chanson de Georges. Un de mes plus grands grands bonheurs qui m’est offert par la réincarnation.