Lors d’une promenade dans les rues de Paris, la chaussure d’André Breton écrase un objet perdu, un Objet Non Identifié – un ONI – qu’il fourre dans son sac à malices.

Rentré chez lui, il vide son sac avec précaution, et récupère sa trouvaille. C’est un éventail.  Il l’examine, essaie de le déplier mais sa chaussure l’a méchamment plié en accordéon. A défaut de pouvoir déplier L’OBJET, et selon une pratique qui a déjà fait ses preuves, il s’apprête à déplier LE MOT, à l’ouvrir, à y associer des images, bref à « rêver l’éventail », oui, mais pas tout seul…

Ce soir Breton réunit ses amis autour de son nouvel ONI (il devrait dire ÔGI, qui est le nom japonais de l’éventail, mais il ne sait pas encore). Selon l’habitude, il présente le jeu, rappelle les règles, place l’objet sur la table, et propose que, collectivement et librement, on le définisse : Qu’est-ce qu’un éventail ? 

Une première réponse ! « Un accessoire avec lequel on s’évente ». Bing ! Raté ! Voici le type de réponse réaliste qui met immédiatement Breton en colère. Breton déteste qu’on ne le comprenne pas et qu’on ne le suive pas. Pour lui les mots sont un tremplin à l’esprit « Bla-bla-bla, bla-bla-bla, du vent, du vent la définition ! Foutaise ! Faiseurs de vent ceux qui relaient le dictionnaire ! Plutôt qu’éventer, inventez, imaginez ! Abandonnez l’éventail domestique avec lequel on se fait son petit vent frais rien que pour soi, alors que Mistral, Sirocco, Surréalisme et autres bourrasques et tornades s’engouffrent et emportent tout sur leur passage. Des vents généreux ceux-là ! Il y en a pour toutes les têtes qu’ils font tourner et qu’ils rendent un peu folles ».

Pour calmer le jeu, Benjamin Perret joue le bon élève et enchaîne aussitôt. « Je propose une distinction plutôt qu’une définition, et j’affirme haut et fort qu’un éventail n’est pas un épouvantail. Un « pou » les sépare, et si on oublie le « pou » c’est épouvantable ! Il faut parfois se gratter la tête pour tenter une définition juste, et pas juste une définition. J’apporte également un témoignage : dans un champ, on a planté un épouvantail accessoirisé d’un éventail. Un épouvantail-éventail qui se fait du vent alors qu’il est exposé aux quatre vents, et qui porte un casque à la Don Quichotte avec un ventail pour que l’air passe…, quelle folie, mais quelle folie ! J’adore ! »

Breton souligne l’intérêt de cet assemblage saugrenu, léger et plaisant, tandis que Max Ernst, s’efforce de plisser consciencieusement une feuille qu’il vient d’arracher à son carnet de croquis. Simple démonstration à l’appui, il suggère qu’on compare et rapproche l’éventail du livre. « Tous deux sont faits de papier, s’ouvrent et se ferment à volonté. On peut y déposer des mots secrets, écrire des poèmes galants, esquisser des formes coquines : une longue tradition espagnole et nippone que je me plais à évoquer ici ! »  Max est déjà passé à l’action et griffonne avec plaisir dans les plis. André Breton espérait mieux de Max qu’il trouve peu inventif ce soir. Il s’impatiente « On n’avance pas ! »

Paul Eluard se lève et déclare « Je préfèrerais jouer à … à qui est-ce ? plutôt qu’à qu’est-ce ? … Je vous lis quelques mots : Avec élégance la geisha tire un éventail de la manche de son kimono, et, d’un mouvement harmonieux du poignet, fait claquer l’ouverture de ce clic si caractéristique. Son ÔGI (et non pas son ONI mon cher André) se déplie comme une fleur prolongeant sa main, ou comme un papillon prêt à butiner son visage poudré. Tantôt elle pose son éventail sur son décolleté, tantôt le place sous ses yeux pour en souligner l’expression changeante. Rompue à l’art de susciter les émois amoureux, etc… ». Je suis sous le charme mes amis et, dans la foulée, je vous improvise un haïku 

Une aile de papillon

Les froissements de soie

Un amour s’en va

Breton pense qu’Eluard en fait trop, qu’il vire vite au lyrisme, et ça l’énerve.

Dans un coin, un membre du groupe est à deux doigts de sombrer dans le sommeil. « Et qu’en dit Dali ? » interroge Breton. Dali lisse sa longue moustache de la main gauche et, de la droite, s’évente avec un bel éventail noir qu’il ne quitte plus depuis des mois. Une sorte de tessen, métallique et redoutable, que portaient les samouraïs et que lui, le catalan, arbore avec ostentation. Tout en s’éventant Dali articule quelques mots. « Souvent Dali s’évente… Souvent Dali se vante…, et quand il se vante, les ventes s’envolent… Bingo ! ». Il referme son éventail en le claquant sur l’accoudoir de son fauteuil.

Breton est exaspéré et ça se voit. « Mon cher Salvador…, nous tentons de définir mon ONI, ou mon ÔGI (car je viens d’apprendre qu’on le nomme ainsi…). Nous cherchons à ouvrir un large éventail de définitions. Je te pose donc la question que tous ici se posent : joues-tu avec nous, ou te joues-tu de nous ? ».

Dali re-claque son éventail, mais ce ne sera pas le clap de fin car la parole passe enfin à Eve, de passage à Paris ce soir. Eve, assise en tailleur, vient d’ailleurs. Eve rêve de paradis. En attendant, elle taille des crayons avec un canif. Du grand ART. Des crayons, Eve-en-taille… et en taille ! Mine de rien, elle en donne à Max qui continue de dessiner, et à Paul qui continue d’écrire. N’ayant rien d’autre à proposer, elle s’appliquera toute la soirée. Et, finalement, ce n’est pas pour déplaire à Breton.

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