Ce soir, pas de poésie mienne.

Je vois d’ici vos mines chiffonnées. Mais c’est comme ça ; l’inspiration est venue en prose, en désordre, toute chiffonnée.

Comme il y a des chiffonnades de jambon, voici une chiffonnade de prose.

Permettez-moi donc, pour une fois de ne pas évoquer les pierres, mais de parler chiffon.

Avec le chiffon, on est tout de suite dans le domaine du rebut, du dédaigné, de la roture. En effet, qu’est-ce qu’un chiffon sinon un morceau d’étoffe déchiré, arraché, récupéré d’un habit, d’un torchon, d’un drap ou d’une nappe ; matériau usé, trop usé, dont on ne veut plus et qu’il ne serait pas séant d’arborer en public, sinon pour quelque tache subalterne comme cirer ses souliers, essuyer ses pinceaux, chasser la poussière.

Avec le chiffon, nous touchons le fond, la plèbe ; cette métaphore sociale me vient à cause de son usage orienté vers les basses besognes, en opposition avec les étoffes dont le chiffon est issu : chemise, drap, nappe, qu’on peut montrer au public, qui sont nobles.

Même si, par ailleurs, et de façon paradoxale, le chiffon retrouve un peu d’aura et de dignité par le service qu’il rend lors du ménage.

Mais, précisément, cette fonction de ménage, si elle est nécessaire n’est pas au rang des taches élevées ; c’est une épreuve, un labeur qu’on préfère le plus souvent déléguer, reléguer à une personne subalterne. Comme le chiffon.

Mais trêve de considérations pseudo-philosophiques, voici le moment de vous raconter ma petite histoire.

Il y a peu de temps, j’ai déchiré une vieille chemise devenue trop étroite et surtout très usée. J’en ai fait des chiffons pour essuyer mes pinceaux.

Que cela m’a-t-il fait ?

Rien. Même pas un peu chiffonné.

J’aurais peut-être dû avoir une pensée pour cette chemise blanche rayée de larges bandes vertes que j’ai porté si longtemps, pensé au plaisir que j’ai eu à la mettre. Mais je me dois d’être honnête ; l’ai-je vraiment beaucoup porté ou n’ai-je au contraire pas décidé qu’elle ne me plaisait plus et que cela faisait trop longtemps qu’elle restait dans la penderie. Inutile, donc. Alors, zou, au rebut ; elle fera peut-être de bons chiffons.

Quoique. Pour faire un bon chiffon, il faut une bonne matière, un bon tissu ; et il n’est pas dit que la matière d’une chemise, coton majoritaire, soit d’une grande efficacité pour ramasser la poussière.

Je pense à l’achat de cette chemise et au retour à la maison ; je lui ai ôté ses aiguilles et ses morceaux de carton découpé, dans le dos et autour du col ; la voilà tout d’un coup bien molle. Mais elle prend une autre allure sur ma poitrine, comme ressemblant à celle portée par le mannequin de la vitrine, qui, peut-être, me l’avait fait acheter.

 Elle fut belle, sans doute, quand elle était neuve, raide un peu en ce qu’elle était apprêtée ; je devrais me souvenir de la première fois quand je l’enfilais ; peut-être un matin d’été quand le tissu sur ma peau me donnait un peu de fraicheur et répondait à la fenêtre ouverte sur le jardin. Mais je ne m’en souviens guère, ou même, soyons honnête, pas du tout. Aussi n’ai-je pas de gêne pour la voir maintenant partir en chiffons.

Je pense soudainement à cette expression « porter un vêtement » ; est-ce vraiment moi qui porte ce vêtement, plutôt qu’il ne m’habille ? il y a là un certain renversement qui fait que je deviens une sorte d’homme sandwich qui a sur son corps un vêtement qui lui pèse, comme si je le portais à bout de bras et qu’elle (cette chemise) fût lourde. C’est bien absurde, non ?

Je reviens au chiffon. Je vous ai avertis, il s’agit là d’une chiffonnade de pensées.

Le chiffon, autrefois noble en ce qu’il fut une chemise, tombe soudain avec force grincements et déchirures dans la fange populaire. Ces bruits que nous produisons ; non, que le tissu produit, devrais-je dire, quand on en sépare les trames, n’est pas agréable. C’est surtout la déchirure qu’on entend, qu’on ressent, qui crispe nos dents ; déchirure qui consomme la séparation d’un état vers un autre, qui justifie le passage d’un mot à un autre, atteste du passage du temps et nous fait vieillir dans l’entrainement de cette musique discordante, comme l’est le passage du temps lui-même sur notre corps, qui le marque par ses rides, ses affaissements, ses affadissements.

Ce déchirement n’est pas une musique, du moins pas une musique mélodieuse, elle est un cri, autant celui de l’étoffe qu’on martyrise, que le nôtre, tout intérieur, et qui répond à la sourde angoisse de la fin.

En même temps, si je veux toujours être honnête, j’éprouve une certaine jouissance, voire une jubilation à cette opération de déchirure ; comme l’enfant qui aime détruire son château de sable ou ses propres jouets pour assurer sa puissance sur le monde qui l’entoure et sur lequel il exerce son pouvoir. Je jouis de ce crissement parce que c’est moi qui le mets en œuvre. C’est moi qui jouis de ma force (toute relative, on l’aura compris), qui sépare violemment ce tissu d’entre lui-même. C’est moi qui apporte le chaos ; et je rejoints par-là les êtres maléfiques de la littérature ou du cinéma qui se repaissent du malheur d’autrui, quand ils ne le provoquent pas. C’est donc à une sorte de catharsis à laquelle je me livre, je suis moi-même l’acteur et l’auteur de cette déchirure qui veut me délivrer du mal de la violence.

Déchirer cette vieille chemise, c’est la nécessaire étape vers un autre que nous, c’est la chrysalide qui fait naître l’homme nouveau vers on ne sait encore quel avenir.

Déchirer cette vieille chemise, c’est comme agiter le chiffon rouge pour provoquer une réaction sinon du tissu lui-même, qui, du reste, se révolte assez quand on entend ses cris, du moins de soi-même, vis-à-vis de soi-même, à l’encontre de soi pour avertir de la conséquence de cet acte destructeur.

Comme le toréador agite ce chiffon rouge devant le taureau, j’agite moi aussi cette vieille chemise. Mais pour exciter qui ? pour qui provoquer ?

Déchirer cette vieille chemise, accuser ce cri du tissu, cette souffrance de la trame, cet arrachement du fil, c’est encore éprouver sa force physique contre ces éléments naturels qui nous résistent. On se sent fort, on se sent jeune alors même qu’on s’arrache une partie soi-même.

Déchirer cette vielle chemise, c’est dire adieu à ce que nous fûmes, c’est progresser dans le temps, c’est s’ouvrir à l’avenir.

Et l’on a aucune mémoire, aucune pensée, aucune commisération pour l’individu qui a fabriqué cette chemise, une femme sans doute dans une usine, ou un enfant, peut-être un étranger, asiatique ou indien qui l’a confectionnée dans des conditions difficiles de chaleur et de promiscuité pour un salaire de misère.

Quand je détruis cette chemise, je détruis un peu de son travail aussi.

Déchirer cette vieille chemise, c’est remonter en quelque sorte le temps : mais je ne vois rien dans ces brouillards de décennies, dans ces chiffons d’années qui s’accumulent derrière moi.

Où sont passés tous les vêtements que j’ai enfilés durant toutes ces temps : sont-ils eux aussi devenus chiffon ?

Mais alors où sont donc ces chiffons ? Brûlés, vraisemblablement, brûlés dans l’oubli, brûlés dans le grand chaudron du temps, brûlés de fatigues, d’usures, de ménages, de salissures.

Quelle mort lente à laquelle nous assistons, à laquelle nous n’assistons pas. Le chiffon peu à peu se désagrège, les atomes qui le constituent n’en peuvent plus de ne pas se donner la main, la moindre parcelle de tissu retourne poussière. Comme nous.

Où se cachent les chiffons pour mourir ?

Mais revenons à cette chemise, à cette insouciance de la perte de ce vieux vêtement comme le dit très l’expression populaire « se soucier de quelque chose comme de sa première chemise ». Là, bien sûr, ce n’était ni la première, ni la dernière. Un simple jalon dans le cours d’une vie. Jalon qui se perd dans le temps puisque je ne souviens plus dans quelles circonstances j’ai pu la mettre (et non la porter) ; ce n’est même plus un jalon puisqu’il ne marque rien.

Cette chemise n’est plus un vêtement, elle est devenue chiffon.

Qui devient, pour le coup, un simple tissu ; c’est comme si on faisait de la charpie ; et c’est bien une sorte de pansement que nous fabriquons-là, parce que ce chiffon pourra servir à combler un trou, essuyer une marque, enlever la poussière. C’est un buvard pour assécher l’encre, un coton pour étancher le sang, une étoupe pour colmater notre peur.

Aussi cette chemise vient-elle sortir des brouillards de mon existence pour tout d’un coup se métamorphoser en ustensile nécessaire, pour le moins une partie d’elle, puisque j’en ai ôté le col, les manchettes et la boutonnière, inutiles et même gênants pour servir de chiffon. Et ces morceaux que je délaisse, eux, deviennent le rebut du rebut, comble du rebut. Même pas chiffon.

Il était donc normal que cette chemise devînt chiffon.

De fait, alors, elle reprend du service ; plutôt que d’aller se perdre dans les limbes temporels, la voilà qui s’offre une deuxième vie avec une tâche particulière, si je puis dire en parlant d’un chiffon qui précisément sert aussi à enlever les taches.

Et cette tâche, tout d’un coup, devient utile, nécessaire, indispensable ; le chiffon accède alors au rang de la noblesse de par sa fonction. On assite à un véritable retournement de situation.

On le voit bien, du reste, quand des commerçants offrent à nos tentations des chiffons neufs. Comment peut-il y avoir des chiffons neufs puisqu’ils proviennent de matériaux recyclés ? Sauf à penser qu’avec le changement de nom, l’objet a changé de statut et qu’il est bien neuf dans sa nouveauté.

On trouve alors dans le commerce des chiffons de différentes matières, de différents motifs, de différentes formes. N’en doutons pas ces chiffons-là sont utiles, nécessaires, indispensables.

Mais, outre le caractère pratiquement scandaleux qui consiste à vendre -quel que soit son prix- un ustensile considéré comme un rebut, on se prend à avoir une pensée pour la vieille chemise à qui on a donné un surcroit de vie.

Quelle différence, en effet, entre ces deux chiffons ! L’un neuf, soyeux, très efficace et l’autre qu’on emploie quasiment à contre-emploi et peut-être pas si efficace, bien sûr, parce que le tissu de cette chemise n’est peut-être pas fait de la matière idéale pour enlever la poussière, essuyer les taches, nettoyer mes brosses. Mais, nous le savons bien : le premier, si neuf, trop neuf, n’a pas d’histoire autre que celle d’une chaîne industrielle ; alors que le deuxième s’enorgueillit d’un passé qui n’est pas n’importe quel, puisque c’est le nôtre.

Alors quand j’essuie mes pinceaux avec ma vieille chemise, je remonte un peu le temps, je me remémore ma jeunesse et me sens tout d’un coup fort d’une histoire, fût-elle la plus humble.

Quand j’essuie mon pinceau pour changer de couleur, quand je fais sécher mon chiffon, celui-ci acquiert une certaine importance qui rejoint sa fonction de nettoyeur de tache, mais n’est pas loin non plus de tomber au statut de rebut qu’il est intrinsèquement, et doublement puisqu’il est composé d’une chemise mise au rebut.

Quand j’essuie mon pinceau, c’est Georges de la Tour, par exemple, qui me regarde ; et mon chiffon tend à ressembler aussi à celui du maître ; il acquiert ainsi, dans l’image, dans mon imaginaire, un supplément d’âme ; il rentre dans une histoire. Et l’on pourrait peut-être imaginer alors, dans tous les tableaux du Louvre, ces chiffons de peintre, un tant soit peu délaissés, mais tout de même pas tout à fait négligés pour qu’ils entrent dans la toile, qu’ils participent un peu à leur gloire, même s’ils ne sont figurés que comme des natures mortes dans un coin de l’image, même s’ils sont la plupart du temps invisibilisés.

A la différence du chiffon à poussière qui, une fois qu’on en a ôté ladite poussière en le secouant par la fenêtre, redevient chiffon simple, prêt à resservir, le chiffon du peintre garde pour lui les couleurs qu’il a eu pour tâche d’essuyer. Un peu à la manière de la palette, il se réhausse à un statut supérieur, artiste, sinon noble.

Mais ce nouveau statut est éphémère parce que ce chiffon deviendra inutilisable et il faudrait le remplacer, comme lui-même en a déjà remplacé un autre avant lui.

A tout cela, et j’en termine avec cette chiffonnade de pensées, s’ajoute un sentiment de ravissement personnel. J’éprouve en effet une certaine fierté d’avoir été un peu écolo en ayant recyclé cette chemise, ce morceau de tissu. J’ai fait œuvre de citoyen responsable. J’ai concouru à la sauvegarde de la planète ! Et voilà ma chemise-chiffon dressée comme un étendard flottant au vent dans la lutte contre le gaspillage et contre le dérèglement climatique, une oriflamme riche de ses couleurs, arc-en-ciel claquant au soleil d’un avenir radieux.

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