Il y avait déjà longtemps que les hommes ne les contrôlaient plus. Seules des machines en étaient encore capables… Pour combien de temps encore ?

Progressivement, inexorablement, les chiffres avaient avancé, piétinant, écrasant, les lettres sur leur passage. Des millions, des milliards de milliards de chiffres indéchiffrables, d’une force vertigineuse. Des chiffres tyranniques, cauchemardesques, ne dialoguant et ne se reproduisant qu’entre eux. Capables d’engendrer des mondes de zéros et de puissances infinies et effrayantes. Trop complexes pour les cerveaux des hommes.

Les chiffres, on les avait connus disciplinés, rangés dans des colonnes, des tableaux, des répertoires, des bilans… De bons petits soldats en ordre de marche et de bataille. Chacun savait les utiliser, les manier, les comprendre. Chacun faisait ses opérations. La mère de famille calculait ses dépenses, le commerçant ses bénéfices, l’ingénieur ses structures, le banquier ses optimisations, le joueur ses pertes…

Bien sûr il y eut quelques prémisses au grand chambardement, prémisses sans gravité quand, par exemple, le 6 s’est retourné se faisant passer pour un 9. L’inquiétude progressa quand les virgulent se déplacèrent et que le zéro malicieux imposa des chiffres ronds, et quand il eut tendance à s’acoquiner à la légère avec les autres chiffres perturbant gravement les équilibres… Mais quand le 8 s’est allongé sur le côté et prit le nom « d’Infini », l’inquiétude fut… infinie. Et on comprit qu’un processus irréversible était engagé quand le « Zéro » et le « Un » prirent l’ascendant sur tous les autres chiffres, s’arrogèrent tous les pouvoirs, en particulier les multiplicatifs. C’est alors, qu’ils se sont mis à enfler, et, dans la vrille d’une folie ascensionnelle, on les a vus monter jusqu’au ciel. Des chiffres magiques, élastiques, énigmatiques, qui rivalisaient avec les étoiles des galaxies.

Les chiffres à leur tour avaient perdu la tête. Le monde s’était totalement enchiffré. Rien n’allait plus. Le grand dérèglement régnait en maître. Ce fût un temps très noir. Un long tunnel.

Et puis, un jour, il se mit à pleuvoir. Un déluge de chiffres ! Des trombes de chiffres ! N’en pouvant plus, frappés d’obésité, les nuages capitalistes avaient fini par se fissurer et laisser s’écouler des milliards de chiffres dont on ne savait que faire, dont on avait perdu l’usage et le sens. Des chiffres en veux-tu en voilà, par tonnes et tornades, qui ont erré dans les rues, se sont pendus aux arbres, puis écrasés flasques, pour glisser en torrents magmatiques dans les caniveaux déjà trop pleins.

Les chiffres sont tombés pendant quarante jours et quarante nuits : nouvelle accolade biblique entre le ciel et la terre.

Enfin, de là-haut, une voix éclatante et anonyme, se fit entendre. Ordre fut donné de récupérer les chiffres inscrits – en chiffres ou en lettres – sur les couvertures des livres, et seulement ceux-là !

La sagesse venait du ciel. Chacun se mit à l’œuvre…

C’est ainsi que furent sauvés « Les Mille et Une Nuits » un recueil de contes, « Les 120 Journées de Sodome » du Marquis de Sade, « Les Trois Mousquetaires » d’Alexandre Dumas, « Vingt Mille Lieues sous les Mers » de Jules Verne, « Quatrevingt-treize » de Victor Hugo, « Six personnages en quête d’auteur » de Luigi Pirandello, « 1984 » de Georges Orwell, « Cent Ans de Solitude » de Garcia Marquez, « 1Q84 » d’Haruki Murakami…

Par chance, la liste fut longue, très longue…, et certains savaient encore lire.

Laisser un commentaire